Rennes, un nouveau-né dans un container : derrière le fait divers, tout ce qu’une société n’a pas voulu voir. Avec La Colline, Mathilde Beaussault part d’un événement réel survenu à Rennes en octobre 2023 pour construire un roman noir autrement plus vaste que son point de départ. Tandis que Monroe, 17 ans, se vide de son sang dans une chambre où sa mère l’a enfermée, son bébé vient d’être découvert vivant dans une benne. Autour d’eux, policiers, pompiers, soignants, voisins et famille tentent de comprendre. Mais le véritable sujet est ailleurs : comment une adolescente peut-elle arriver jusqu’à cet absolu dénuement sans que personne, ou presque, n’ait su la protéger ?
Le point de départ est authentique. En octobre 2023, à Rennes, un nouveau-né vivant est retrouvé dans une benne enterrée. Mathilde Beaussault découvre l’affaire par sa sœur sage-femme : le sauvetage de l’enfant, l’intervention des pompiers, la mobilisation des soignants la saisissent. Mais La Colline n’est ni une reconstitution ni une fiction documentaire. L’autrice conserve le vertige initial du fait divers et invente tout le reste : Monroe, sa famille, son histoire et cette chaîne de circonstances qui conduit une adolescente enceinte jusqu’à une chambre fermée à clé.
C’est précisément ce déplacement qui donne sa force au roman. Le fait divers pose ordinairement deux questions : qui ? et comment ? Mathilde Beaussault en ajoute une troisième, beaucoup plus dérangeante : pourquoi ? Elle remonte alors en amont du drame, vers les fragilités familiales, la violence sociale, l’isolement, les défaillances adultes et tous ces moments où une autre bifurcation aurait peut-être encore été possible. Il ne s’agit pas d’excuser, encore moins de distribuer abstraitement les responsabilités, mais de regarder ce qui précède le moment où une tragédie devient un fait divers.
Le roman se déroule sur un temps extrêmement resserré. Monroe perd son sang. Les secours cherchent la mère du nourrisson. Les policiers tentent de reconstruire les événements. Les pompiers s’interrogent, les soignants s’acharnent, la famille se défait. À cette urgence du présent répond un second mouvement : dans la semi-conscience de Monroe reviennent les mois passés sur la colline, chez Madeleine, sa grand-mère. Le récit avance ainsi sur deux temporalités : celle, presque haletante, d’une course contre la mort et celle, beaucoup plus ample, de la mémoire.
La colline donne son titre au livre parce qu’elle en constitue le contrepoint essentiel. À la cité, à l’appartement et à la chambre close répond cet autre territoire fait de vent, de travail et de silence. Madeleine y vit seule. Ses mains soignent, son existence obéit encore à des rythmes physiques et élémentaires. Monroe, enceinte, y trouve momentanément ce que son environnement familial ne lui offre plus : un espace où son corps n’est ni nié ni confisqué. Quelque chose ressemblant à une paix devient possible. Le lecteur sait pourtant dès les premières pages que cette parenthèse n’a pas tenu.
Cette opposition entre la cité et la colline pourrait produire un symbolisme trop simple — la ville qui détruit, la campagne qui sauve. Mathilde Beaussault évite ce piège. Fille d’agriculteurs bretons, elle connaît suffisamment le monde rural pour ne pas en faire un paradis. Chez Madeleine aussi, le silence pèse ; les générations héritent de ce que les précédentes n’ont pas toujours été capables de dire. Le paysage n’efface donc pas la violence familiale : il lui donne une autre profondeur temporelle. La Colline est autant un roman des lieux qu’un roman de ce qui se transmet entre femmes.
Car derrière l’affaire criminelle court une interrogation plus intime : qu’est-ce qu’être mère ? Monroe devient mère alors qu’elle demeure elle-même une adolescente insuffisamment protégée. Sa propre mère accomplit l’un des gestes les plus violents du roman en l’enfermant. Madeleine représente une autre possibilité du soin, imparfaite elle aussi. Autour de ces trois générations se dessinent plusieurs façons de donner la vie, de prendre soin, d’abandonner, de transmettre ou de rompre la transmission. Le nouveau-né retrouvé vivant n’est donc pas seulement l’objet d’une enquête : il oblige tous les personnages à se mesurer à ce qu’ils sont encore capables de sauver.
