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UNIDIVERSLE MÉDIAVERS CULTUREL
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18 rue Nantaise, l’« opportunité » commerciale de Territoires Rennes à 5 700 €HT par mois

Au pied des Portes mordelaises, la Ville de Rennes et Territoires Publics recherchent un restaurateur pour occuper un vaste local sans pas-de-porte. L’adresse est exceptionnelle. Mais le cahier des charges prévoit un loyer de 5 700 euros hors taxes et hors charges par mois, un local livré brut et des investissements importants à la charge du preneur, qui devra ouvrir avant la fin de la réhabilitation de l’immeuble. L’adresse constitue une véritable opportunité commerciale ; son accessibilité aux primo-créateurs et son utilité sociale restent à démontrer…

À première vue, difficile d’imaginer emplacement plus prometteur. Le 18 rue Nantaise se trouve à quelques pas du marché des Lices, au pied des Portes mordelaises et le long de la nouvelle promenade des remparts, ouverte au public depuis mai 2026. Le local dispose d’une façade sur la rue Nantaise, d’une ouverture arrière vers les remparts, d’un jardin d’hiver vitré et d’un emplacement de terrasse d’environ 28 m². Il comprend 160 m² accessibles au public en rez-de-chaussée, auxquels s’ajoutent 134 m² de sous-sol destinés aux espaces techniques et au personnel.

L’adresse bénéficie directement d’un aménagement public d’ampleur. La promenade révèle désormais quelque 170 mètres de muraille et permet aux restaurants de la rue Nantaise de tourner leurs terrasses vers les remparts. Les accès au jardin ferment cependant à 22 heures : la future terrasse devra cesser d’accueillir du public avant cette heure. Territoires Publics a par ailleurs anticipé plusieurs besoins techniques propres à la restauration, notamment les solutions d’extraction et de bac à graisse ainsi que la possibilité de créer une trémie entre le rez-de-chaussée et le sous-sol.

Le local présente donc des qualités objectives, rares dans le centre ancien : surface, visibilité, terrasse, environnement patrimonial, proximité des Lices et potentiel touristique. Le montant du loyer ne peut être analysé sans tenir compte de cette valeur d’usage. Mais la communication publique ne se contente pas de présenter une adresse haut de gamme. Elle inscrit l’appel à projets dans une politique censée faciliter l’installation de nouveaux entrepreneurs. Est-ce le cas ou est-ce encore un coup de communication ?

Présentation du local commercial du 18 rue Nantaise dans l’appel à projets de Territoires Publics
Le local commercial du 18 rue Nantaise se situe au pied des Portes mordelaises et de la promenade des remparts.

L’argument séduisant : aucun droit d’entrée

Dans son communiqué, la Ville explique que Territoires acquiert notamment des cellules commerciales d’immeubles très dégradés, conserve les murs et propose les locaux à la location. Les aménagements intérieurs restent à la charge des exploitants, mais l’absence de droit d’entrée est présentée comme un facteur facilitant l’installation des primo-créateurs. Le site de Rennes Centre ancien parle plus largement d’une opportunité offerte à chacun pour s’implanter en centre-ville.

L’avantage est réel. Le futur exploitant n’aura pas à acheter un fonds de commerce préexistant ni à verser de pas-de-porte au propriétaire pour obtenir la jouissance du local. Dans un centre-ville où le droit au bail peut constituer une barrière importante, cette absence de versement initial mérite d’être soulignée.

Mais deux affirmations doivent être distinguées. La première — aucun pas-de-porte n’est demandé — est incontestable. La seconde — le local serait pour cette raison accessible à un primo-créateur — est beaucoup plus incertaine. Le pas-de-porte n’est qu’un des coûts d’installation. Or l’appel à projets en supprime un tout en laissant à la charge du preneur la quasi-totalité des autres dépenses nécessaires à l’ouverture du restaurant.

Extrait de l’appel à projets commercial concernant le 18 rue Nantaise à Rennes
L’appel à projets met en avant l’absence de droit d’entrée, tandis que les aménagements intérieurs restent à la charge de l’exploitant.

