À Rennes, la mort ne se tient pas seulement aux abords des cimetières, des chambres funéraires et des crématoriums. Depuis 2020, la Coopérative funéraire de Rennes l’a installée au cœur du quartier de la Bellangerais, parmi les commerces, une bibliothèque et une maison de quartier. Cette société coopérative accompagne les familles dans l’organisation des obsèques, mais cherche aussi à transformer leur rapport au deuil : davantage de transparence, moins de pression commerciale et une participation réelle des proches à la cérémonie.
Lorsqu’un décès survient, les proches doivent prendre rapidement une succession de décisions administratives, financières, matérielles et symboliques. Le lieu où repose le corps, le choix du cercueil, l’inhumation ou la crémation, la cérémonie, les soins de conservation, les fleurs, la musique, les textes lus ou encore le devenir des cendres doivent être arrêtés alors que la famille traverse une période de fragilité.
La Coopérative funéraire de Rennes est née de ce constat : l’organisation des obsèques ne devrait pas réduire les proches au rôle de clients auxquels serait vendu un ensemble de prestations préétablies. Elle entend au contraire leur permettre de comprendre ce qui est obligatoire, ce qui reste facultatif et ce qu’ils peuvent eux-mêmes imaginer ou accomplir.

Une entreprise qui appartient à ses sociétaires
La structure est constituée sous la forme d’une Société coopérative d’intérêt collectif, ou SCIC. Son capital est détenu par ses sociétaires : salariés, bénéficiaires, fondateurs, personnes qualifiées, fournisseurs, partenaires et soutiens financiers peuvent ainsi prendre part à la vie de l’entreprise. Lors des assemblées générales, le principe coopératif prévaut : chaque personne dispose d’une voix, indépendamment du nombre de parts sociales détenues.
Cette organisation distingue la coopérative d’une entreprise funéraire conventionnelle sans pour autant la soustraire aux réalités économiques ni aux règles qui encadrent la profession. Elle demeure un opérateur de pompes funèbres habilité, soumis aux mêmes obligations administratives et sanitaires que les autres établissements. Elle doit rémunérer ses salariés, entretenir ses locaux et régler les prestataires extérieurs. Sa différence réside principalement dans la gouvernance, la gestion désintéressée, la transparence des tarifs et la place accordée aux familles.
Les bénéfices éventuels sont réinvestis dans l’entreprise. Les sociétaires ne reçoivent pas de dividendes et les salariés ne perçoivent aucune commission sur les produits ou les prestations vendus. Devenir membre constitue donc un acte de soutien au projet coopératif, mais n’accorde ni réduction ni traitement particulier : les familles sont accompagnées de la même manière et aux mêmes tarifs, qu’elles soient sociétaires ou non.
Du Québec à la Bellangerais
L’histoire commence en 2011, lors de la découverte par Isabelle Georges du modèle des coopératives funéraires québécoises. Confrontée quelques années plus tard à l’organisation des obsèques d’un proche, elle mesure l’écart entre cette approche collective et l’expérience commerciale qu’elle rencontre en France. Un séjour au Québec lui permet ensuite de travailler auprès de la Coopérative funéraire des Deux Rives, avant une formation aux métiers de conseillère funéraire et de dirigeante d’une entreprise de pompes funèbres.
Le projet rennais est sélectionné en 2018 par l’incubateur coopératif TAG 35. Dix-huit fondateurs participent à sa préfiguration. Les statuts sont signés le 11 juillet 2019 et les locaux inaugurés le 11 janvier 2020, au 3 rue du Morbihan.

La gouvernance a évolué depuis la création de la structure. Isabelle Georges, première présidente de la coopérative, exerce aujourd’hui la fonction de co-directrice aux côtés de Grégory Nieuviarts. Élue en juin 2025, Maïwenn Vivier lui a succédé à la présidence. L’équipe salariée comprend également la conseillère funéraire Claire Marquet, Louis-Henri Lucas, chargé notamment des convois, et l’assistante de gestion Charlotte Vaillant. Autour d’eux intervient un collectif de sociétaires et de bénévoles que la coopérative appelle ses « effervescent·es ».
Organiser des funérailles avec les familles
Le principe central demeure celui qui avait présidé à la création de la coopérative : organiser des funérailles pour les familles, mais surtout avec elles. Une première rencontre permet d’aborder les démarches administratives et logistiques : acte de décès, transport du corps, réservation d’une chambre funéraire ou d’un crématorium, intervention éventuelle d’un thanatopracteur, mise en bière, choix du cercueil, porteurs, marbrerie ou coordination avec un lieu de culte.
Un autre temps est consacré à la cérémonie. Les proches peuvent raconter la personne défunte, évoquer ses volontés, choisir des textes et des musiques, concevoir des gestes symboliques ou réfléchir à la participation de chacun. La coopérative peut préparer et célébrer la cérémonie, partager cette responsabilité avec la famille ou rester présente en soutien.

