Roger Tallon qui dessina le TGV Atlantique

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Roger Tallon
Roger Tallon

En 2025, le TGV n’est plus seulement un symbole de vitesse, mais un objet en pleine mue, car il doit désormais répondre à plusieurs bascules simultanées.

D’un côté, la grande vitesse se réorganise au gré de l’ouverture à la concurrence, tandis que des offres à bas prix modifient les attentes, les arbitrages et parfois la définition même du confort. De l’autre, l’outil industriel entre dans un cycle de renouvellement, puisque les rames vieillissent, que de nouveaux matériels arrivent et que les choix d’aménagement deviennent plus politiques qu’autrefois, tant ils engagent l’accessibilité, la capacité, l’énergie et la qualité du voyage pour plusieurs décennies. Enfin, l’impératif climatique et le report modal font du TGV une infrastructure stratégique plutôt qu’une simple prouesse technique. Dans ce moment-charnière, il est utile de se souvenir qu’un train n’est jamais uniquement une machine, mais aussi une expérience, et qu’une part de cette expérience porte un nom que beaucoup ont oublié, alors même qu’ils vivent au milieu de ses lignes : Roger Tallon.

On monte dans un train en croyant n’acheter qu’une vitesse, une place assise et un horaire. On oublie souvent qu’un voyage commence bien avant le quai, dans une somme de décisions invisibles, celles qui règlent la lumière, l’assise, la circulation des corps, le bruit d’une porte, la manière dont un couloir respire, et même l’élan d’une proue qui fend l’air. Lorsque, le 20 octobre 2011, Roger Tallon meurt à Paris à 82 ans, une grande partie du pays continue pourtant de vivre au milieu de ses lignes sans le savoir, comme on habite une ville dont on ignorerait l’urbaniste.

On retient de lui « le designer du TGV », mais l’étiquette, à la fois juste et trop étroite, ne dit pas encore l’essentiel. Tallon fut l’un de ceux qui ont donné au design français une grammaire et une légitimité, et qui ont fait passer l’objet industriel du statut d’accessoire technique à celui d’expérience humaine, où l’usage, l’élégance, l’économie de moyens et l’intelligence du détail avancent ensemble. Lui-même se méfiait du « style » au sens décoratif du terme et répétait qu’il le détestait, comme si l’apparence devait toujours être l’effet d’un problème résolu, et non l’objectif.

Roger Tallon

Un « problématicien » formé à la méthode, qui a imposé le design comme discipline

Né à Paris le 6 mars 1929, Roger Tallon arrive au design par un détour qui éclaire toute sa trajectoire, car il se forme d’abord au raisonnement technique avant de s’orienter vers la création appliquée, là où les formes doivent répondre, non à un caprice, mais à un problème. Il apprend très tôt la culture des standards industriels et la rigueur des processus, notamment au contact d’entreprises américaines, puis il rejoint dès 1953 l’agence Technès fondée par Jacques Viénot, qui joue un rôle décisif dans l’introduction d’une esthétique industrielle en France. Tallon y apprend une chose rare, qui est d’unir la rigueur d’un bureau d’études à l’intuition d’un atelier, et de parler aussi bien aux ingénieurs qu’aux fabricants, aux commerciaux qu’aux institutions.

Il est aussi un pédagogue, et même un défricheur. En 1963, il fonde le département design industriel à l’École nationale supérieure des Arts décoratifs, à une époque où le mot « design » demeure suspect, perçu comme une coquetterie anglo-saxonne ou un luxe inutile. Tallon, qui est moins un « styliste » qu’un organisateur de cohérence, se bat pour que le design soit reconnu comme une discipline complète, qui oblige à penser l’objet au plan fonctionnel, ergonomique, industriel, graphique, économique et social. Son engagement dépasse l’école et touche aux réseaux professionnels internationaux, puisqu’il participe à la structuration de l’ICSID, instance majeure du design industriel au XXe siècle.

Cette bataille culturelle explique le reste. Parce qu’il a dû légitimer la discipline, il a toujours travaillé comme s’il devait prouver, pièce après pièce, que la beauté ne se décrète pas, et qu’elle advient lorsque tout est juste, lorsque rien n’est gratuit, et lorsque la forme répond pleinement à son rôle.

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Téléavia, Lip, Art press : quand l’icône naît d’un usage exact

On a souvent besoin d’un objet manifeste pour comprendre un auteur. Pour Tallon, ce manifeste s’appelle le téléviseur portable Téléavia P111, conçu au début des années 1960 et devenu culte lorsqu’il arrive sur le marché au milieu de la décennie. L’allure tranche avec les boîtes massives de l’époque : l’objet se tient, se déplace et s’oriente, comme si la télévision cessait d’être un meuble pour devenir un dispositif. Tallon y transforme un appareil domestique en objet mobile et presque architectural, où la simplicité apparente est le résultat d’une lutte contre l’inertie des habitudes industrielles.