5 700 euros par mois, avant les charges et les travaux

Le bail commercial prévoit un loyer annuel de 68 400 euros hors taxes et hors charges, calculé sur une surface pondérée de 180 m² au tarif de 380 euros par mètre carré et par an. Cela représente 5 700 euros HT par mois, soit une facture de loyer de 6 840 euros TTC avant récupération éventuelle de la TVA. À cette somme s’ajouteront la taxe foncière, la taxe d’enlèvement des ordures ménagères et les éventuelles charges récupérables, dont le cahier des charges ne précise pas le montant, mais qui devrait s’établir entre 600 et 800 euros par mois. Le coût réel d’occupation dépassera donc nécessairement 5 700 euros HT par mois, sans doute autour de 6 500 € HT. Trois mois de loyer seront exigés comme dépôt de garantie, soit 17 100 euros à verser à la signature du bail.

Le local sera en outre livré brut, avec les fluides en attente. Territoires Publics réalise le gros œuvre, les vitrines, les éléments coupe-feu et un préaménagement minimal. Le futur restaurateur devra concevoir et financer l’agencement intérieur, la cuisine, les équipements professionnels, le mobilier, les réseaux terminaux, l’éclairage, la décoration et les travaux nécessaires à l’accueil du public. Son projet devra respecter les règles de sécurité incendie, d’accessibilité et de protection patrimoniale applicables dans le Site patrimonial remarquable de Rennes.

Le dossier ne chiffre pas le coût de ces travaux. Mais aménager intégralement un restaurant de 160 m², équiper ses espaces techniques et mobiliser une trésorerie suffisante pour supporter les premiers mois d’activité suppose manifestement un investissement initial considérable, potentiellement de plusieurs centaines de milliers d’euros selon le concept et les équipements retenus. On le voit bien : l’absence de pas-de-porte ne transforme pas un local livré brut en commerce prêt à fonctionner.

Vue du projet commercial du 18 rue Nantaise à Rennes
Le futur exploitant devra financer l’aménagement intérieur et les équipements professionnels du restaurant.

Ouvrir avant la fin de la réhabilitation de l’immeuble

Le calendrier ajoute une difficulté. Territoires Publics doit engager en septembre 2026 quatre mois de gros œuvre dans le local avant sa livraison. Parallèlement, la copropriété privée qui comprend le commerce et les logements des étages doit lancer un programme de réhabilitation beaucoup plus long, lui aussi à partir de septembre 2026. Ce chantier est estimé à dix-huit mois et pourrait nécessiter la pose d’échafaudages sur les façades donnant sur la rue et sur la cour ainsi que des interventions qui généreront des nuisances sonores. Des conditions de lancement d’activité potentiellement dégradées.

Les candidatures doivent être remises avant le 12 octobre 2026. Le jury final est annoncé pour la fin du mois de novembre. Le candidat retenu devra pouvoir signer le bail et déposer son dossier d’établissement recevant du public au plus tard à la fin janvier 2027, puis ouvrir son commerce au plus tard en juin 2027. Son planning d’implantation deviendra contractuel.

Sauf modification du calendrier, le restaurant commencera donc son activité alors que les travaux de la copropriété se poursuivront encore plusieurs mois. Cela ne condamne évidemment pas le projet : la promenade est achevée, le local dispose de deux ouvertures et le chantier peut être organisé de manière à maintenir les accès. Mais ce chevauchement constitue un risque économique identifiable. Il pourra affecter la visibilité de l’établissement, son ambiance, son accessibilité et la fréquentation de ses premiers mois, précisément au moment où le restaurateur devra amortir ses investissements et construire sa clientèle.

Or, si le restaurateur n’y arrive pas et se trouve conduit à cesser son activité et à déposer le bilan, il n’aura pas payé de pas-de-porte, mais aura investi des sommes considérables dans l’aménagement et le lancement de l’établissement. Le mobilier et les équipements mobiles pourront en principe être repris ou cédés. Certains travaux durablement incorporés au bâtiment pourront en revanche bénéficier au bailleur, en fonction des clauses d’accession, de résiliation et de remise en état prévues par le futur bail.

Calendrier de l’appel à projets et des travaux du 18 rue Nantaise à Rennes
Le calendrier prévoit une ouverture du commerce avant l’achèvement annoncé de la réhabilitation de l’immeuble.

Un appel ouvert à tous, une sélection par la capacité financière

L’appel à projets est formellement ouvert à une personne seule, à une société ou à un groupement. Mais les exigences du dossier dessinent un profil économique beaucoup plus précis. Le candidat doit présenter son expérience, la structure juridique envisagée, les effectifs prévus, un état d’endettement lorsque la société existe déjà, un prévisionnel d’activité sur trois ans, un bilan, un plan de financement, les investissements projetés, les apports et les financements bancaires sollicités. Un engagement de la banque devra être fourni au plus tard après les auditions si le projet repose principalement sur un emprunt.

