Guerre Iran-USA. Fin du match : Téhéran 2 – Washington 1 – Netanyahou 0

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L’accord conclu entre les États-Unis et l’Iran ne signe pas une paix définitive. Il ouvre une trêve, un calendrier de négociation nucléaire de 60 jours et une recomposition diplomatique dont le véritable perdant n’est pas tant Washington que Benjamin Netanyahou. L’Iran sort meurtri mais reconnu. Les États-Unis évitent l’emballement économique mondial. Israël, lui, découvre que la fin de la guerre va être écrite sans du tout valider les objectifs maximalistes de son Premier ministre.

À la fin d’un match de football, le tableau d’affichage simplifie toujours ce que le terrain a compliqué. Il y a les occasions manquées, les fautes non sifflées, les décisions arbitrales, les blessures, les cartons oubliés, les buts refusés, puis il reste un score. Appliqué à la guerre entre les États-Unis et l’Iran, le score est évidemment une métaphore. Mais il permet de dire ce que la diplomatie officielle masque souvent sous le langage des « cadres », des « mémorandums » et des « mécanismes de suivi » : dans la traduction politique de cette guerre, tout le monde ne sort pas au même niveau.

Le score, certes provisoire en attendant la mise en œuvre de cet accord, pourrait se lire ainsi : Téhéran 2, Washington 1, Netanyahou 0.

L’Iran n’a pas militairement vaincu les États-Unis. Washington n’a pas capitulé, mais Trump est passé de l’espoir d’une guerre éclair à la prise de conscience d’un enlisement géographique, géostratégique et économique préjudiciable à tous, notamment à ses aspirations personnelles. Quant à Israël, il n’est pas battu sur le champ de bataille ; comment le serait-il tant qu’il bénéficiera d’un soutien important de l’Amérique ?

En fait, certaines guerres ne se jugent jamais à la quantité de bombes larguées, de radars détruits, de sites frappés ou de communiqués victorieux. Les guerres se jugent aussi aux sorties qu’elles produisent. Or la sortie actuelle ne consacre ni la capitulation de l’Iran, ni le triomphe stratégique d’Israël, ni même la toute-puissance américaine. Elle consacre une vérité plus froide : Téhéran a rendu la poursuite de la guerre trop coûteuse pour ses adversaires.

Plus encore, le choc ne vient pas seulement de Téhéran, il vient de Washington. Quand Donald Trump affirme qu’il est acceptable que l’Iran conserve certains missiles balistiques, quand l’uranium hautement enrichi n’est pas immédiatement transféré hors du pays, quand le Liban entre dans le périmètre de l’accord, quand les responsables américains semblent davantage préoccupés par Ormuz, le pétrole, les marchés et les munitions que par les objectifs maximalistes israéliens, c’est toute la stratégie d’instrumentalisation de Benjamin Netanyahou qui se trouve prise à contre-pied.

Un accord de sortie de crise, pas encore un traité de paix

L’accord américano-iranien doit être lu avec prudence, car il ne s’agit pas encore d’un traité de paix complet, mais d’un mémorandum d’entente intérimaire. Le texte ouvre une période de 60 jours destinée à négocier un règlement plus large, notamment sur le programme nucléaire iranien. Il prévoit la fin immédiate des opérations militaires, la réouverture du détroit d’Ormuz, la levée progressive du blocus naval américain, des facilités pour les exportations pétrolières iraniennes, un encadrement du stock d’uranium hautement enrichi sous supervision de l’Agence internationale de l’énergie atomique ainsi qu’un mécanisme de suivi.

Le texte est donc à la fois massif et fragile. Massif, parce qu’il touche aux grandes artères du système mondial : pétrole, sanctions, navigation, nucléaire, Liban, sécurité régionale. Fragile, parce qu’il ne règle pas immédiatement les différends les plus explosifs. Il suspend la guerre pour permettre une négociation. Il ne prouve pas encore que cette négociation aboutira.

C’est précisément pour cette raison qu’il faut éviter deux erreurs symétriques. La première serait de voir dans cet accord une paix historique définitive. La seconde serait de le réduire à une simple pause sans portée. Il est plus juste d’y voir une trêve fondatrice : un sas diplomatique ouvert au moment où la guerre risquait de devenir économiquement et régionalement incontrôlable.