Ensuite, la liste s’élargit au point de devenir un panorama de la seconde moitié du XXe siècle, car Tallon touche à tout, précisément parce qu’il ne confond jamais diversité et dispersion. Il dessine des chaussures de ski pour Salomon, une brosse à dents pour Fluocaril, des bidons d’huile pour Elf, et il travaille aussi pour des secteurs aussi variés que l’outillage, la photo, les machines-outils, les engins de chantier ou l’électroménager. Son plaisir est souvent du côté des systèmes et des mécaniques, et l’on comprend qu’il ait aimé « dessiner des machines » au sens large, comme si le design était d’abord une intelligence du fonctionnement, qui se prolonge en confort et en lisibilité.

Il signe des pièces qui entrent dans l’imaginaire collectif, comme la gamme de montres Lip Mach 2000, qui assume une esthétique lisible, vive et robuste, comme si le temps devait être saisi d’un geste franc. Il intervient aussi au plan graphique et informationnel : il conçoit l’identité de la revue Art press fondée par Catherine Millet, et son travail s’étend à des sujets très concrets de cartographie et de signalétique, dont la manière dont un réseau comme le RER doit pouvoir être compris, mémorisé et parcouru sans effort inutile.

Cette logique de « design total » se lit également dans ses recherches de mobilier, qui paraissent parfois plus rigides que son goût du mouvement ne le laisserait croire, parce qu’elles relèvent d’un fort esprit de système. On lui associe notamment des familles comme la série Module 400, dont les assises en aluminium accueillent des protubérances en mousse souple, ou encore les tabourets Cryptogramme, qui jouent, eux aussi, l’idée de démultiplication. Il conçoit également un escalier hélicoïdal en aluminium, souvent copié, qui témoigne d’une obsession de la structure et d’une volonté de faire tenir l’élégance dans l’évidence d’un assemblage.

Ce qui frappe, au fond, c’est que Tallon construit une modernité quotidienne. Ses objets ne demandent pas l’admiration, ils demandent l’usage, et ils finissent par devenir des compagnons silencieux, ce qui est peut-être la forme la plus rare de réussite.

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Le designer des mobilités : dessiner des voyages plutôt que des machines

À partir des années 1970, Tallon devient l’un des acteurs majeurs du design des transports, et c’est là que son œuvre prend une dimension collective, presque civique, car le train, le métro ou le funiculaire obligent à penser des foules, des rythmes, des normes et des contraintes de sécurité, tout en conservant une attention au confort et à la dignité des passagers. Tallon excelle à concevoir des standards industriels à visage humain, parce qu’il est à l’aise avec l’ergonomie, la signalétique, les matières, les couleurs et le graphisme, et parce qu’il comprend qu’une rame n’est pas seulement un véhicule, mais un espace public en mouvement.

On lui doit notamment les voitures Corail, mises en service à partir de 1975, qui marquent un renouveau du voyage ferroviaire en France. Il y travaille l’aménagement, les assises, la perception de l’espace, et cette manière de voyager qui n’est plus seulement un transport, mais un temps de vie. En simplifiant, on peut dire qu’il contribue à faire passer le train d’une addition de compartiments à un intérieur pensé comme un volume cohérent, où l’on circule mieux, où l’on s’assoit mieux, et où l’on comprend mieux ce qui se passe autour de soi.

Vient ensuite le grand récit de la vitesse. Lorsque le TGV Atlantique est mis en service en 1989, Tallon lui donne une élégance qui n’écrase pas l’humain. Il travaille la cohérence d’ensemble, l’ambiance et l’habitacle, dont il adoucit les lignes, afin que la performance technique ne se traduise pas par une expérience dure ou agressive. La vitesse devient habitable, ce qui est une idée presque paradoxale, mais qui résume très bien son génie. Son influence accompagne ensuite d’autres jalons de la grande vitesse, du Duplex à l’Eurostar, comme si la circulation européenne devait, elle aussi, trouver une forme immédiatement lisible et familière.

Enfin, il y a un symbole discret, mais très parlant, celui du funiculaire de Montmartre, dont la rénovation au début des années 1990 met en scène la pente et la ville. Les cabines, très vitrées, installent une relation immédiate avec le paysage, et le transport cesse d’être une simple ascension pour devenir une expérience urbaine. Tallon, encore une fois, y cherche la cohérence, car il s’intéresse autant au véhicule qu’au parcours et aux stations, c’est-à-dire à tout ce qui fait qu’un déplacement est fluide, compréhensible et, au fond, civilisé.