La solidité financière, la viabilité du business plan, les garanties de financement, l’expérience du candidat et la pérennité de la société font explicitement partie des critères examinés par le jury. Cette sélection n’est pas illégitime. Un propriétaire public n’a aucun intérêt à installer un restaurant manifestement sous-capitalisé qui fermerait au terme de quelques mois. La taille du local et l’ampleur des investissements rendent même cette prudence nécessaire.

La contradiction se situe ailleurs. La communication évoque une facilité accordée aux primo-créateurs, tandis que les conditions économiques s’adressent prioritairement à une équipe expérimentée, à un restaurateur déjà implanté, à un groupement ou à un entrepreneur bénéficiant de fonds propres et d’un soutien bancaire substantiels. Un débutant peut certes réunir ces conditions, mais l’absence de pas-de-porte ne suffira pas à lui donner la capacité de financer l’aménagement, le dépôt de garantie, la trésorerie de lancement et un loyer annuel de 68 400 euros hors charges.

L’appel ne sélectionne d’ailleurs pas uniquement une idée de restaurant. Il sélectionne simultanément un concept, un projet d’aménagement, une stratégie de communication, des engagements sociaux et environnementaux, un calendrier d’ouverture et une capacité financière à les exécuter. La formule « opportunité pour chacun » relève ainsi davantage du message d’appel que de la réalité économique de la candidature.

Diversifier une rue déjà dominée par la restauration ?

Territoires Publics justifie la conservation du local par sa volonté de préserver l’attractivité et la diversité de l’offre commerciale de proximité. Le futur concept devra être complémentaire de l’existant, répondre aux besoins des usagers et des visiteurs, fidéliser une clientèle locale comme une clientèle de passage et participer à l’animation du quartier. La restauration rapide et les activités nécessitant une licence IV sont exclues. Un service continu est recommandé.

Le propre diagnostic de l’appel à projets montre cependant que la rue Nantaise est déjà fortement spécialisée. Sur les rez-de-chaussée des douze immeubles du côté pair, il recense sept restaurants, un bar et deux commerces de bouche. Le 18 rue Nantaise ajouterait donc une nouvelle activité de restauration à un linéaire commercial qui en compte déjà plusieurs.

Ce choix n’est pas absurde. Le local offre une grande surface, une terrasse, un jardin d’hiver, une extraction techniquement prévue et une ouverture directe sur une promenade patrimoniale. La restauration est probablement l’un des usages les mieux adaptés à sa configuration et à son environnement. Mais il est abusif de la présenter comme une diversification fonctionnelle de la rue.

Une autre lecture est possible : la restauration est aussi l’une des activités capables de produire le chiffre d’affaires nécessaire pour absorber un loyer de 68 400 euros par an, des investissements lourds et une grande amplitude d’ouverture. Le niveau du loyer ne sélectionne donc pas seulement les candidats ; il contribue indirectement à sélectionner la nature de l’activité, son positionnement et probablement le niveau de prix qu’elle devra pratiquer.

La question à poser est dès lors précise : la restauration a-t-elle été choisie parce qu’elle manque réellement au quartier ou parce qu’elle constitue l’usage le plus susceptible de valoriser la terrasse, la fréquentation touristique et la nouvelle valeur commerciale créée par la promenade des remparts ?

Et si la propriété publique permettait réellement de mixer les usages ?

Une autre destination aurait pourtant pu donner un contenu beaucoup plus concret à la diversification revendiquée par Territoires Publics : un lieu partagé réunissant une librairie-café coopérative, une épicerie locale et solidaire ainsi qu’un atelier de réparation et de réemploi.

La librairie apporterait une programmation culturelle faite de rencontres, de lectures et d’ateliers ; le café assurerait une fréquentation régulière tout en respectant la destination de restauration assise ; l’épicerie rendrait aux habitants un service quotidien fondé sur les circuits courts et des prix accessibles ; l’atelier offrirait des activités de réparation, de couture, de réemploi ou d’outillage partagé. Le jardin d’hiver et la terrasse resteraient exploités, tandis que les 160 m² du rez-de-chaussée ne seraient plus entièrement soumis à la nécessité de rentabiliser un restaurant de grande capacité.