Téhéran 2 : l’Iran perd des infrastructures, mais gagne la sortie de guerre

Pourquoi donner deux points à Téhéran ? Parce que l’Iran obtient deux résultats décisifs.

Le premier est existentiel : son régime de voyous aussi fanatiques qu’âpres au grain reste en place. Toute la stratégie de pression maximale, de guerre aérienne, d’étranglement économique et de confrontation régionale n’a pas produit l’effondrement politique de la République islamique. L’Iran a été frappé, isolé, appauvri, fragilisé ; il n’a pas été renversé. Dans une guerre de coercition, survivre constitue déjà un gain.

Le second est diplomatique : Téhéran convertit sa capacité de nuisance en reconnaissance. C’est le cœur de l’affaire. L’Iran ne gagne pas parce qu’il est plus puissant que les États-Unis. Il gagne parce qu’il a su placer le conflit à l’endroit où sa faiblesse militaire pouvait devenir une force géopolitique : le détroit d’Ormuz. Et ça, ce fut un coup de maître en matière d’art de la guerre.

Ormuz n’est pas un simple passage maritime. C’est une artère énergétique mondiale, un point de strangulation où se condensent pétrole, gaz, inflation, assurance maritime, marchés financiers, sécurité des monarchies du Golfe et psychologie des investisseurs. En bloquant ou en menaçant ce passage, l’Iran a rappelé une règle fondamentale des conflits asymétriques : un acteur plus faible peut forcer un acteur plus fort à négocier s’il tient un nœud vital du système mondial.

Les États-Unis pouvaient frapper l’Iran. Ils ne pouvaient pas indéfiniment frapper l’Iran, protéger toutes leurs bases régionales, rassurer les marchés pétroliers, maintenir les monarchies du Golfe dans la sérénité, empêcher l’extension du conflit au Liban, contenir Israël et éviter une crise économique mondiale. La puissance américaine demeure immense, mais l’empire n’est plus illimité.

Le deuxième point iranien vient donc de là. L’Iran obtient de négocier non en vaincu, mais en acteur incontournable. Il obtient la perspective d’un desserrement des sanctions, la reprise de ses exportations pétrolières, l’accès à des fonds gelés ou à des mécanismes financiers, et surtout le renvoi des questions nucléaires les plus sensibles vers une négociation ultérieure. Pour un pays frappé par une coalition plus puissante, c’est un résultat considérable.

Missiles, uranium, pétrole : ce que l’Iran conserve

Le malaise est important en Israël. Le premier choc concerne les missiles balistiques. Leur neutralisation faisait partie des objectifs israéliens majeurs. Ils ne sont pas seulement des armes conventionnelles. En pratique, ils constituent, avec les drones, les relais régionaux et le programme nucléaire, l’un des piliers de la dissuasion iranienne. Or Donald Trump a publiquement expliqué qu’il était acceptable que l’Iran conserve certains missiles au motif que d’autres puissances régionales en possèdent également…

Pour Israël, c’est une inflexion considérable. Le missile iranien n’est plus traité par Washington comme un élément à éliminer absolument, mais comme un attribut souverain dont la limitation pourra éventuellement être discutée plus tard. L’Iran va plus loin encore : son ministère des Affaires étrangères affirme que ses capacités défensives ne seront discutées avec personne et dans aucun processus. Autrement dit, Téhéran accepte de négocier sur le nucléaire, mais entend sanctuariser son arsenal balistique.

Le second choc concerne l’uranium. L’accord ne prévoit pas, à ce stade, le transfert immédiat hors d’Iran des stocks d’uranium hautement enrichi. Il ouvre plutôt un mécanisme à définir, avec comme solution minimale une dilution sur place sous supervision internationale. Pour Washington, ce peut être présenté comme un dispositif pragmatique. Pour Israël, c’est une concession majeure : la matière reste en Iran, le savoir-faire reste en Iran, l’infrastructure scientifique reste en Iran, et le temps diplomatique se substitue à la neutralisation immédiate.

Le troisième choc est économique. L’Iran veut vendre son pétrole dès l’entrée en vigueur de l’accord. Il réclame la levée des obstacles sur ses fonds gelés. Il revendique la responsabilité du détroit d’Ormuz, avec Oman, et prétend pouvoir percevoir des frais pour les services rendus aux navires. Même si ces prétentions devront être vérifiées dans l’application, elles montrent comment Téhéran lit l’accord : non comme une capitulation, mais comme un échange d’engagements contre engagements, une normalisation partielle et un retour contrôlé dans les circuits économiques. Une nouvelle donne.

