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UNIDIVERSLE MÉDIAVERS CULTUREL
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Rennes. Un arbre adulte vaut-il deux jeunes arbres ? La dette cachée de la Ville et du projet Néotoa boulevard de Verdun

À Rennes, le projet immobilier porté par Néotoa boulevard de Verdun prévoit la disparition de quatorze arbres selon la Ville et le bailleur, quinze selon le collectif de riverains qui s’y oppose. Vingt-sept arbres seraient plantés en compensation. L’arithmétique semble favorable : presque deux arbres nouveaux pour un arbre supprimé. Mais que mesure-t-on réellement ? Le conflit de La Touche pose une question qui dépasse largement Rennes : à l’heure des canicules, peut-on encore autoriser la disparition immédiate d’arbres adultes contre la promesse de jeunes plantations dont les services écologiques ne seront éventuellement équivalents que plusieurs décennies plus tard ? Et ne faudrait-il pas inverser la logique : compenser d’abord, détruire seulement ensuite ? Au lieu du remplacement de moins de 2 pour 1 proposé par néotoa, faut-il instituer un ratio minimal de 10 arbres plantés pour 1 arbre adulte sain supprimé ?

Le rendez-vous est fixé au samedi 5 septembre 2026 à 17 h, sur la parcelle boisée du 41 boulevard de Verdun. Le Collectif La Touche appelle à s’y retrouver pour contester le projet et partager un moment de convivialité militante sous les arbres. Derrière cette mobilisation locale se trouve un projet immobilier bien réel : un immeuble de six étages porté par le bailleur social Néotoa qui comprend trente logements et des bureaux. En compensation des quatorze arbres concernés selon la Ville et Néotoa — quinze selon le collectif —, vingt-sept arbres seraient plantés dans le cadre du nouvel aménagement. Le communiqué du collectif évoque onze tilleuls et quatre paulownias ; les documents de presse transmis font bien apparaître le débat autour de quatorze arbres et des vingt-sept plantations annoncées. 

Pour autant, il serait réducteur de ramener la mobilisation à une querelle comptable. Les photographies du site montrent aujourd’hui plusieurs grands arbres dont les houppiers constituent un ensemble végétal dense au pied d’immeubles déjà importants. Le collectif défend évidemment des arbres, mais aussi une ombre, une ouverture dans le bâti, une vue, un paysage quotidien et ce qu’il présente comme le dernier véritable îlot de fraîcheur de cette partie du quartier. Même sans reprendre cette dernière qualification comme une donnée scientifique établie, on ne peut guère nier que cet ensemble constitue une rupture arborée significative dans un environnement très construit.

C’est une dimension essentielle du dossier. Une ville habitable ne se mesure pas seulement en mètres carrés de logements, en tonnes de carbone ou en nombre de plantations. Elle se mesure aussi à la possibilité de marcher sous des arbres lorsque le thermomètre dépasse 35 °C, d’apercevoir du végétal depuis son logement, de disposer d’un sol non entièrement artificialisé et de conserver des respirations dans la densité urbaine. La compensation écologique possède donc ici une dimension climatique, paysagère et sociale.

Néotoa boulevard de Verdun

Deux mois après « Rennes étouffe », le cas pratique

Le débat prend une résonance particulière pour Unidivers. Le 24 juin dernier, au moment où Rennes subissait une nouvelle séquence caniculaire, nous publiions « Rennes étouffe : après trente ans de ville minérale, l’urgence d’un urbanisme climatique ». Nous y reconnaissions le tournant – réel, mais tardif – engagé par la municipalité depuis 2020 en faveur des arbres, des sols perméables et de la végétalisation, tout en soulignant les limites d’une politique évaluée principalement au nombre d’arbres plantés. 

