Un an après avoir accueilli Guillaume Herbaut pour une rencontre consacrée à ses vingt-cinq années de travail en Ukraine, les Champs Libres à Rennes lui consacrent cette fois une rétrospective d’ampleur. Présentée du 20 novembre 2026 au 2 mai 2027, Histoire(s) traverse près de trois décennies de photographie documentaire, d’Auschwitz à Nagasaki, de Tchernobyl à l’Ukraine en guerre, avant de revenir vers la France. L’exposition dévoilera notamment une série inédite réalisée en résidence sur la mémoire de la Résistance en Bretagne.
Guillaume Herbaut était déjà aux Champs Libres en novembre 2025. Mais il ne s’agissait pas alors d’une exposition. Invité dans le cadre des Dialogues européens, le photojournaliste avait participé le 21 novembre à une rencontre intitulée « Photographier l’Ukraine avec Guillaume Herbaut », consacrée à ce pays qu’il arpente depuis 2001. L’exposition Ukraine, Terre désirée dont Unidivers rendait alors compte était présentée à la Maison de la Photographie de Brest. À Rennes, Herbaut était venu parler de sa méthode, montrer ses images et expliquer ce que signifie revenir pendant plus de vingt ans sur un même territoire.
Un an plus tard, le changement d’échelle est considérable. Histoire(s) occupera les Champs Libres pendant plus de cinq mois et embrassera beaucoup plus largement l’œuvre du photographe. L’Ukraine y demeure centrale, mais elle prend place dans une réflexion qui court des lieux de mémoire aux symboles de la République française, de l’événement historique au travail quotidien du photojournaliste. Les Champs Libres présentent l’ensemble comme une rétrospective de vingt-cinq années de travail, tandis que leur communiqué de presse évoque trente ans de photographie. Dans les deux cas, il s’agit de parcourir l’essentiel d’une œuvre documentaire construite dans la durée.

Photographier ce qui reste après l’Histoire
Il existe des photographes qui arrivent lorsque commence l’événement et repartent lorsqu’il cesse de faire la une. Guillaume Herbaut travaille autrement. Il revient sur les lieux. Il enquête, écoute, recueille les témoignages et photographie les traces laissées par les catastrophes, les guerres et les bouleversements politiques.
C’est le principe de la première partie de Histoire(s), intitulée « Pour mémoire ». La série 7/7, L’ombre des vivantsrassemble sept récits consacrés à des lieux et à des individus habités par les fantômes du passé, d’Auschwitz à Ciudad Juárez en passant par Nagasaki. Il ne s’agit plus seulement de photographier ce qui s’est produit, mais ce que l’événement continue de faire aux êtres et aux paysages des années ou des décennies plus tard.
Cette manière de travailler explique la place particulière occupée par l’Ukraine. Guillaume Herbaut ne l’a pas découverte avec l’invasion russe de février 2022. Lorsqu’il s’y rend pour la première fois en 2001, son sujet est Tchernobyl.

L’Ukraine, vingt-cinq années dans un même pays
Pendant près de dix ans, Herbaut travaille autour de la zone interdite de Tchernobyl. La Zone montre un territoire contaminé où la nature regagne progressivement du terrain tandis qu’une population hétéroclite continue de vivre sous la menace invisible des radiations.
Mais ce premier reportage devient le commencement d’une relation beaucoup plus longue avec le pays. Herbaut est présent lors de la Révolution orange de 2004. Il photographie Maïdan en 2013 et 2014, le conflit du Donbass, l’annexion de la Crimée, puis l’invasion russe à grande échelle de 2022. Quand une grande partie de l’Europe redécouvre brutalement l’Ukraine avec la guerre, le photographe dispose déjà de deux décennies de mémoire visuelle du pays.
Histoire(s) donne à voir cette profondeur temporelle à travers « Les tableaux d’Ukraine », une sélection de grands formats retraçant les principaux bouleversements vécus par le pays depuis le début des années 2000.
C’était précisément le sujet de l’entretien que nous avions consacré à Guillaume Herbaut lors de son passage à Rennes en novembre 2025. Il y expliquait le temps long du reportage, son rapport à l’Ukraine et ce qu’implique humainement le fait de photographier une guerre qui dure.
Cette fidélité au terrain modifie profondément la nature des images. Herbaut ne photographie plus seulement ce qui arrive : chaque nouveau reportage dialogue avec ceux qui l’ont précédé. Une place photographiée pendant une révolution peut devenir quelques années plus tard un lieu de guerre ; un visage rencontré dans un contexte politique appartient ensuite à une histoire que nul ne connaissait encore au moment où l’image fut prise.
La photographie acquiert alors une dimension historique sans cesser d’être du journalisme.
De l’Ukraine à la République française
La troisième partie de l’exposition provoque un déplacement géographique, mais pas nécessairement thématique. Sous le titre « La République », Guillaume Herbaut entremêle scènes de la vie politique et sociale française et portraits de jeunes porte-drapeaux. Il s’intéresse ici à la manière dont une collectivité produit ses symboles, entretient sa mémoire et transmet une certaine représentation d’elle-même.
L’un des visuels choisis pour annoncer l’exposition montre ainsi Caitlin, 17 ans, jeune porte-drapeau photographiée en 2026 dans une série intitulée Résister.
Le passage de l’Ukraine à la France est moins abrupt qu’il pourrait le sembler. Dans les deux cas, Herbaut observe ce qui relie des individus à une histoire collective : une guerre, une nation, un drapeau, un récit transmis, une mémoire que l’on choisit de conserver.
C’est aussi à cet endroit que Histoire(s) devient spécifiquement bretonne.