Voilà pourquoi le score « Téhéran 2 » n’est pas une provocation. L’Iran a été frappé, mais il conserve les trois éléments qui comptent dans son architecture stratégique : la souveraineté politique du régime, une capacité balistique non démantelée, et une matière nucléaire encore présente sur son sol. La guerre l’a blessé. L’accord ne l’a pas désarmé.

Washington 1 : les États-Unis évitent le pire, mais ne transforment pas la guerre en victoire

Washington marque un point, mais pas deux. Trump peut revendiquer un succès réel : ils obtiennent l’arrêt des hostilités, la réouverture d’Ormuz, l’engagement iranien à ne pas produire d’arme nucléaire, l’ouverture d’une négociation sous supervision internationale et un mécanisme de contrôle. Ils peuvent aussi présenter l’accord comme une victoire de la coercition : sans pression militaire et économique, Téhéran ne serait pas revenu à la table.

Mais Washington ne marque qu’un seul point parce que ses objectifs maximaux ne sont pas atteints. L’Iran ne capitule pas. Le régime ne tombe pas. Le programme nucléaire n’est pas démantelé. Les relais régionaux de Téhéran ne sont pas dissous. Le Hezbollah n’est pas rayé de la carte stratégique libanaise. Les sanctions ne sont plus seulement une arme américaine : elles deviennent une monnaie d’échange. Mauvaise donne.

Il y a là une ironie historique. Donald Trump avait retiré les États-Unis de l’accord nucléaire de 2015 en promettant d’obtenir mieux par la pression maximale. Huit ans plus tard, il se retrouve à signer ou à endosser un accord qui ressemble moins à une reddition iranienne qu’à un compromis d’urgence. Il peut dire qu’il a empêché la bombe. Ses adversaires répondront qu’il a surtout permis à l’Iran de survivre, de vendre son pétrole et de négocier en position moins faible qu’attendu.

La diplomatie trumpienne conserve ici sa signature : elle négocie sans désarmer la menace. Le président américain célèbre l’accord tout en laissant entendre que les frappes pourraient reprendre si Téhéran ne respecte pas ses engagements. C’est une paix sous condition, une diplomatie armée, un cessez-le-feu suspendu à l’humeur du rapport de force. Elle peut fonctionner à court terme. Elle ne produit pas encore la confiance nécessaire à un ordre régional durable.

Cela étant, la motivation américaine apparaît désormais clairement : sortir d’une guerre dont le coût devenait excessif. Trump explique que continuer les bombardements aurait laissé Ormuz fermé, provoqué une catastrophe économique, coûté des centaines de millions de dollars par jour et risqué d’épuiser les stocks de munitions américaines. C’est un aveu stratégique : les États-Unis arrêtent la guerre non parce que tous leurs objectifs sont atteints, mais parce que la poursuite du conflit menace leurs priorités économiques, logistiques et politiques. L’empire n’a plus les moyens infinis de ses ambitions.

Netanyahou 0 : le perdant stratégique de la paix

Le zéro attribué à Benjamin Netanyahou ne signifie pas qu’Israël aurait perdu militairement. Israël conserve une supériorité militaire considérable, une capacité de frappe régionale, une profondeur technologique et un soutien américain qui demeure structurel. Mais le problème est ailleurs : Netanyahou ne perd pas la guerre sur le terrain ; il perd la paix qui suit la guerre.

Son objectif n’était pas seulement d’empêcher l’Iran d’approcher le seuil nucléaire. Il voulait maintenir Washington dans une logique de pression maximale, affaiblir durablement les relais régionaux de Téhéran, empêcher toute réhabilitation économique de l’Iran, neutraliser les missiles iraniens et transformer la guerre régionale en nouvelle architecture de sécurité israélienne. Plus encore, il espérait probablement convertir le chaos régional en occasion d’expansion territoriale.

Car le projet netanyahouiste ne se réduit pas au dossier iranien. Il s’inscrit dans un horizon plus vaste : contrôle durable de Gaza, annexion assumée de pans de la Cisjordanie, vastes zones tampons permanentes au Liban et en Syrie, marginalisation définitive de la question palestinienne. La guerre régionale offrait à cette stratégie un emballage idéal : tout pouvait être présenté comme nécessité de sécurité, réponse à l’Iran, lutte contre le terrorisme ou prévention d’un nouveau 7-Octobre. Bref, l’occasion rêvée de faire porter sur les autres la responsabilité de la stratégie prédatrice de Netanyahou et de son régime de voyous aussi fanatiques qu’âpres au grain.