Roger Tallon

Un tempérament à contre-courant, loin du vedettariat

Roger Tallon n’a jamais vraiment joué le jeu du designer-star. Il préférait l’efficacité au récit de soi et la précision aux effets. Sa petite phrase, lorsqu’il ironise sur l’idée de « faire du cinéma », dit quelque chose d’une morale professionnelle : chez lui, l’objet est plus important que la signature, et la cohérence plus importante que l’image. C’est aussi pour cela que tant de Français ont vécu au milieu de ses créations sans pouvoir les nommer.

Il reste pourtant proche du monde artistique et de ses amis de jeunesse, dont Yves Klein et César, ce qui rappelle que le design, lorsqu’il est grand, n’est pas un domaine inférieur, mais un carrefour, où l’industrie rencontre l’art, où le quotidien rencontre l’expérimentation, et où le fonctionnel rencontre une certaine idée de la beauté, qui demeure sobre parce qu’elle est justifiée.

Les archives comme ultime geste : transmettre plutôt que mythifier

Avant sa mort, Tallon prend une décision qui ressemble à sa philosophie : en 2008, il fait donation de l’ensemble de ses archives au musée des Arts décoratifs, ce qui permet de documenter son travail au lieu de le réduire à quelques icônes. Dessins, plans, photographies, notes, dossiers de communication, contrats et dépôts de modèles donnent accès à un réservoir d’idées et de recherches, réalisées ou non, qui couvre toute son activité depuis les années 1950. Tallon souhaite ainsi que son savoir soit mis à disposition du public et des chercheurs, et communiqué au plus grand nombre.

Ce geste est précieux, car il rend visible ce qui fait la vérité du design, à savoir une somme de contraintes assumées, une négociation permanente avec le réel, et une attention obstinée à ce qui, d’ordinaire, échappe au regard. Tallon n’a pas seulement dessiné des trains et des objets : il a construit une méthode, et il a défendu une idée du collectif, où l’industrie n’écrase pas l’humain mais s’organise pour l’accueillir.

En somme, Roger Tallon a fait partie de ces créateurs qui travaillent pour que la modernité soit vivable. Il a donné au progrès une politesse, au confort une intelligence, et à la vitesse une douceur. Et lorsque, demain, vous vous assiérez dans un train, il est possible que vous sentiez, sans y penser, ce que son œuvre a cherché toute sa vie, à savoir une évidence qui ne crie pas, mais qui tient.

Repères — Roger Tallon (1929-2011)

  • 1929 : naissance à Paris (6 mars).
  • 1953 : rejoint Technès (agence fondée par Jacques Viénot), où il se forme aux logiques industrielles et aux méthodes de projet.
  • 1963 : fonde le département design industriel à l’École nationale supérieure des Arts décoratifs (Paris) et contribue à l’institutionnalisation du mot et du métier de « design » en France.
  • Années 1960 : création d’objets devenus iconiques, dont le téléviseur portable Téléavia P111.
  • 1973 : fonde sa propre agence, Design Programmes SA, afin de développer des projets globaux au cœur des entreprises.
  • Depuis 1972 : assure la conception graphique de la revue Art press, fondée par Catherine Millet.
  • 1975 : mise en service des voitures Corail, jalon majeur du renouveau du voyage ferroviaire, auquel Tallon contribue par l’aménagement et l’expérience passager.
  • 1983-1993 : crée et dirige ADSA Partners.
  • 1989 : mise en service du TGV Atlantique ; Tallon accompagne la grande vitesse en travaillant l’habitacle et la cohérence d’ensemble, afin que la performance demeure habitable.
  • Années 1990 : intervient sur des projets structurants de mobilité, dont la rénovation du funiculaire de Montmartre, et poursuit son implication dans l’univers ferroviaire jusqu’au TGV Duplex et à l’Eurostar.
  • 2008 : fait donation de l’ensemble de ses archives au musée des Arts décoratifs (dessins, plans, photos, dossiers, contrats, dépôts de modèles), afin de mettre son travail à disposition du public et des chercheurs.
  • 2011 : décès à Paris (20 octobre), à 82 ans.
Gaspard Louvrier
Gaspard Louvrier explore les frontières mouvantes de la recherche, des technologies émergentes et des grandes avancées du savoir contemporain. Spécialiste en histoire des sciences, il décrypte avec rigueur et clarté les enjeux scientifiques qui traversent notre époque, des laboratoires aux débats publics.