Robinson Crusoé d’Offenbach à Rennes : le naufrage jubilatoire de la morosité

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Robinson Crusoé

Après une trop longue jachère, l’étonnante œuvre de Jacques Offenbach, Robinson Crusoé, a retrouvé mardi 16 juin 2026, sur la scène de l’Opéra de Rennes, les faveurs du public. Et ne boudons pas notre plaisir : cette résurrection s’accomplit avec une vigueur, une fantaisie et une maestria qui font de cette fin de saison un véritable embarquement lyrique.

Robinson Crusoé, tout le monde croit connaître : une île, un naufrage, un homme seul devant l’océan, quelques bricolages de survie, la rencontre avec Vendredi, l’immense théâtre du monde réduit à une plage. Mais il suffit qu’Offenbach s’en mêle pour que le sable se mette à chanter, que les palmiers prennent des airs de coulisses, que l’aventure fasse des entrechats et que le vieux mythe de Daniel Defoe se change en fête lyrique, drôle, vive, traversée d’éclairs poétiques.

La dernière représentation parisienne de cet opéra-comique avait eu lieu salle Favart, à Paris, en 1986. Le calcul est aisé : près de quarante années de silence. L’explication de ce désamour n’est pas mystérieuse. Le regard porté sur l’autre, plus encore lorsque sa peau est différente, y demeure marqué par une condescendance difficilement acceptable aujourd’hui. N’ayons pas peur des mots : les relents postcoloniaux et certaines lourdeurs racistes du livret initial n’encourageaient guère la diffusion d’une œuvre pourtant remarquable à bien des égards.

Créé le 23 novembre 1867, cet opéra-comique en trois actes, sur un livret d’Eugène Cormon et Hector Crémieux, s’inspire très librement du célèbre roman de Daniel Defoe. Très librement, en effet : ici, le roman moral et protestant de la survie individuelle devient théâtre, couplets, quiproquos, satire et galop d’imagination. On n’est plus seulement face à un naufragé ; on assiste à une embarcation générale du comique, de la famille, de l’amour, de la peur de l’étranger et des illusions civilisatrices.

La relecture et l’adaptation des dialogues par Agathe Mélinand dépoussièrent avec adresse le texte initial et proposent une approche plus légère, plus respirable, plus malicieuse. Il ne s’agit pas de nier les ambiguïtés de l’œuvre, mais de les déplacer, de les rendre jouables, visibles, parfois même franchement risibles. Offenbach, après tout, n’a jamais été meilleur que lorsqu’il fait vaciller les certitudes sous une apparente légèreté.

À cela s’ajoute la mise en scène audacieuse et dynamique de Laurent Pelly, qui signe également les costumes. À la barre, Pelly sait parfaitement ce qu’il fait. Chez lui, le comique ne tape pas du pied : il surgit, fuse, se glisse dans un geste, un pli de costume, une entrée de côté, un regard trop sérieux pour être honnête. Il possède ce talent rare de faire rire sans alourdir, de faire bouger la scène sans l’agiter inutilement, de rendre l’intelligence théâtrale immédiatement perceptible.

La scénographie de Chantal Thomas, haletante, laisse peu de répit aux interprètes. Impossible de s’assoupir : tout circule, se transforme, rebondit. Gags, quiproquos, situations comiques, courses, petits ballets improvisés et trouvailles visuelles composent un spectacle d’une énergie constante. On s’amuse beaucoup, et les fréquents éclats de rire du public démontrent, s’il en était besoin, que l’opéra n’est pas seulement affaire d’antiques passions, de solennité compassée et de regards graves tournés vers le lointain. Il peut aussi être un formidable moteur de joie scénique.

Une distribution qui tient la mer

L’aspect vocal est également une source de satisfaction. Pierre Derhet campe un Robinson attachant et poétique, servi par un organe puissant et une belle présence scénique. Son Robinson n’est pas seulement un héros d’aventure ; il est aussi un personnage pris dans les contradictions de son imaginaire, à la fois rêveur, amoureux, débordé, parfois dépassé par ce qu’il croit maîtriser.

