Avec cette adaptation remarquable du Horla de Maupassant, les frères Brizzi poursuivent leur voyage dans la psyché humaine, entre fantastique et réalisme. Superbe et angoissant.
Ils sont infatigables. Depuis qu’ils ont abandonné, ou du moins ralenti, leur participation à la réalisation de dessins animés, les frères Brizzi se sont lancés pleinement dans la création de bandes dessinées. Débutée il y a dix ans avec La Cavale du docteur Destouches, une évocation de Céline, cette nouvelle aventure artistique les a conduits, dans une alternance de publications chez Daniel Maghen et chez Futuropolis, à explorer à quatre mains les possibilités du neuvième art. Gaëtan m’avait déclaré à Quai des Bulles : « À mon âge, il faut s’occuper à faire quelque chose, sinon… ». Ce « quelque chose », c’est finalement deux bandes dessinées par an, des albums qui revisitent de grands classiques de la littérature, et plus particulièrement des œuvres où le fantastique, l’irrationnel et l’onirisme occupent une place essentielle. L’Enfer de Dante, Don Quichotte ou encore Le Fantôme de l’Opéra ont ainsi permis aux jumeaux de se créer un style reconnaissable entre tous.
L’écriture se fait à quatre mains, avec la volonté de rendre accessibles, sans les dénaturer, des textes vieux parfois de plusieurs siècles. Une fois ce travail de découpage réalisé, les deux frères profitent de leur expérience cinématographique pour se partager la réalisation des dessins. Gaëtan trace les décors, Paul les personnages, avant que l’ensemble soit finalisé. Comme sur un plateau de cinéma, ils jouent avec la lumière et les contrastes de gris, de noir et de blanc, afin de créer des atmosphères en clair-obscur, souvent inquiétantes. Aucune couleur ne vient adoucir ces personnages souvent émaciés, aux yeux exorbités et aux silhouettes filiformes. Traduits dans une quinzaine de langues, leurs albums rencontrent un succès réel, qui trouve aujourd’hui une forme de consécration avec l’ouverture, chez Futuropolis, d’une nouvelle collection intitulée ni plus ni moins : « La Bibliothèque fantastique de Paul et Gaëtan Brizzi ». Pour inaugurer cette collection, une évidence s’imposait : l’adaptation du Horla, la célèbre nouvelle fantastique de Guy de Maupassant.

On retrouve en effet dans le texte de l’écrivain normand toutes les préoccupations des frères Brizzi : un texte fondateur d’un genre, un univers onirique susceptible de révéler les failles de l’esprit humain. Le thème de la nouvelle est bien connu. Un narrateur, installé près de Rouen, mène une vie paisible. Pourtant, peu à peu, des faits étranges semblent se produire autour de lui. Des objets se déplacent pendant la nuit, la carafe d’eau se vide seule et, surtout, il ressent une présence invisible qui trouverait force et vitalité dans son sommeil. Cette présence, réelle ou imaginaire, devient omniprésente et obsédante. Elle plonge le narrateur dans des angoisses insoutenables qui confinent à la folie, selon la définition que l’on attribue à ce mot. L’homme n’a plus qu’une seule idée : se débarrasser de cet être malfaisant qui le poursuit sans relâche.
Avec cette nouvelle, Maupassant écrivait l’une des premières œuvres fictionnelles explorant ce que l’on appelle aujourd’hui la santé mentale. Lui-même sujet à des troubles nerveux, notamment liés aux effets de la syphilis, l’écrivain interrogeait de manière saisissante les troubles de la perception, la peur de soi, la dépossession intérieure et les frontières incertaines de la raison. La conclusion de la nouvelle demeure elle-même troublante : le narrateur est-il fou ou le Horla existe-t-il réellement ?
Cette ambiguïté constitue certainement l’un des défis les plus importants proposés aux frères Brizzi : comment traduire en images le Horla ? Faut-il lui donner une forme humaine, une forme fantastique ? Le représenter comme une présence fixe ou mouvante ? Ces êtres imaginaires, ces spectres, ces fantômes, ils les ont déjà approchés, que ce soit avec les moulins à vent de Don Quichotte ou avec Le Fantôme de l’Opéra. Ils réussissent une nouvelle fois brillamment à résoudre cette équation. L’angoisse et les hallucinations sont merveilleusement évoquées, notamment à travers des pleines pages terrifiantes qui hésitent entre réalisme et imaginaire. Les bords de Seine champêtres du début laissent progressivement place aux tempêtes, aux falaises qui s’écroulent, aux paysages mentaux dévastés. Le visage d’abord épanoui du narrateur devient, au fil des pages, celui d’un spectre marqué par les insomnies et les angoisses.
Avec cette adaptation, les Brizzi deviennent, comme ils le souhaitent, de formidables passeurs. Ils transmettent l’envie d’aller, ou de retourner, à la lecture de textes majeurs, parfois oubliés ou trop vite réduits à leur statut scolaire. Et ce n’est pas fini, puisque la quatrième de couverture annonce déjà le deuxième tome de cette collection dédiée : La Femme au collier de velours d’Alexandre Dumas, œuvre moins connue, mais qui allie elle aussi réalisme, fiction et noirceur.
Le Horla. Récit et dessin de Gaëtan et Paul Brizzi, d’après Guy de Maupassant. Éditions Futuropolis. 80 pages. 19 €.
À noter également : un podcast en trois épisodes consacré aux deux frères, La BD, tout un art. Le troisième épisode a été publié le 5 mai.
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