Une création inédite sur la Résistance en Bretagne
Invité en résidence par les Champs Libres, Guillaume Herbaut a travaillé pendant une année sur la mémoire de la Résistance en Bretagne. Cette série inédite sera présentée dans l’espace consacré à la République.
Ce travail donne rétrospectivement une autre signification à sa présence à Rennes en 2025. La rencontre autour de l’Ukraine n’était pas la première étape d’une succession de deux expositions consacrées au même photographe. Elle s’inscrivait dans une relation plus longue entre Herbaut et les Champs Libres qui aboutit aujourd’hui à la présentation d’un travail produit sur le territoire breton.
Plus de quatre-vingts ans après la Libération, la mémoire de la Résistance connaît en outre un moment particulier. Les témoins directs disparaissent progressivement. Le passage de la mémoire vécue à la mémoire transmise devient irréversible. Que photographie-t-on alors ? Les lieux ? Les descendants ? Les monuments ? Les cérémonies ? Les jeunes qui reprennent un drapeau porté avant leur naissance ?
Cette interrogation rejoint directement celle qui traverse toute l’œuvre d’Herbaut : comment rendre visible la présence du passé lorsqu’il n’existe plus devant l’objectif ?
Le titre Résister, associé à ses portraits récents de porte-drapeaux, crée également une circulation entre différentes époques. La Résistance appartient à une histoire précise, mais le verbe continue de vivre, de changer de sens et d’être mobilisé dans le présent. Le travail breton devrait constituer à ce titre l’un des apports les plus intéressants de l’exposition rennaise.

La fabrique de l’image d’actualité
Après les lieux de mémoire, le temps long ukrainien et la République, un dernier espace sera consacré à « La Fabrique de l’actualité ». Un dispositif évolutif doit y montrer la manière dont Guillaume Herbaut travaille avec la presse.
La proposition est importante dans une rétrospective consacrée à un photojournaliste. Une photographie de presse n’existe jamais isolément. Elle résulte d’une commande ou d’une initiative, d’un déplacement, d’une enquête, d’une rencontre, d’un cadrage, mais aussi d’une sélection éditoriale et d’un contexte de publication.
Montrer cette fabrication revient donc à déplacer le regard du visiteur. Nous voyons quotidiennement des centaines ou des milliers d’images sans presque jamais nous demander pourquoi celle-ci nous parvient plutôt qu’une autre, ni ce qui précède sa publication.
Herbaut se situe précisément à la frontière de deux temporalités souvent considérées comme contradictoires : l’urgence journalistique et la construction patiente d’une œuvre. Les Champs Libres résument sa méthode par l’enquête, l’écoute, le recueil de témoignages et l’exploration attentive du terrain.

Guillaume Herbaut, photographe de la durée
Né en 1970, Guillaume Herbaut a cofondé en 1995 le collectif L’Œil public. Son travail a été distingué par plusieurs récompenses, parmi lesquelles le prix Niépce en 2011, le prix Bayeux-Calvados des correspondants de guerre en 2016 et plusieurs World Press Photo. Ses photographies ont été exposées notamment au Jeu de Paume et ont rejoint différentes collections publiques et privées.
Son livre Ukraine, Terre désirée, publié aux éditions Textuel en 2022, réunissait déjà vingt années de reportages dans le pays. À l’occasion de la rétrospective rennaise paraîtra également Histoire(s), un ouvrage de 320 pages avec des textes d’Ariane Chemin, Emmanuelle Hascoët et Michel Poivert, annoncé chez Textuel pour le 14 octobre 2026.
Le titre de l’exposition résume finalement assez justement le projet. Il y a l’Histoire, celle des guerres, des catastrophes, des révolutions et des nations. Et il y a les histoires, celles des individus que Guillaume Herbaut rencontre et photographie.
De Tchernobyl à Maïdan, d’Auschwitz aux jeunes porte-drapeaux français, des blessures ukrainiennes à la mémoire de la Résistance bretonne, Histoire(s) semble ainsi moins vouloir dresser le bilan d’une carrière que montrer la cohérence d’un regard : celui d’un photographe qui revient suffisamment longtemps sur les lieux pour voir l’actualité devenir mémoire — et parfois la mémoire redevenir actualité.

Informations pratiques
Histoire(s) — Guillaume Herbaut
Du 20 novembre 2026 au 2 mai 2027
Les Champs Libres, 10 cours des Alliés, Rennes
Tout public — entrée gratuite
Commissariat : Emmanuelle Hascoët — Fovearts.















