En 1431 s’ouvre à Rouen l’un des procès les plus retentissants de l’histoire de France, celui de Jeanne d’Arc. À l’origine de cette procédure, un homme au nom célèbre mais au profil peu connu : Cauchon, un évêque que cette remarquable BD nous invite à découvrir.
Une question vient immédiatement à l’esprit après la lecture de cette BD : l’un des hommes les plus haïs de l’histoire de France aurait-il gardé cette renommée au-delà des siècles s’il ne s’était pas appelé Cauchon ? Est-il d’ailleurs vraiment « l’homme qui tua Jeanne d’Arc », comme l’indique le sous-titre ? Les auteurs font en effet de l’évêque de Beauvais un être complexe et multiple, dont la pensée et l’attitude évoluent au fil du temps. C’est là l’un des intérêts majeurs de l’ouvrage, qui utilise l’importante documentation d’époque et notamment la retranscription littérale des auditions : une narration romancée mais crédible des interstices laissés par l’Histoire. L’inlassable Xavier Dorison et Louis-David Delahaye, qui débute dans le métier de scénariste, ont ainsi pu se forger une image personnelle de Cauchon, personnage beaucoup moins documenté que ne l’est Jeanne d’Arc.

C’est ce religieux qui décida de convoquer un tribunal exceptionnel, alors que le sort de la jeune fille âgée de dix-neuf ans était scellé depuis sa capture par Jean de Luxembourg, qui l’avait remise aux Anglais. En convoquant un tribunal remarquable par son nombre et sa qualité, Cauchon poursuit un objectif : éviter un procès bâclé aux yeux de tous, qui permettrait à Jeanne de devenir une icône. Ou, plus simplement, une sainte. Un seul moyen, selon lui, pour détruire l’image populaire de la Pucelle : réunir une assemblée de 70 personnes, composée notamment des plus grands théologiens, afin de démontrer aux yeux de la population le caractère fantasque, sorcier et mensonger de la bergère de Domrémy. Une œuvre a priori aisée, car Jeanne s’en remet, pour toutes questions et réponses, à ces fameuses « voix » qui la guident dans ses actes depuis le départ de son village natal.

C’est donc le spectacle d’un procès hors norme auquel nous assistons. Il devait être clos, à la demande des Anglais, en quelques jours. La cause était entendue : Jeanne serait condamnée et exécutée rapidement. Ouverte le 9 janvier 1431, la procédure va durer plusieurs semaines et s’achever avec la mise au bûcher, le 30 mai. Les 170 pages reflètent ainsi une procédure enlisée face à la fermeté de Jeanne, qui résiste physiquement et intellectuellement aux attaques souvent absurdes de l’accusation. Peu à peu, le procès se résume essentiellement à une confrontation tête contre tête, argument contre argument, entre une femme inflexible dans sa foi, dans ses croyances, et un homme qui, selon la conviction des scénaristes, va progressivement douter du bien-fondé de son action. Cauchon est le seul à avoir des états d’âme, et le dessin magnifique de Joël Parnotte traduit, par des gros plans des personnages, la détermination de l’une et la déstabilisation de l’autre. Et sa transformation psychologique.

À côté de ces deux protagonistes, les auteurs donnent vie à de nombreux personnages secondaires qui permettent d’éclairer la part sombre des religieux, avant tout personnages politiques, dont Jeanne, dans son ingénuité ou sa naïveté, c’est selon, se joue, parvenant à démontrer leur malhonnêteté intellectuelle. Comme dans Le Château des animaux, Xavier Dorison insuffle dans son récit son goût pour le pouvoir, la politique et les rapports de force. Quant à Joël Parnotte, il livre ici des cases majestueuses, multipliant les visages expressifs des protagonistes. La découverte en pleine page du portrait de Jeanne est saisissante de beauté et de profondeur. Le dessinateur bénéficie d’un support magnifique, qui rappelle l’édition de 1629, du même Xavier Dorison, chez Dargaud.

Nous sommes très loin d’une reconstitution historique scolaire et, si la description de la ville de Rouen n’est peut-être pas d’une fidélité exemplaire à d’éventuels documents historiques, les rues grouillent d’une population vivante et réelle, les prisons sentent la puanteur et le froid. La violence est partout : dans les corps comme dans les esprits. Finalement, Cauchon, pourtant instigateur du procès, vacille et se montre le seul être véritablement humain dans ce jeu de théâtre où le cynisme et l’ambition prédominent.

La BD commence par un bûcher : celui où l’on brûle un cochon. Elle se termine par un autre bûcher : celui où l’on brûle Jeanne. Deux images pour commencer et terminer la boucle, confirmant ainsi les propos de la jeune femme : « Évêque… Aujourd’hui je meurs par vous… Et par vous… À tout jamais… je vivrai. » C’est vrai pour la Pucelle. C’est aussi vrai aujourd’hui pour l’évêque, renaissant grâce à cette magnifique BD.

Cauchon… ou l’homme qui tua Jeanne d’Arc. Scénario : Xavier Dorison et Louis-David Delahaye. Dessin et couleurs : Joël Parnotte. Éditions Dargaud. 176 pages. 35 €.

