Spectacle Luminiscence à Rennes, un conflit de valeurs ou une radicalisation de l’intolérance ?

À Rennes, le spectacle immersif Luminiscence, accueilli dans la basilique Saint-Aubin, se retrouve pris dans une controverse qui en dit sans doute davantage sur l’état du champ culturel et journalistique breton que sur le spectacle lui-même.

Dans une enquête publiée le 28 mars 2026, Splann ! raconte comment un collectif de choristes professionnels rennais a refusé de participer à cette production privée, invoquant à la fois l’ancien lien capitalistique entre la société Lotchi et lentrepreneur droitiste radical Pierre-Édouard Stérin ainsi que des conditions d’embauche jugées peu satisfaisantes. Le dossier mérite d’être lu avec sérieux. Mais encore faut-il le qualifier justement. Pour ceux qui le liront sans parti-pris, il ne révèlera ni illégalité patente ni scandale manifeste. Il donne surtout à voir un conflit de valeurs, un désaccord sur les pratiques du spectacle vivant et, plus largement, une montée du soupçon idéologique dans un monde culturel en crise de repères et de contrôle.

Le succès de Luminiscence explique en partie la sensibilité de la polémique. Depuis son lancement en 2023, ce format immersif qui conjugue vidéo-mapping, musique et récit historique remplit les églises où il s’installe. À Rennes, le spectacle prend place dans la basilique Saint-Aubin, monument majeur du patrimoine religieux local. Le principe est simple. Une voix off raconte à la première personne l’histoire du lieu, les voûtes s’animent, la lumière épouse l’architecture, un chœur vient soutenir l’ensemble. Dans une époque friande d’expériences sensorielles et de dispositifs immersifs, la formule rencontre son public.

Il faut ici rappeler un point essentiel. Luminiscence n’est pas une commande municipale, ni une opération publique imposée à la collectivité. Il s’agit d’un spectacle privé, produit par une entreprise privée, accueilli dans une basilique avec l’accord du diocèse. Personne n’est obligé d’y chanter. Personne n’est obligé d’y assister. Dès lors, une part du débat mérite d’être recentrée. Il est évidemment légitime qu’un média enquête sur les financements, les réseaux d’influence, les conditions d’emploi ou les arrière-plans idéologiques d’un projet culturel. Il est tout aussi légitime que des artistes refusent d’y participer au nom de leurs convictions. Mais entre ce droit d’enquête, cette liberté de conscience et la fabrication d’un effet de scandale, il existe un delta.

Selon Splann !, tout se noue le 12 janvier 2026, lorsqu’une information circule sur une boucle WhatsApp de chanteurs lyriques rennais. Le spectacle aurait été financé à ses débuts par Pierre-Édouard Stérin. Dans un milieu professionnel déjà fragilisé par la précarité, la baisse des représentations et l’incertitude économique, l’offre de rejoindre une tournée aussi installée aurait pu apparaître comme une opportunité. Elle devient au contraire, pour plusieurs choristes, un cas de conscience. Ils choisissent de refuser. Une sorte de droit de retrait.

Ce refus mérite d’être entendu. Des artistes ont parfaitement le droit de dire non à un projet qu’ils estiment incompatible avec leurs valeurs. C’est même un signe de vitalité morale. Mais cela ne suffit pas à transformer mécaniquement l’objet refusé en entreprise suspecte ou en machine idéologique avérée. Ce que met au jour l’enquête, c’est d’abord cela. Un milieu culturel dans lequel la conscience politique et morale de certains professionnels pèse désormais autant que l’intérêt du cachet.

Le premier point du dossier concerne l’ancien lien entre Lotchi, la société à l’origine de Luminiscence, et Pierre-Édouard Stérin. Splann ! rappelle qu’en 2023, la participation du mécène représentait plus de 18 % du capital social de l’entreprise. L’enquête mentionne également le soutien du Fonds du bien commun, présenté comme une émanation culturelle de l’univers Périclès, soucieux de promouvoir un enracinement chrétien dans la société française. Ces éléments nourrissent une lecture politique du projet. Ils suffisent à alerter, à questionner, à inquiéter, à faire débattre.