Cette question du soin traverse également les personnages périphériques. Pompiers, policiers, médecins, infirmiers, voisins : La Colline est profondément choral. Mathilde Beaussault ne réserve pas l’humanité à ceux qui occupent le centre du récit. Elle montre au contraire comment une catastrophe provoque autour d’elle une multitude de réponses : procédures professionnelles, sidération, compassion, maladresses, gestes minuscules. Certaines personnes détournent les yeux ; d’autres décident, sans héroïsme particulier, de ne pas les détourner.
C’est aussi ce qui permet au livre de dépasser la mécanique du polar. L’enquête produit certes de la tension : il faut identifier la mère, retrouver Monroe et comprendre comment le bébé s’est retrouvé dans le container. Mais l’identité de la jeune femme est connue du lecteur pratiquement dès l’ouverture. Le suspense essentiel n’est donc pas : qui a fait cela ? Il devient : Monroe va-t-elle survivre, et comment en est-on arrivé là ? Le roman noir sert moins à découvrir un coupable qu’à mettre au jour un système de vulnérabilités.
La dimension sociale du roman naît de ce choix. Mathilde Beaussault ne transforme jamais Monroe en cas d’école. Elle lui restitue au contraire un corps, une mémoire, des sensations et des contradictions. L’adolescente n’est ni un symbole de « la jeunesse en difficulté » ni la figure abstraite d’une victime. C’est une jeune femme singulière que plusieurs univers adultes n’ont pas su protéger. En partant d’un fait divers, l’autrice accomplit ainsi exactement le mouvement inverse de celui que produit parfois l’actualité : elle rend une histoire à celle que le titre d’un journal aurait pu réduire à quelques lignes.
Rennes joue dès lors un rôle particulier. La ville n’est pas décrite comme une capitale bretonne de carte postale mais depuis ses marges résidentielles, ses immeubles et les existences ordinaires qui s’y croisent sans nécessairement se connaître. Le choix d’un fait divers rennais crée évidemment une proximité supplémentaire pour le lecteur local, mais l’enjeu dépasse largement Rennes. Ce que La Colline demande est universel : combien de détresse peut rester invisible derrière une porte, dans un appartement voisin, avant que l’irréparable ne la rende soudain visible à tous ?
Après Les Saules, son premier roman paru en 2025 et récompensé notamment par le Grand Prix de littérature policière, le Prix du jury du polar de L’Humanité et le prix Louis-Guilloux, Mathilde Beaussault confirme une écriture noire fortement enracinée dans les réalités sociales et familiales. Enseignante et fille d’agriculteurs bretons, elle revendique une écriture largement instinctive, attentive d’abord à ses personnages. Cela se ressent ici : les enjeux sociaux ne viennent jamais transformer les personnages en démonstrations.
« Ce qui me préoccupe avant tout, c’est rendre justice à mes personnages. »
Mathilde Beaussault, à propos de son écriture de La Colline
Récompensé par le Grand Prix des Lectrices ELLE 2026 dans la catégorie policier, La Colline mérite donc d’être lu au-delà de cette seule appartenance générique. Le crime et l’enquête lui fournissent une architecture ; son véritable territoire est celui de la responsabilité humaine. Que faisons-nous de ceux qui s’effondrent à côté de nous ? À quel moment une vulnérabilité individuelle devient-elle une défaillance collective ? Et que reste-t-il encore à sauver lorsque tout paraît déjà perdu ?
Note des bibliothécaires des Champs Libres : ★★★★★ — Ancrage rennais : un fait divers survenu à Rennes en octobre 2023 devient le point de départ d’une fiction entièrement reconstruite. Construction : quelques heures d’urgence présentes répondent aux mois vécus par Monroe sur la colline. Roman choral : famille, voisins, policiers, pompiers et soignants composent progressivement le paysage humain du drame. Profondeur : derrière la maternité adolescente, le livre interroge plusieurs générations de femmes, la transmission, le soin et l’abandon. Un roman noir puissant qui ne demande pas seulement qui est responsable, mais comment une société laisse parfois quelqu’un parvenir jusqu’au bord du gouffre.
Fiche technique
Autrice : Mathilde Beaussault
Titre : La Colline
Éditeur : Seuil
Collection : Cadre noir
Date de parution : 6 mars 2026
Pagination : 336 pages — Format : 14,80 × 22,10 cm — Broché
ISBN : 978-2-02-160230-2
Prix indicatif : 19,90 €
Distinction : Grand Prix des Lectrices ELLE 2026 — catégorie policier
Recommandation réalisée dans le cadre du partenariat Les Champs Libres – Unidivers.fr, rédigée par les bibliothécaires des Champs Libres et Nicolas Roberti.