Nous écrivions alors qu’un jeune plant ne produit ni l’ombre ni l’évapotranspiration d’un arbre adulte, qu’un arbre enfermé dans une fosse réduite ne développera pas la couronne d’un sujet disposant d’un sol profond et qu’un arbre mort trois ans après sa plantation ne rafraîchira évidemment rien. Nous proposions donc de mesurer la canopée créée ou supprimée, les arbres adultes conservés, la survie des plantations, la pleine terre, le volume de sol disponible et les cheminements réellement ombragés. Nous évoquions déjà une dette climatique de quinze, vingt ou trente ans lorsque plusieurs jeunes arbres sont censés remplacer un grand sujet mature. Le boulevard de Verdun constitue presque l’expérience grandeur nature de cette réflexion. 

Rennes affirme désormais vouloir protéger son patrimoine arboré selon la logique « éviter, réduire, compenser » et préserver les arbres chaque fois que cela est possible. Sa Charte de l’arbre engage sur ce principe aussi bien la Ville que les acteurs publics et privés intervenant sur son territoire. Dès lors, la question posée par La Touche n’est plus seulement celle d’un conflit entre riverains et constructeur. Elle devient : comment cette doctrine s’applique-t-elle lorsqu’un projet immobilier rencontre des arbres adultes déjà en place ?

 Néotoa boulevard de Verdun

27 arbres contre 14 : l’arithmétique ne fait pas l’écologie

À première vue, le dossier paraît simple. Quatorze arbres disparaissent, vingt-sept sont plantés : le patrimoine arboré progresse. Mais deux arbres ne sont pas deux quantités identiques de nature. Un grand tilleul installé depuis plusieurs décennies possède une couronne développée, une importante surface foliaire, un système racinaire établi et fournit immédiatement de l’ombre, de l’évapotranspiration, une interception partielle des précipitations, des habitats et une présence paysagère. Un jeune arbre nouvellement planté représente essentiellement la possibilité future de ces fonctions.

Le Cerema a précisément développé ARBOSCORE pour sortir de cette comptabilité rudimentaire. L’outil ne compte pas seulement les espèces ou le nombre de plantations : il examine les peuplements et la surface consacrée à l’aménagement, puis évalue des services comme la régulation des îlots de chaleur, la qualité de l’air, le support à la biodiversité, la gestion de l’eau, la rétention des sols ou les aménités paysagères. Il permet surtout de comparer un aménagement existant avec un aménagement projeté. Et le Cerema formule explicitement le problème qui nous occupe : en cas de replantation, les services écosystémiques équivalents ne reviennent que dans « un laps de temps bien plus long ». D’où la nécessité de privilégier d’abord la conservation des arbres et la réduction des atteintes plutôt que de considérer leur remplacement comme une réponse automatique. 

Voilà pourquoi l’information « 27 arbres plantés pour 14 supprimés » constitue seulement le commencement du calcul : il faudrait connaître la surface de canopée aujourd’hui présente et celle prévue à la livraison, puis dans cinq, dix, vingt et trente ans ; le calibre et les essences des plantations ; leur potentiel de développement ; la quantité de pleine terre restante ; le volume de sol accessible aux racines ; le mode d’arrosage pendant les premières années ; le taux de mortalité acceptable ; enfin la garantie donnée qu’un sujet mort sera effectivement remplacé. Et il faudrait comparer non seulement arbre à arbre, mais l’aménagement arboré existant à l’aménagement futur. C’est précisément ce qu’ARBOSCORE permet conceptuellement de faire. 

La dette de canopée : ce que le simple nombre dissimule

Imaginons que les vingt-sept arbres prévus deviennent tous adultes et finissent par restituer, dans trente ans, une masse végétale comparable à celle qui existe aujourd’hui. Même dans cette hypothèse idéale, le bilan ne serait pas nul : pendant trente ans, une partie de la canopée aurait disparu. C’est cette différence cumulée dans le temps que nous proposons d’appeler la dette de canopée.

Supprimer aujourd’hui une surface de couronnes matures et retrouver cette même surface en 2056 signifie que les habitants auront connu, entre ces deux dates, des années ou des décennies de déficit d’ombrage et de services écologiques. Ce temps doit compter. Il est d’autant moins abstrait que les arbres sont précisément supprimés au moment où les épisodes de chaleur deviennent plus fréquents.