Mais l’enquête elle-même précise aussi que ce lien est aujourd’hui rompu. Le codirigeant de Lotchi affirme que cet investissement était minoritaire, de nature strictement entrepreneuriale, et qu’il n’a jamais impliqué d’influence idéologique dans la conception des spectacles. Il ajoute que l’ensemble des parts concernées a été racheté par Banijay Live en janvier 2025. On peut choisir de ne pas le croire ou d’estimer que la trace symbolique demeure. Mais on ne peut pas faire comme si cette rupture n’existait pas. Le lien a existé, il interroge, mais il ne suffit pas, à lui seul, à établir que Luminiscence Rennes serait l’expression directe d’une stratégie stérinienne en cours.

Le deuxième volet porte sur les conditions de travail. Sur ce point, Splann ! met en avant des pratiques jugées « peu satisfaisantes » par plusieurs artistes. Sont évoqués un contrat-cadre de mise à disposition des chœurs à travers une structure tierce, des clauses d’annulation défavorables et une durée de spectacle calibrée à quarante et une minutes, qui permettent de rester sous le seuil où la rémunération des représentations change de régime (45 minutes). L’ensemble dessine, de manière assez claire, une logique de rationalisation économique du spectacle vivant. On comprend que des artistes, notamment dans le champ classique, puissent y voir une dégradation des usages et une extension des méthodes les plus dures du secteur événementiel.

Mais ici encore, l’article est clair. Ces pratiques sont légales. Elles relèvent d’un usage permis par les textes ou par les contrats. Même la CGT spectacle, selon le papier de Splann !, aurait déconseillé un appel au boycott au motif qu’il n’y avait rien d’illégal dans ces montages. C’est un point décisif. Le débat porte donc moins sur la transgression du droit que sur l’usage de mécanismes permis dans un secteur où la légalité ne suffit pas toujours à dissiper le malaise. Autrement dit, on n’est pas devant une affaire de fraude, mais devant une critique de méthodes considérées comme opportunistes ou peu solidaires des artistes.

Le troisième niveau de la controverse est d’ordre symbolique et narratif. L’enquête cite l’historien William Blanc, qui dit ne rien voir, à première vue, de scandaleux dans le spectacle, tout en percevant derrière lui une vision où l’église veillerait sur la cité. C’est là que s’ouvre une interrogation plus profonde. Sous couvert de médiation patrimoniale, le spectacle participe-t-il à une forme de célébration douce de l’héritage catholique, voire à une réaffirmation implicite du rôle spirituel de l’Église dans la société contemporaine ?

Voilà la question qui traduit le scandale qui affleure…

Or, si cette question est recevable, elle en appelle tout de suite une autre : de quel droit irait-on condamner qu’une église catholique, chez elle, dans son propre édifice, laisse se déployer un récit catholique, patrimonial ou spirituel ? 

Une basilique n’est pas un lieu neutre. Une église n’est pas tenue d’adopter les codes intellectuels d’un centre d’art désaffilié. Personne n’oblige les Rennais à y assister. Ainsi, si le diocèse accepte un spectacle qui épouse, même en partie, une vision chrétienne du monde, où est le scandale ?

On ne voit pas bien qui s’offusquerait qu’à la Fête de l’Humanité s’exprime une vision du monde marquée par l’histoire communiste, syndicale ou marxiste.

A ce compte-là pourquoi ne pas faire de procès aux innombrables associations culturelles, sportives ou éducatives qui servent, directement ou indirectement, de relais à des sensibilités politiques, religieuses, ou électorales, souvent – et c’est bien là autre circonstance – avec le soutien de fonds publics, de l’argent public ?

Pourquoi ce qui est perçu comme un pluralisme normal chez les uns devient-il, chez les autres, une anomalie suspecte ?