Un tel projet serait toutefois difficilement viable avec un loyer annuel de 68 400 euros hors taxes et hors charges. C’est précisément ici que la propriété publique pourrait démontrer son utilité : loyer fortement minoré ou indexé sur les recettes, franchise pendant les travaux et le démarrage, prise en charge d’une partie des aménagements, bail partagé entre plusieurs structures et soutien correspondant aux missions d’intérêt général.

Pourquoi demander d’abord quelle activité peut supporter un loyer de 68 400 euros, au lieu de déterminer quels usages manquent au centre ancien puis de fixer des conditions compatibles avec leur économie ?

Une foncière publique ne devrait pas seulement louer autrement : elle devrait permettre l’existence d’activités culturelles, sociales et écologiques que le marché immobilier ordinaire exclut.

À quoi sert ici la propriété publique des murs ?

La propriété publique est censée permettre de faire ce que le marché privé accomplit difficilement : modérer le coût de l’installation, partager le risque de démarrage, accompagner réellement les porteurs disposant de moyens limités et assurer la pérennité de l’activité plutôt que la seule valorisation de l’actif. Or ces contreparties ne sont pas établies dans le dossier publié.

Le 18 rue Nantaise réunit les qualités d’une adresse commerciale exceptionnelle. Il pourra probablement attirer des candidats solides, capables d’exploiter sa surface, sa terrasse et son environnement patrimonial. En somme, le profil idéal : un investisseur professionnel de la restauration comme Rennes en comprend une poignée bien identifiée – l’un d’eux venant de mettre une partie de son panier en liquidation judiciaire (voir notre article Birati à Rennes). Cette poignée d’investisseur qui contribue depuis quelques années à uniformiser l’offre gastro-bistronomique rennaise et à empêcher les jeunes restaurateurs de s’installer et de laisser libre cours à leur inventivité.

Bref, l’absence de pas-de-porte constitue un avantage réel. Mais elle ne suffit pas à rendre le projet financièrement accessible. À 5 700 euros mensuels hors taxes et hors charges, dans un local livré brut et au sein d’un immeuble encore en chantier, le futur exploitant devra mobiliser des moyens importants et supporter l’essentiel du risque de lancement. Le candidat sera nécessairement un professionnel expérimenté, un investisseur ou un entrepreneur disposant de fonds propres importants et de garanties bancaires solides.

Dans ces conditions, il reste difficile de comprendre comment Territoires Publics peut affirmer accompagner des porteurs économiquement fragiles et participer à la résorption de la vacance commerciale rennaise sans publier davantage d’éléments sur ses loyers, ses dispositifs de soutien et la pérennité des commerces installés. Se pose en outre une question capitale : celle de l’utilité sociale.

Territoires Publics revendique une diversification des usages. Pourquoi, dès lors, réserver ce local public à une nouvelle activité de restauration, alors que la maîtrise des murs permettrait précisément d’y installer une épicerie coopérative, une librairie-salon de thé associative ou un lieu hybride culturel, alimentaire et écologique que le marché privé peine à accueillir ? Une véritable diversification supposerait certes de modérer le loyer, de prendre en charge une partie des aménagements, de partager le risque et d’accepter un rendement immobilier inférieur. Mais n’est-ce pas précisément ce qui devrait distinguer une politique foncière publique d’une gestion immobilière ordinaire ?

Territoires Publics paraît ici fixer ses conditions à partir de la valeur commerciale du site, sans démontrer quelle modération ou quelle contrepartie d’intérêt général distingue sa politique de celle d’un bailleur de marché. La propriété publique ne devrait pas seulement permettre de choisir qui occupe les murs : elle devrait rendre possibles des usages que le marché exclut.

Si la politique immobilière publique de Rennes ne produit plus de différence substantielle avec celle d’un bailleur privé, elle risque alors de s’apparenter à une forme de capitalisme immobilier municipal. Cette interrogation sera au cœur d’une série d’articles à paraître dans Unidivers.

Nicolas Roberti

L’auteur

Nicolas Roberti

Nicolas Roberti est passionné par toutes les formes d'expression culturelle. Docteur de l'Ecole pratique des Hautes Etudes, il étudie les interactions entre conceptions spirituelles univoques du monde et pratiques idéologiques totalitaires. Conscient d’une crise dangereuse de la démocratie, il a créé en 2011 le magazine Unidivers, dont il dirige la rédaction, au profit de la nécessaire refondation d’un en-commun démocratique inclusif, solidaire et heureux.

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