Autre rôle majeur, celui d’Edwige, tenu avec un talent impressionnant par la soprano Catherine Trottmann, qui livre une formidable démonstration de ses aptitudes vocales. Sans vouloir paraître prude, la gymnastique qui lui est imposée à la fin du deuxième acte nous semble, comme le dit la nouvelle génération, un peu « too much ». Mais l’interprète triomphe de l’épreuve avec une énergie et une assurance qui forcent l’admiration.

Autre couple à mériter les louanges : Suzanne, interprétée par Apolline Raï Westphal, et son fiancé Toby, incarné par Kaëlig Boché. Tous deux sont excellents et ne donnent à aucun moment le sentiment d’être secondaires par rapport aux deux rôles principaux. Ils apportent au spectacle une fraîcheur, un relief et une précision qui contribuent fortement à son équilibre.

Un troisième couple complète cette sympathique famille : Deborah, confiée à Julie Pasturaud, mère toujours bienveillante et parfaite dans un rôle taillé pour elle, et Sir William Crusoé, incarné par Frédéric Caton, père aimant et prompt au pardon. Tous deux sont convaincants et participent à l’homogénéité d’une distribution talentueuse, manifestement heureuse de défendre cette œuvre trop longtemps remisée.

Comment ne pas saluer également la truculente présence de Marc Scoffoni, grand habitué de l’Opéra de Rennes, en cuisinier des tribus dites « sauvages » ? Toujours étonnant de justesse dans ces rôles qu’il affectionne, Marc Scoffoni emporte, une fois encore, l’adhésion du public. Il entraîne le spectacle vers une sorte de fast-food délirant où l’anthropophagie devient règle du jeu, satire du mauvais goût et miroir grotesque de nos appétits contemporains.

Lors de la scène la plus jubilatoire de cet opéra, une troupe de personnages évoquant plus qu’allusivement un président encore en fonction — nous vous laissons la surprise — vient souligner le mauvais goût, la vulgarité et la stupidité confondante de certains comportements de pouvoir. Le trait est appuyé, mais il fonctionne. Offenbach aurait probablement souri.

Trois actes, trois mondes

Le décor, produit par les ateliers d’Angers Nantes Opéra, varie à chaque acte. Le premier, sur un classique plateau tournant, décrit un intérieur bourgeois plutôt réussi, avec ce qu’il faut de confort, de convention et d’étouffement domestique. Le troisième acte, reprenant les codes des grandes chaînes de fast-food, avec lettres géantes et intérieurs aseptisés, offre un écrin idéal à la scène qui s’y déroule. C’est là que le spectacle trouve l’une de ses images les plus drôles et les plus corrosives.

Le deuxième acte convainc moins pleinement. Sa transposition dans un présent sordide, où les abandonnés de la société se regroupent au pied des gratte-ciel dans de pauvres cabanes et de tristement fameuses tentes Quechua, se conçoit intellectuellement. L’idée est claire : déplacer l’île exotique vers nos marges urbaines, faire surgir l’abandon social derrière l’aventure. Mais l’aspect visuel de ce décor peine à emporter totalement l’adhésion. La proposition se comprend mieux qu’elle ne se regarde.

Les chœurs d’Angers Nantes Opéra, remarquables sous la houlette de Xavier Ribes, sont mis à contribution bien au-delà de leur seule fonction vocale. Ils courent, dansent, se déplacent, gesticulent, composent la foule, l’agitation, la menace, la farce. Leur engagement théâtral participe puissamment à l’élan général de la soirée. Ici, le chœur n’est pas un arrière-plan : il est une force scénique.

Offenbach, toutes voiles dehors

Au-delà de ces nombreux sujets de satisfaction, l’essentiel demeure : malgré les relectures, les adaptations et les déplacements dramaturgiques, c’est bien la musique d’Offenbach qui prévaut. Sa liberté, son enthousiasme, son sens du rebond, sa science de la phrase et du contraste. La partition pétille, virevolte, s’attendrit, repart, bifurque, s’amuse de tout sans jamais se moquer de la musique elle-même.