C’est ici que la soi-disant affaire Luminiscence devient un cas d’école. Elle ne démontre en rien une dérive anti-démocratique ni un odieux scandale ourdi par les forces catholiques contre-révolutionnaires ; ce dossier ressemble plutôt à une baudruche gonflée d’impressions, de sous-entendus et de beaucoup de vide. Par contre, il met à nu un déséquilibre de perception. Dans certains segments du monde culturel et journalistiques, les imaginaires dit progressistes, décoloniaux, antilibéraux, écologistes radicaux ou communautaires sont souvent considérés comme des expressions légitimes, presque naturelles, de la vie artistique. En revanche, dès qu’apparaît une tonalité catholique, conservatrice, enracinée ou patrimoniale, le soupçon s’active très vite. Non plus seulement la critique, ce qui est sain, mais la suspicion. Non plus l’analyse, mais le réflexe d’assignation, voire la demande de boycott indigné si ce n’est d’interdiction.

Au fond, cette pseudo-affaire raconte quelque chose de plus large sur notre moment historique. Entre une certaine gauche critique devenue posturale et une droite catholique parfois réactionnaire, les visions du monde restent opposées, les héritages diffèrent, les buts ne se confondent pas, mais les formes mentales d’intolérance tendent à se rapprocher. Même goût du tri moral, même besoin de pureté, même réduction des œuvres à leurs affiliations supposées, même difficulté à laisser vivre ce qui échappe au catéchisme du camp. Le contenu doctrinal n’est pas le même, mais les mécanismes deviennent, par endroits, étrangement convergents. Chacun se croit gardien du bien ; chacun, s’arroge le droit de se déclarer tribunal.

Il ne s’agit pas, bien sûr, de renvoyer paresseusement dos à dos toutes les forces politiques, ni de prétendre que toutes les intolérances se valent en toutes circonstances. Ce serait simpliste. Mais il devient de plus en plus difficile de ne pas voir qu’une part du débat culturel se transforme en contrôle de conformité morale. On ne juge plus seulement une œuvre sur ce qu’elle fait, mais sur qui l’a touchée, financée, relue, fréquentée ou inspirée. À ce régime, toute production devient justiciable d’une archéologie de ses proximités. Et la liberté culturelle risque de se rétrécir à mesure que s’élargit le domaine du soupçon. Non, pardon, elle ne risque pas, elle se rétrécit déjà.

C’est pourquoi il faut tenir ensemble plusieurs évidences. Oui, Splann ! a parfaitement le droit d’enquêter. Oui, les choristes ont parfaitement le droit de refuser. Oui, le public a le droit de savoir quels réseaux et quelles pratiques entourent un spectacle. Mais non, cela ne compose pas automatiquement un odieuse manigance réactionnaire. En l’état, le dossier de Splann ! décrit surtout un spectacle privé légal, un lien capitalistique passé et rompu, des conditions contractuelles contestées mais licites, et une lutte d’interprétation sur la portée symbolique d’un récit religieux dans un espace religieux. Bon, bah ok…

À Rennes, Luminiscence apparaît ainsi moins comme une affaire que comme un miroir. Il reflète la précarité persistante du spectacle vivant, la sensibilité croissante aux arrière-plans idéologiques, la nervosité de certains milieux culturels devant des réseaux qui leur semblent contraires, mais aussi une forme de deux poids deux mesures dans la manière d’accorder ou de refuser à certaines visions du monde le droit de se formuler — autrement dit, de ne pas être aussitôt frappées de suspicion, de disqualification ou de censure. Or le pluralisme réel commence précisément là. Non dans la célébration abstraite et posturale de la diversité, mais dans l’acceptation concrète de récits divergents dès lors qu’ils s’expriment légalement dans l’espace culturel. C’est même à cette capacité que se mesure la vigueur d’une démocratie adulte. Mais cette vigueur se trouve de plus en plus comprimée par la volonté de contrôle et les réflexes de censure de radicaux de tous bords. Au bout du compte, ce sont les consciences ouvertes et modérées, les tempéraments nuancés et une large part des citoyens qui aiment les arts et la culture qui paient le prix de l’activisme de ces censeurs autoproclamés.

Sources
— Splann !, Pierre-Yves Bulteau, « À Rennes, des chanteurs en plein conflit de valeurs en marge du spectacle Luminiscence », 28 mars 2026; https://splann.org/luminiscence-rennes-chanteurs/
— Références citées dans cette enquête : déclarations de Romain Sarfati, Benoît Careil, William Blanc, Mathilde Pianfetti, Thibault Givaja, et données du baromètre 2024 du spectacle vivant en Bretagne