À cette dette climatique s’ajoutent deux autres dimensions. Une dette spatiale, d’abord : vingt-sept arbres répartis autour d’une construction ne reconstituent pas nécessairement un petit bosquet dont les couronnes se rejoignent. La continuité végétale, l’ouverture de l’espace et le rapport entre surfaces ombragées et surfaces minérales peuvent profondément changer malgré une augmentation du nombre nominal d’arbres. Une dette d’usage, ensuite : les habitants actuels ne récupéreront pas dans trente ans les trente étés passés sans les arbres disparus. La compensation n’est donc pas seulement une affaire de botanique. C’est aussi une affaire de temps vécu.

 Néotoa boulevard de Verdun

Le droit commence lui aussi à compter les pertes intermédiaires

Cette question temporelle n’est plus seulement théorique. Depuis le 28 mai 2026, l’article L.163-1 du Code de l’environnement prévoit que les mesures de compensation concernées doivent viser à éviter les pertes nettes de biodiversité pendant toute la durée des atteintes et, lorsque cela n’est pas immédiatement possible, à compenser les pertes intermédiaires dans un délai raisonnable et écologiquement pertinent. Depuis le 20 août 2026, le texte précise en outre que ces compensations ne peuvent se substituer aux mesures d’évitement et de réduction et que, si les atteintes ne peuvent être ni évitées, ni réduites, ni compensées de façon satisfaisante, le projet « n’est pas autorisé en l’état »

Il serait en revanche excessif d’en conclure que l’article L.163-1 impose automatiquement ce régime à tout permis immobilier comportant l’abattage de quelques arbres. Hélas. Le texte concerne les mesures compensatoires rendues obligatoires par un texte législatif ou réglementaire. Il fournit néanmoins une doctrine juridique particulièrement éclairante : une compensation écologique sérieuse ne regarde plus seulement l’état final promis ; elle doit également prendre en considération ce qui est perdu entre-temps. Autrement dit, retrouver en 2050 ce qui existait en 2026 ne suffit pas nécessairement à effacer vingt-quatre années de déficit. 

Paris pose déjà la bonne question : quelle quantité d’arbre remplace-t-on ?

Le Plan Arbre 2021-2026 de Paris offre une autre piste instructive. Il demande de travailler très en amont des projets pour éviter les abattages et envisage, lorsqu’un abattage devient inévitable, une compensation reposant non seulement sur le nombre d’arbres, mais sur leur taille de développement ou leur volume foliaire. Le principe est décisif : l’arbre existant doit devenir une donnée avec laquelle le projet compose, et non une variable que l’on ajuste une fois le bâtiment dessiné. 

Paris donne ainsi comme exemple, expressément présenté comme une piste « à l’étude », l’équivalence suivante : un arbre de grand développement = trois arbres de moyen développement = huit arbres de petit développement. Il ne s’agit ni d’une loi biologique universelle ni d’un barème que l’on pourrait transposer mécaniquement à Rennes. Mais l’ordre de grandeur renverse déjà la façon de penser : un arbre adulte important ne peut pas nécessairement être remplacé par un autre arbre compté comme « 1 ». Le nombre de troncs cesse d’être l’unité pertinente ; ce qui importe devient le volume végétal que l’on perd et celui que l’on reconstitue. Le bilan 2024 du Plan Arbre parisien indique d’ailleurs que le PLU bioclimatique a depuis intégré, dans certaines situations, une compensation à volume foliaire équivalent à maturité, voire doublée dans des secteurs déficitaires en arbres et espaces végétalisés. 

remplacement arbre

Alors, pourquoi dix arbres pour un ?