C’est l’une des grandes forces d’Offenbach : même lorsqu’il fait rire, il écrit avec une précision redoutable. Même lorsqu’il s’abandonne à la fantaisie, il garde le sens de la ligne, de la couleur, du théâtre. Les personnages ont beau se débattre dans des situations absurdes, ils chantent comme si leur vie en dépendait. Et c’est précisément ce sérieux du chant qui rend le comique si savoureux.

On n’est pas tout à fait ici dans l’Offenbach de La Grande-Duchesse de Gérolstein ou de La Vie parisienne, mais dans celui d’un musicien en pleine maturité, capable de faire quelques incursions amusées chez ses contemporains, de jouer avec les formes, les couleurs et les références. Il est regrettable qu’il ait fallu attendre tant d’années pour que revive une œuvre d’une telle qualité. Mais réjouissons-nous : la voici de retour, et de belle manière.

Un privilège à partager place de la Mairie

Robinson Crusoé sera donné à l’Opéra de Rennes mardi 16 juin 2026 à 20 h, jeudi 18 juin à 20 h, samedi 20 juin à 18 h, lundi 22 juin à 20 h et mercredi 24 juin à 20 h. Les tarifs s’échelonnent de 5 à 64 €. L’opéra est chanté et surtitré en français, pour une durée d’environ 2 h 30 entracte compris. Il est conseillé à partir de 8 ans.

Et parce que l’opéra aime aussi sortir de sa boîte dorée, la 12e édition d’Opéra sur écran(s) proposera une retransmission gratuite jeudi 18 juin 2026 à 20 h, place de la Mairie à Rennes, au Tambour de l’Université Rennes 2, mais aussi dans de nombreuses communes de Bretagne et des Pays de la Loire. L’aventure de Robinson quittera ainsi la salle pour rejoindre la ville, les places, les écrans, les spectateurs de passage et les curieux de hasard. Offenbach dehors, par une soirée de juin : voilà qui ne se refuse pas.

Plusieurs rendez-vous accompagnent également le spectacle. Une visite tactile est annoncée vendredi 19 juin de 18 h à 19 h. La représentation du samedi 20 juin à 18 h bénéficiera d’une séance en audiodescription réalisée avec Accès Culture. Le Musée des Beaux-Arts de Rennes propose enfin deux visites thématiques dans ses collections permanentes, jeudi 18 juin à 12 h 30 et samedi 20 juin à 16 h.

Ne manquez pas cette œuvre en renaissance. C’est un véritable privilège, et nous vous conseillons ardemment d’en profiter.

Informations pratiques
Robinson Crusoé, opéra de Jacques Offenbach
Lieu : Opéra de Rennes, place de la Mairie, Rennes
Dates : mardi 16 juin, jeudi 18 juin, samedi 20 juin, lundi 22 juin et mercredi 24 juin 2026
Horaires : 20 h, sauf samedi 20 juin à 18 h
Durée : environ 2 h 30, entracte compris
Langue : opéra chanté et surtitré en français
Âge conseillé : dès 8 ans
Tarifs : de 5 à 64 €
Billetterie : Opéra de Rennes

Distribution
Direction musicale : Guillaume Tourniaire
Mise en scène et costumes : Laurent Pelly
Scénographie : Chantal Thomas
Lumières : Michel Le Borgne
Adaptation des dialogues et dramaturgie : Agathe Mélinand
Assistant mise en scène : Corentin Michat
Orchestre : Orchestre National de Bretagne
Chœur : Chœur d’Angers Nantes Opéra, direction Xavier Ribes
Avec Pierre Derhet, Catherine Trottmann, Frédéric Caton, Kaëlig Boché, Marc Scoffoni, Olivier Naveau, Mathilde Ortscheidt, Apolline Raï Westphal et Julie Pasturaud.

Photos : Romain Boulanger

Thierry Martin
thierry.martin [@] unidivers .fr