Homme ou femme ? Artiste ou imposteur ? Frantz Duchazeau nous emmène à la découverte d’un étrange individu qui sillonna pendant des décennies, un crayon à la main, les rues de Bourges.
« Crouiik-crouiik », à moins que ce ne soit « Rouik-rouik » ? C’est par un bruit étrange que, pendant plus de 30 ans, les Berruyers étaient avertis de sa venue. Par ce bruit métallique, mais aussi, de manière moins poétique, par l’odeur nauséabonde. Autant de signes qui annonçaient l’arrivée dans les rues d’un homme habillé de vêtements de femme et tenant à la main un triporteur fait de bric et de broc. Cheveux longs et sales. Discourtois et provocateur. Une silhouette étrange pour un homme étrange au nom étrange : Bascoulard. Marcel Bascoulard. À Bourges, il a probablement laissé des traces mémorielles, cet homme dont Frantz Duchazeau nous livre ici le portrait en noir et blanc. Il eut même ses heures de gloire, puisqu’une exposition de ses œuvres, de son vivant, fut organisée dans la ville du Cher.
Il ne passait donc pas inaperçu : clochard, vagabond ? Peut-être, mais il faut faire attention aux mots employés, chargés de tant de symboles et de malentendus. Plutôt marginal ? Sans aucun doute. Il vivait à trois kilomètres de la ville, dans une carcasse de camionnette entourée de ses quatorze chats. Des allures de Céline à Meudon. Pauvre mais riche. Riche de l’apprentissage de connaissances infinies dans tous les domaines, riche d’une vie au contact de la nature, riche de son rapport à l’art, au dessin et à la photographie. Riche, « milliardaire » même, un mot prononcé au micro de Stéphane Collaro, venu l’interviewer pour RTL, un mot dangereux pour des auditeurs inconnus. Sa richesse n’est en effet pas celle des biens qu’il exècre, mais celle des connaissances qu’il revendique dans tous les domaines : scientifique, artistique, historique, géographique.

Artiste, il l’était donc, proche de l’image traditionnelle de l’homme dégagé des contingences matérielles et porté vers son art. Bascoulard, souvent habillé en fille par sa mère dans son enfance, se photographie dans diverses tenues, toujours féminines, dans des positions statiques, confinant à l’étrange et à l’introspection. Une « œuvre » qui est celle qui fascine le plus Duchazeau. Bascoulard est aussi un dessinateur à l’encre de Chine qui vit de ses dessins réalistes, tout en rêvant et en réalisant des œuvres abstraites plus ambitieuses. Pour ces gravures de commande, il dessine et redessine, des dizaines de fois, des monuments et des rues anciennes de Bourges, petite ville dont il a rapidement fait le tour. Il ne manque aucune tuile, aucune branche d’arbre dans ces dessins appelés à couvrir les murs des maisons bourgeoises.

Duchazeau se met ainsi dans les pas de Bascoulard, mais le talent de l’auteur est de nous emmener au-delà de ces apparences et d’entrer dans la tête de son sujet. Dans une parfaite mise en abyme, il nous livre à son tour, à l’aide d’encre de Chine et de pinceaux, des images méticuleuses de la cathédrale où, là aussi, il ne manque aucune pierre, mais il se montre capable également, comme Marcel Bascoulard, de basculer dans des cases au dessin plus relâché, plus souple, affranchi à son tour des contraintes du réalisme de bon aloi. La magie de la BD réside dans ce lien silencieux que l’on devine tissé entre le marginal d’hier et le dessinateur d’aujourd’hui. L’auteur des Derniers Jours de Robert Johnson ne porte aucun jugement et nous laisse apporter nos propres réponses aux choix de vie non conformistes d’un homme, brisé dans son enfance par un drame originel, mais qui a préféré le Beau aux contingences du quotidien.

Dans une logique implacable et prévisible, nous assistons, de page en page, à la mise à mort par la société d’un homme qui a eu tort de vouloir vivre différemment en menant son existence avec une double exigence, celle de l’art et de l’intelligence. L’ouvrage flotte ainsi de manière vertigineuse, un peu comme cette silhouette de couverture dont on se demande si c’est celle d’un homme ou d’une femme. Cette silhouette que l’on retrouve, pour boucler la boucle, sur une photographie de fin qui dit tout de l’étrangeté d’une vie et d’une mort annoncée. Un regard insondable qui vous paralyse et vous questionne.