C’est ici que nous proposons d’aller plus loin. En l’absence d’une étude écologique suffisamment robuste pour établir la compensation nécessaire, un ratio prudentiel minimal de dix arbres établis pour chaque arbre adulte sain supprimé pourrait devenir une règle publique de référence. Précisons immédiatement ce que ce ratio n’est pas : un grand arbre ne « vaut » pas universellement dix jeunes arbres. Selon son espèce, son âge, son diamètre, son état sanitaire, la taille de sa couronne, son implantation et les caractéristiques des plantations nouvelles, le rapport réel pourra être inférieur ou très supérieur. C’est précisément parce que nous ne connaissons pas cette équivalence universelle que peut se justifier une règle de précaution.

Or, le Plan Arbre parisien envisage déjà, pour le volume foliaire, jusqu’à huit petits arbres pour un grand arbre. ARBOSCORE rappelle que l’équivalence des services peut demander beaucoup de temps. Le ratio de dix pour un ajouterait donc une marge destinée à prendre en considération l’incertitude, la mortalité des jeunes plantations et surtout le délai nécessaire à leur développement. Mais il faudrait parler de dix arbres établis, pas de dix arbres simplement plantés. Un arbre mort deux ans après les travaux ne compte plus : il doit être remplacé. Une compensation devrait constituer une obligation de résultat durable et non être considérée comme accomplie le jour où une entreprise de paysage quitte le chantier. 

Appliqué mécaniquement au dossier de La Touche, ce principe donnerait 140 arbres pour quatorze arbres supprimés ; si les quinze arbres revendiqués par le collectif sont finalement concernés, 150. Le chiffre peut sembler spectaculaire. Mais il ne signifie pas que 140 jeunes arbres seraient scientifiquement équivalents à quatorze grands sujets : il indique simplement jusqu’où une règle de précaution pourrait déplacer la charge de l’incertitude vers celui qui détruit plutôt que vers ceux qui subiront la perte.

140 ou 150 arbres : un chiffre absurde ? C’est justement la question

Une objection vient immédiatement : où planter 140 ou 150 arbres pour compenser la disparition de quatorze ou quinze sujets sur une parcelle urbaine de cette taille ? Mais cette difficulté n’invalide pas nécessairement le principe ; elle en révèle peut-être la fonction. Lorsqu’il devient pratiquement impossible de compenser correctement un patrimoine arboré mature, la conclusion devrait-elle être de diminuer la compensation ou de modifier le projet ?

C’est tout le sens de la hiérarchie « éviter, réduire, compenser ». On commence par chercher à conserver. Si cela n’est réellement pas possible, on réduit l’atteinte. La compensation n’intervient qu’ensuite. Un projet peut donc être déplacé, son emprise modifiée, ses volumes redistribués, certains arbres intégrés à son architecture ou quelques mètres carrés bâtis abandonnés. Une règle de compensation exigeante aurait peut-être moins pour effet de provoquer la plantation de centaines d’arbres que de rendre enfin économiquement et architecturalement avantageuse la conservation de ceux qui existent déjà. Rennes affirme elle-même adhérer à cette hiérarchie dans sa Charte de l’arbre. 

Néotoa boulevard de Verdun

Mais planter 140 arbres après l’abattage ne suffirait encore pas

Il faut aller plus loin, car une compensation massive effectuée après la destruction reproduirait encore une partie du problème. Pourquoi acceptons-nous presque toujours que la destruction soit immédiate tandis que la réparation peut être différée ? Dans le cas d’un patrimoine arboré mature, il faudrait renverser cette temporalité. Nous proposons de parler d’un principe d’antériorité écologique : lorsqu’un abattage est réellement inévitable, la compensation ne devrait plus être seulement promise avant l’autorisation ; elle devrait être localisée, financée et matériellement engagée avant la destruction.