L’accord américano-iranien rend cette stratégie beaucoup plus difficile. Il ne l’annule pas. Israël peut continuer à occuper, frapper, coloniser, retarder, contester, négocier avec dureté. Pour autant, le contexte change. Tant que la guerre régionale restait ouverte, Netanyahou pouvait soutenir que les frontières, les occupations et les zones tampons étaient des effets provisoires d’une menace existentielle avant de laisser s’enliser et s’enkyster ses prédations. Dès lors que Washington veut refermer la séquence, ces mêmes dispositifs redeviennent visibles pour ce qu’ils sont : des faits accomplis territoriaux, des annexions de fait, des occupations prolongées.

Gaza, Cisjordanie, Liban : la carte que Netanyahou voulait redessiner

La presse israélienne ne se contente pas de relayer les inquiétudes officielles par des considérations telles que « goût très amer », « catastrophe vue d’Israël », « Israël vexé » et cette phrase assassine de Donald Trump : « Israël a été un bon partenaire, mais ils pourraient mieux s’y prendre avec le Hezbollah. ». Désormais, elle donne à voir une dépossession stratégique. Israël reste puissant, mais il découvre que la fin de la guerre peut être écrite sans lui, contre son calendrier, et parfois contre les objectifs politiques de son Premier ministre. Elle constate que l’administration Trump, avec JD Vance en première ligne, ne se contente plus de contenir l’Iran ; elle commence à l’intégrer dans une architecture de désescalade. Pour Netanyahou, c’est le pire des scénarios. L’allié américain ne l’abandonne pas, mais il cesse de confondre ses objectifs avec les siens.

C’est bien la presse israélienne qui confirme le « Netanyahou 0 ». Non parce qu’elle annoncerait une défaite nationale d’Israël, mais parce qu’elle met au jour une faille politique : celui qui prétendait incarner la maîtrise absolue de la relation américaine voit Washington négocier avec l’ennemi iranien, accepter des concessions que Jérusalem juge dangereuses, et intégrer le Liban dans un équilibre régional que Netanyahou voulait garder sous pression militaire israélienne.

À Gaza, Netanyahou et ses alliés les plus radicaux ont longtemps entretenu l’ambiguïté entre sécurité, contrôle et recomposition démographique. L’objectif officiel était la destruction du Hamas. En réalité, une très large partie de la droite israélienne rêvait d’un contrôle prolongé, d’une recolonisation directe ou d’une administration durable empêchant toute souveraineté palestinienne réelle. Un accord régional de désescalade complique cette trajectoire. Il place Gaza non plus seulement dans le registre de la vengeance ou de la sécurité, mais dans celui de la stabilisation diplomatique globale.

En Cisjordanie, la dynamique est encore plus profonde. L’annexion n’a pas nécessairement besoin d’être proclamée pour avancer. Elle peut continuer à se faire par les colonies, les routes, les zones militaires, les transferts administratifs, le harcèlement et l’expulsion des habitants natifs des lieux, la fragmentation des territoires palestiniens, l’affaiblissement de l’Autorité palestinienne et la transformation progressive d’un territoire occupé en espace intégré de facto. La guerre contre l’Iran fournissait un écran stratégique à cette annexion rampante. La désescalade la rend plus exposée.

Au Liban, le revers est plus direct encore. L’accord américano-iranien mentionne explicitement l’arrêt des opérations sur plusieurs fronts, dont le Liban. C’est un point majeur. Si la stabilisation du conflit avec l’Iran suppose une limitation des opérations israéliennes au Liban, alors Téhéran a réussi à inscrire le front libanais dans la négociation avec Washington. Pour Israël, cela revient à voir son théâtre nord devenir un objet de compromis entre l’ennemi iranien et l’allié américain.

Le Liban devient ainsi le piège de l’accord. Si Israël poursuit ses opérations, Téhéran pourra accuser Washington de ne pas faire respecter le texte. Si Washington demande à Israël de limiter son action, Netanyahou pourra dénoncer une atteinte à la liberté d’action de Tsahal. Dans les deux cas, le front nord cesse d’être uniquement une affaire israélo-libanaise ou israélo-Hezbollah. Il devient un test de l’accord américano-iranien.

