En 2011, trois chercheurs liés à l’ETH Zurich — Stefania Vitali, James B. Glattfelder et Stefano Battiston — firent sensation en publiant dans PLOS ONE une étude devenue un classique : The Network of Global Corporate Control. Depuis, un raccourci circule partout : « 147 sociétés détiennent 40% de la richesse mondiale ». Formellement, c’est faux. Intellectuellement, c’est dommage, car le résultat réel est plus fin, plus inquiétant au plan systémique et beaucoup plus instructif au plan politique.
L’étude ne mesure pas la « richesse mondiale » (au sens du patrimoine global ou du PIB), ni un « butin » détenu par 147 firmes. Elle reconstruit un immense réseau d’actionnariat et calcule un indicateur de contrôle (direct et indirect) exercé via les participations capitalistiques. La « valeur » des entreprises n’est pas leur patrimoine. Les auteurs utilisent une approximation fondée sur l’operating revenue (revenu d’exploitation / chiffre d’affaires d’exploitation) des multinationales étudiées.
En clair, on n’est pas devant une carte au trésor, mais devant une carte des leviers — une manière de représenter comment, dans une économie interconnectée, l’actionnariat peut produire de l’influence, des dépendances, des boucles, et donc une concentration de pouvoir de décision.
Les chercheurs partent d’une base de 43 060 multinationales transnationales (TNCs), puis reconstruisent les chaînes de propriété autour d’elles. Le réseau final comprend 600 508 entités reliées par 1 006 987 liens d’actionnariat. C’est ce saut d’échelle — au plan méthodologique — qui a marqué les esprits. On passe du soupçon (les « puissants ») à une architecture objectivable (les « nœuds », les « boucles », les « centres »).
Les chiffres clés à connaître
- 737 acteurs au sommet (les détenteurs « top ») cumulent 80% du contrôle sur la valeur totale des TNCs considérées.
- Le réseau adopte une structure dite « nœud papillon » (bow-tie) : une vaste périphérie, des directions de flux, et un cœur dense.
- Ce cœur — la composante fortement connexe (SCC) — compte 1 318 entités étroitement interconnectées.
- Dans ce cœur, un sous-ensemble de 147 acteurs concentre près de 40% du contrôle
Autrement dit : « 147 » n’est pas un chiffre magique isolé. C’est un sous-noyau dans un cœur interconnecté de 1 318 entités, lui-même au sommet d’un réseau de plus de 600 000 nœuds. Ce n’est pas un club secret, c’est une propriété structurelle d’un monde où l’actionnariat est enchevêtré.
Pourquoi cette forme « nœud papillon » craint au plan systémique
Les auteurs ne racontent pas un roman conspirationniste, ils décrivent une mécanique. Quand les grands détenteurs de capital sont mutuellement liés (participations croisées, filiales, holdings, intermédiaires, gestion collective), on obtient un centre qui ressemble à une chambre d’écho ; la décision, le risque, la dépendance y circulent vite.
Deux conséquences sont au cœur de leur avertissement :
- Au plan de la concurrence : si les mêmes grands acteurs sont partout, les entreprises « concurrentes » peuvent devenir moins indépendantes qu’elles n’en ont l’air, au moins au plan des incitations et de la gouvernance.
- Au plan de la stabilité : un cœur dense et interconnecté favorise la contagion en cas de choc, car les canaux de transmission (financement, garanties, expositions croisées) se multiplient.
Top 20 (photographie Orbis 2007) actualisé
- Barclays
- Capital Group
- Fidelity Investments
- AXA
- State Street Corporation
- JPMorgan Chase
- Legal & General Group
- Vanguard Group
- UBS (a acquis Credit Suisse en 2023 ; fusion juridique UBS AG / Credit Suisse AG finalisée le 31 mai 2024)
- Merrill Lynch (acquise par Bank of America ; acquisition complétée le 1er janvier 2009)
- Wellington Management
- Deutsche Bank
- Franklin Resources (Franklin Templeton)
- Credit Suisse Group (racheté par UBS)
- Walton Enterprises
- Bank of New York Mellon
- Natixis (aujourd’hui pôle de gestion d’actifs au sein du groupe BPCE)
- Goldman Sachs Group
- T. Rowe Price Group
- Legg Mason (acquise par Franklin Templeton ; opération finalisée le 31 juillet 2020)
L’Office of the Comptroller of the Currency (OCC, États-Unis) indique que, dans le système bancaire américain, au 3e trimestre 2025, quatre grandes banques concentrent 86,3% du notionnel total de dérivés détenu par l’industrie bancaire. Le chiffre est massif.