Dans les opérations suffisamment importantes, les plantations pourraient même précéder l’abattage d’une période permettant de constater leur reprise. Ce principe changerait profondément la charge du risque. Aujourd’hui, la collectivité et les habitants supportent l’incertitude : les arbres disparaissent avec certitude ; les plantations futures survivront peut-être. Avec l’antériorité écologique, ce serait au maître d’ouvrage de démontrer que la compensation existe effectivement avant de supprimer le capital vivant existant. La logique deviendrait donc : éviter → réduire → mesurer → compenser d’abord → détruire seulement ensuite. Et non : construire → abattre → replanter → présenter immédiatement la dette comme acquittée.

Une telle règle irait au-delà des obligations générales actuellement applicables à tous les projets immobiliers. C’est précisément pour cette raison qu’elle mérite d’être discutée comme proposition de politique publique : si l’adaptation climatique modifie réellement les priorités urbaines, elle doit finir par modifier non seulement les discours et les programmes de plantation, mais les conditions dans lesquelles une collectivité accepte la destruction d’un capital végétal existant.

Néotoa boulevard de Verdun

Rennes peut-elle vraiment considérer 27 pour 14 comme une réponse suffisante ?!

A quel niveau de preuve Rennes veut-elle désormais fixer sa conception de la compensation ? La Ville peut-elle continuer à considérer qu’un nombre un peu supérieur de jeunes plantations suffit à solder la disparition d’arbres adultes alors qu’elle affirme parallèlement vouloir augmenter sa canopée, protéger le patrimoine existant et appliquer le principe « éviter, réduire, compenser » ? À notre sens, non.

Vingt-sept arbres pourraient peut-être constituer une compensation pertinente si leur calibre, leur implantation, leur volume de sol, leur potentiel de croissance et les arbres conservés permettent effectivement de reconstituer les fonctions perdues. Mais cela doit être calculé et rendu public. Le chiffre 27 ne constitue pas, à lui seul, une preuve écologique.

Pour le boulevard de Verdun, plusieurs données devraient donc être publiées conjointement par Néotoa et la Ville : l’inventaire définitif des quatorze ou quinze arbres concernés, avec espèces, dimensions, état sanitaire et surface de couronne ; la justification des abattages et les variantes d’implantation étudiées ; la surface de canopée et de pleine terre avant et après l’opération ; les espèces, calibres, emplacements et volumes de sol des vingt-sept arbres annoncés ; une projection de la canopée à 5, 10, 20 et 30 ans ; une comparaison des services écosystémiques avant/après, idéalement selon une méthode du type ARBOSCORE ; enfin les garanties de reprise, d’arrosage et de remplacement des arbres morts. Sans ces éléments, « 27 contre 14 » reste un argument de communication, non une démonstration écologique.

Néotoa boulevard de Verdun

Le véritable enjeu : faire de l’arbre une contrainte d’urbanisme

Le Plan Arbre parisien contient probablement l’idée la plus importante pour Rennes : le patrimoine arboré doit être pris en compte dès l’amorce du projet, afin d’éviter les abattages plutôt que d’en organiser ensuite la compensation. Tout est là. 

Pendant longtemps, l’arbre urbain a été traité comme un élément que l’on pouvait déplacer conceptuellement après avoir dessiné les voiries, les bâtiments, les parkings ou les réseaux. Lorsqu’il gênait, on l’abattait ; la compensation paysagère venait ensuite. Le changement climatique oblige à inverser la hiérarchie. Un grand arbre mature doit désormais être considéré comme une infrastructure existante : de la même manière qu’un projet compose avec une rue, un réseau ou une topographie, il devrait commencer par composer avec les arbres qu’il rencontre. Leur suppression devient alors une exception à justifier, non une facilité à compenser.

Le précédent article d’Unidivers concluait déjà que tant que l’arbre resterait la variable la plus facile à supprimer, le changement de doctrine rennais demeurerait inachevé. Deux mois plus tard, les arbres du boulevard de Verdun donnent à cette formule un contenu très concret. 

arbre avec banderole

Rennes peut-elle réellement rompre avec quarante ans de minéralisation ?