Netanyahou voulait que la guerre redessine la carte. L’accord tente de refermer la carte avant qu’il puisse l’annexer. Israël reste l’allié, mais il n’est plus le pilote. Washington remercie Jérusalem pour sa participation à la guerre mais lui signifie que l’avenir régional doit désormais s’inscrire dans une logique américaine de désescalade avec Téhéran.

Netanyahou contre les intérêts d’Israël

Le problème de Netanyahou est aussi personnel. Depuis des années, il fonde sa légitimité sur trois promesses : lui seul saurait protéger Israël ; lui seul saurait parler à Washington ; lui seul saurait contenir l’Iran tout en empêchant la renaissance politique palestinienne. L’accord actuel met à mal ces trois promesses.

Il montre d’abord que la sécurité israélienne ne dépend pas seulement de la force israélienne. Elle dépend, depuis toujours, du soutien et des calculs américains, des marchés énergétiques, des monarchies du Golfe, de la capacité iranienne à bloquer Ormuz et de la volonté de Washington de sortir d’une guerre devenue trop coûteuse.

Il montre ensuite que Netanyahou ne maîtrise pas Donald Trump. Le Premier ministre israélien aimait croire que la convergence idéologique avec le président américain lui donnait une marge maximale. Or Trump raisonne moins en fidélité stratégique qu’en bénéfice politique immédiat. Si l’accord lui permet de se présenter comme l’homme qui a évité une catastrophe économique, rouvert Ormuz et imposé un cessez-le-feu, il n’a aucun intérêt à laisser Netanyahou prolonger indéfiniment la guerre pour des objectifs territoriaux israéliens.

Enfin, l’accord menace la future candidature de Netanyahou à la tête du gouvernement. Si la guerre ne débouche ni sur la chute de l’Iran, ni sur la neutralisation complète de son programme nucléaire, ni sur la fin du programme balistique iranien, ni sur une victoire régionale incontestable, le Premier ministre israélien, et ses nombreuses casseroles au pied, devra affronter une question brutale : à quoi auront servi les destructions, les fronts ouverts, les mobilisations, les risques économiques, les fractures diplomatiques et la relégation d’Israël au statut d’État voyou aux yeux d’une large majorité des membres de la scène internationale ?

C’est pourquoi le zéro n’est pas celui d’Israël comme État. Il est celui de Netanyahou comme stratège politique. Netanyahou, lui, va enfin découvrir que la guerre permanente qui l’a maintenu au pouvoir est le théâtre de son épuisement.

Israël sortira-t-il gagnant et enrichi de deux décennies passées entre les mains de Netanyahou ? Voyou affairiste, chef d’État narcissique, peu respectueux des équilibres de pouvoir et criminel de guerre prêt à aller très loin pour faire plier l’ennemi, Netanyahou laissera Israël bien moins fort et bien moins assuré qu’il ne l’avait reçu. Non seulement en termes de puissance diplomatique et de sécurité régionale, mais aussi par l’érosion de ce qui faisait sa puissance structurante : ses universités, ses contre-pouvoirs, sa matière grise, son prestige scientifique, sa vie intellectuelle et sa capacité à attirer ou retenir les esprits critiques. Depuis des mois, une partie des Israéliens dénonce et pour certains fuient le sordide Israël que Netanyahou fabrique : non plus une démocratie assiégée, mais une machine de guerre gouvernée par une coalition de ressentiment, de messianisme territorial et d’autoritarisme sécuritaire — mariage délétère de courants religieux, nationalistes, colons, ultraorthodoxes, entrepreneurs sécuritaires, populistes et une partie du ressentiment mizrahim sépharade.

Quid de l’Iran ?

Il faut toutefois éviter de transformer l’analyse en propagande inversée. L’Iran des Mollah ne sort pas indemne. Son économie reste fragile. Ses infrastructures ont été touchées. Sa population soumise par la peur et martyrisée par la violence, a subi les coûts d’un conflit que le régime présente comme résistance, mais qui a aggravé encore un peu plus la pression sociale. Son programme nucléaire est désormais au centre d’un calendrier international serré. Ses ressources financières, même partiellement rouvertes, resteront surveillées, conditionnées, négociées.