De 2011 à 2025, la concentration ne disparaît pas, elle change de visage
La force de l’étude de 2011, c’est d’avoir montré que la concentration n’est pas seulement une affaire de « très grosses entreprises », mais une affaire de réseau. Or, depuis 2011, deux évolutions ont donné une actualité nouvelle à cette intuition.
1) La montée de la gestion indicielle et le poids des « géants de vote »
Le centre de gravité de l’actionnariat a continué de se déplacer vers de grands gestionnaires d’actifs. Le débat s’est alors déplacé : moins « qui possède ? » que « qui vote ? » et « qui influence la gouvernance ? ». La littérature académique a popularisé l’idée d’un pouvoir croissant des très grands acteurs de la gestion indicielle, au point de reposer la question du pluralisme actionnarial au plan démocratique.
2) La question de la « common ownership » (actionnariat commun)
Dans plusieurs secteurs, les mêmes grands investisseurs se retrouvent actionnaires de la plupart des acteurs concurrents. D’où une controverse importante, cet actionnariat commun réduit-il la concurrence au plan des prix, des stratégies, des incitations ? Des travaux ont soutenu l’hypothèse d’effets anticoncurrentiels (notamment dans l’aérien), tandis que d’autres ont contesté la robustesse des résultats. Quoi qu’on pense du verdict final, le point est là : le débat a basculé de l’indignation morale vers la microéconomie des incitations — et c’est exactement le mouvement que l’étude de 2011 avait rendu possible.
Une leçon plus profonde que le chiffre « 147 »
La tentation du slogan (« 147 maîtres du monde ») est compréhensible, elle donne un visage à l’abstraction. Mais la conclusion la plus féconde est ailleurs. Le problème n’est pas seulement la taille des acteurs ; c’est la forme du système : un capitalisme enchevêtré, fait de boucles, d’intermédiaires, de dépendances croisées, où le pouvoir se concentre parce que le réseau l’y pousse.
On peut y voir une machine à optimiser, au plan financier, la circulation du contrôle ; on peut aussi y voir une machine à produire du risque, au plan systémique, et de l’opacité au plan démocratique. Dans les deux cas, la marge de manœuvre pour « moraliser » sans transformer les structures paraît étroite, car ce n’est pas seulement une question d’intentions, mais d’architecture.
–> Le risque de crise systémique est-il important aujourd’hui ?
Sans prophétie, les diagnostics des institutions de stabilité financière convergent vers une idée simple : le risque systémique n’est pas le scénario central, mais il reste élevé. Autrement dit, le système tient, mais il tient “sur” un empilement de fragilités qui peut amplifier un choc.
- Valorisations et prises de risque : plusieurs rapports soulignent des asset valuations “tendues” et une sensibilité accrue à une correction (taux, bénéfices, géopolitique).
- Souverains et taux : le retour durable de taux plus élevés met sous pression des États très endettés ; quand la “question souveraine” se tend, elle redevient un canal systémique (banques, assureurs, collatéral, repo).
- Non-banks (NBFI), l’endroit où le risque a migré : la croissance de la finance de marché (fonds, private credit, assureurs non traditionnels, etc.) s’accompagne de vulnérabilités classiques : levier, mismatch de liquidité, maturité. Ces fragilités ne sont pas “hors système” : elles peuvent revenir très vite vers les banques via le financement, les ventes forcées et les appels de marge.
- Dérivés, concentration et effets de réseau : les superviseurs américains rappellent que le notionnel de dérivés est massivement concentré (quelques banques dominent), ce qui n’implique pas mécaniquement un crash, mais renforce la logique “nœud papillon” : peu de nœuds, beaucoup de transmission.
- Ingénierie prudentielle et “risk transfer” : la montée de certains montages de transfert de risque (assureurs, hedge funds, garanties, titrisation “fine”) peut améliorer les bilans… ou déplacer l’opacité et concentrer des risques hors du périmètre bancaire classique.
Dans une architecture financière enchevêtrée, les chocs sont rarement “purs” : ils deviennent systémiques quand une correction de prix rencontre du levier, des besoins de liquidité et des interconnexions. Et c’est précisément ce que l’étude de 2011 rend visible, un monde où la structure compte autant que les acteurs.
Texte : Evdokia Trofimenko
Dessin : Nicolas Roberti