Rennes ne pourra réellement rompre avec plus de quarante années de minéralisation de ses espaces urbains, engagée à partir de l’arrivée d’Edmond Hervé à la mairie en 1977 et poursuivie, sous des formes diverses, jusqu’au tournant écologique amorcé autour de 2020, qu’en changeant radicalement la règle du jeu. Cette histoire rennaise est d’ailleurs paradoxale : la même ville qui a su préserver sa ceinture verte, ses grands parcs et l’idée d’une ville-archipel a longtemps accepté que nombre de ses places, rues et opérations urbaines perdent arbres, pleine terre et végétation. La nature a été protégée aux marges pendant que, dans la majeure partie de la ville vécue quotidiennement, le minéral gagnait du terrain.

Aujourd’hui, planter davantage ne suffit donc plus. Tant que la Ville n’imposera pas aux promoteurs, en l’absence d’une étude démontrant une compensation écologique réellement équivalente, de faire précéder la destruction d’un arbre adulte sain par l’établissement d’au moins dix arbres de remplacement, elle continuera d’accepter une étrange asymétrie : la disparition du vivant est certaine et immédiate ; sa restitution, hypothétique et reportée dans le temps. Ce ratio de dix pour un n’est pas une vérité scientifique gravée dans le marbre. Il constitue une règle prudentielle destinée précisément à faire supporter l’incertitude à celui qui détruit plutôt qu’aux habitants et à la collectivité qui devront attendre plusieurs décennies pour retrouver, peut-être, les services perdus.

Surtout, la compensation devrait précéder la destruction et non lui courir après. Les arbres de remplacement devraient être localisés, financés, plantés et suffisamment établis avant l’abattage lorsque celui-ci est réellement inévitable, avec une obligation durable de survie et de remplacement des sujets morts. Faute de quoi, on continuera à appeler « compensation » une opération dans laquelle le capital écologique disparaît aujourd’hui tandis que son remboursement est renvoyé à demain.

Autrement dit, sans compensation préalable et suffisamment exigeante, Rennes risque de poursuivre sous bannière écologique un mécanisme hérité de l’urbanisme de la fin du XXe siècle : considérer le végétal mature comme une variable d’ajustement du projet urbain. Les mots ont changé, les ambitions climatiques aussi ; mais si un arbre adulte peut encore disparaître aujourd’hui contre la promesse de quelques jeunes plantations demain, la rupture reste inachevée. À force de traiter la disparition du végétal mature comme acceptable dans chaque opération prise séparément, une ville peut finir par dégrader collectivement ce qu’elle affirme vouloir protéger politiquement.

C’est précisément ce que le dossier du boulevard de Verdun oblige à regarder droit dans les yeux. Rennes a besoin de logements ; elle a aussi besoin de conserver les infrastructures climatiques déjà constituées. Le véritable travail de l’urbanisme contemporain consiste à ne plus considérer ces deux nécessités comme naturellement incompatibles. Avant d’autoriser la disparition d’un arbre adulte sain, la charge de la preuve devrait donc être renversée : ce ne devrait plus être à ceux qui veulent le conserver de démontrer son utilité, mais à ceux qui veulent le supprimer de démontrer que sa destruction est indispensable et que sa compensation sera effectivement à la hauteur de la perte.

Car « éviter, réduire, compenser » ne signifie pas construire, abattre, replanter. Dans une ville confrontée à des étés de plus en plus chauds, un arbre adulte debout n’est pas une promesse écologique : il est déjà la compensation dont nous et nos enfants aurons besoin demain.

Nicolas Roberti

L’auteur

Nicolas Roberti

Nicolas Roberti est passionné par toutes les formes d'expression culturelle. Docteur de l'Ecole pratique des Hautes Etudes, il étudie les interactions entre conceptions spirituelles univoques du monde et pratiques idéologiques totalitaires. Conscient d’une crise dangereuse de la démocratie, il a créé en 2011 le magazine Unidivers, dont il dirige la rédaction, au profit de la nécessaire refondation d’un en-commun démocratique inclusif, solidaire et heureux.

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