Téhéran ne gagne donc pas comme gagne une armée qui plante son drapeau sur la capitale adverse. L’Iran gagne comme gagnent les puissances de nuisance, en survivant, en empêchant l’adversaire de transformer sa supériorité militaire en reddition politique, puis en monnayant le retour à la normale. C’est une victoire de seuil, non une victoire d’empire ; une victoire défensive, non une conquête ; une victoire diplomatique, non une victoire morale. En géopolitique, ce type de victoire suffit parfois à modifier durablement le paysage.

Les États-Unis gagnent-ils quelque chose ?

Oui. Washington évite une guerre plus longue, une envolée incontrôlée des prix de l’énergie, une fragilisation des monarchies du Golfe, une crise majeure du trafic maritime et une extension régionale qui aurait pu engloutir davantage de forces américaines. Le point américain est réel : les États-Unis obtiennent la désescalade sans reconnaître officiellement une défaite.

Cela étant, ils paient ce résultat par une concession implicite capitale : l’Iran ne peut plus être traité seulement comme un régime à sanctionner ou à frapper, il doit être traité comme un acteur régional sans lequel aucune stabilité du Golfe n’est possible. C’est exactement ce que Washington a voulu éviter depuis des décennies. Washington reconnaît pourtant que l’ordre régional ne peut pas être construit uniquement contre l’Iran.

La vraie leçon : les puissances asymétriques ne gagnent pas en conquérant, mais en bloquant

Cette séquence rappelle une loi centrale du monde contemporain. Les grandes puissances militaires peuvent encore détruire massivement. Mais elles ne peuvent plus toujours convertir cette destruction en ordre politique. À l’inverse, des puissances régionales moins fortes peuvent survivre, bloquer, perturber, rendre le coût de la guerre trop élevé, puis transformer cette nuisance en reconnaissance.

L’Iran n’a pas besoin de battre les États-Unis pour gagner quelque chose. Il lui suffit d’empêcher les États-Unis d’obtenir tout ce qu’ils voulaient. Il n’a pas besoin de vaincre Israël pour affaiblir Netanyahou. Il lui suffit de survivre assez longtemps pour que la guerre israélienne ne produise pas les annexions, les zones tampons et la recomposition régionale attendues.

C’est là que se trouve le sens du score : Téhéran 2, Washington 1, Netanyahou 0. L’Iran gagne deux points parce qu’il survit et monnaye sa nuisance. Les États-Unis gagnent un point parce qu’ils évitent l’effondrement régional et économique. Netanyahou ne marque pas parce que la paix qui s’ouvre ne consacre ni son projet anti-iranien maximal, ni son projet territorial, ni sa domination politique personnelle.

Le match est terminé, mais le tournoi continue. L’accord américano-iranien n’est qu’une première manche de sortie de guerre. Les 60 prochains jours seront décisifs : dilution de l’uranium enrichi, accès de l’AIEA, sanctions, pétrole, Ormuz, Liban, garanties régionales, rôle des monarchies du Golfe, réaction israélienne, stabilité politique de Netanyahou.

Rien n’interdit une rechute. Rien ne garantit que l’Iran acceptera des concessions nucléaires suffisantes. Rien ne garantit qu’Israël restera contenu. Rien ne garantit que Trump ne retournera pas la table s’il estime que l’accord ne lui rapporte plus politiquement. Mais pour l’heure, la photographie stratégique est claire : l’Iran a perdu beaucoup, mais il a évité l’essentiel ; les États-Unis ont sauvé la face et les marchés ; Netanyahou voit se refermer la séquence qui pouvait transformer la guerre en carte nouvelle du Grand Israël.

Fin du match donc : Téhéran 2 – Washington 1 – Netanyahou 0. Et le stade, lui, reste sous tension.

Rocky Brokenbrain
Notoire pilier des comptoirs parisiens, telaviviens et new-yorkais, gaulliste d'extrême-gauche christo-judeo-païen tendance interplanétaire, Rocky Brokenbrain pratique avec assiduité une danse alambiquée et surnaturelle depuis son expulsion du ventre maternel sur une plage de Californie lors d'une free party. Zazou impénitent, il aime le rock'n roll dodécaphoniste, la guimauve à la vodka, les grands fauves amoureux et, entre deux transes, écrire à l'encre violette sur les romans, films, musiques et danses qu'il aime... ou pas.