Il est possible de veiller le défunt à domicile, de faire appel à un musicien, à une lectrice ou à un danseur, de porter soi-même le cercueil ou de renoncer à certaines prestations non obligatoires. Les familles peuvent également participer à la fermeture du cercueil, à l’inhumation ou à la dispersion des cendres, dans les limites fixées par la réglementation et par les lieux concernés.
Cette participation ne doit pas devenir une injonction supplémentaire. Certaines familles souhaitent construire chaque détail de la cérémonie ; d’autres préfèrent déléguer davantage. L’enjeu consiste moins à imposer un modèle alternatif qu’à rendre visibles les choix possibles, puis à respecter la manière dont chacun souhaite traverser le deuil.
La transparence des prix plutôt que la promesse du « low cost »
La coopérative ne se présente pas comme un opérateur funéraire à bas prix. Elle applique un forfait d’accompagnement destiné à financer le travail des professionnels, les permanences, les déplacements et les charges de la structure. Les produits et les interventions extérieures sont ensuite ajoutés selon les choix de la famille.
Le devis distingue les prestations obligatoires, les options facultatives et les sommes reversées à des tiers, comme les crématoriums, les transporteurs, les marbriers ou les lieux de séjour du corps. Les familles peuvent consulter sur le site de la coopérative plusieurs exemples de devis correspondant à une inhumation ou à une crémation, avec un séjour en chambre mortuaire, en salon funéraire ou au domicile.
Cette volonté de clarification rejoint une évolution nationale. Depuis le 1er juillet 2025, tous les opérateurs funéraires doivent employer un nouveau modèle réglementaire de devis, conçu pour mieux distinguer les prestations obligatoires des services facultatifs et des frais avancés pour le compte de la famille. Cette réforme n’efface pas les écarts de prix entre établissements, mais elle doit faciliter les comparaisons.

Préparer ses volontés avant l’urgence
La réappropriation des funérailles ne commence pas nécessairement au moment du décès. La coopérative a conçu un guide consacré aux volontés funéraires. Ce document aide à réfléchir au choix entre inhumation et crémation, au caractère religieux ou laïque de la cérémonie, au devenir des cendres, aux personnes à prévenir ou encore aux gestes que l’on aimerait voir accomplis.
Depuis juillet 2024, des « Parlottes à volontés » prolongent cette démarche. Organisées un samedi matin par mois dans les locaux de la coopérative, elles réunissent de petits groupes autour des questions que l’on repousse souvent : comment parler de ses souhaits à ses proches ? Que faut-il écrire ? Où conserver le document ? Comment éviter que des membres d’une même famille découvrent trop tard des volontés contradictoires ou difficiles à réaliser ?
La coopérative précise que cette préparation demeure pédagogique et ne vaut pas souscription d’un contrat commercial. Elle sert d’abord de support à la parole. Chacun conserve la possibilité de modifier ses décisions.
Les Cafés mortels, ou la mort remise au cœur de la cité
Accompagner les obsèques ne constitue qu’un volet du projet. Dès 2019, avant même l’ouverture officielle de ses locaux, la coopérative a lancé ses Cafés mortels, inspirés des rencontres imaginées par l’ethnologue et sociologue suisse Bernard Crettaz. Le principe consiste à quitter les lieux spécialisés pour parler de la mort dans un café, autour d’un verre ou d’un repas.
Anthropologues, artistes, soignants, psychologues, paysagistes, juristes, journalistes ou professionnels du funéraire apportent leurs expériences. Il ne s’agit ni d’un groupe thérapeutique ni d’une conférence académique au sens strict, mais d’un espace d’information et de parole où les savoirs professionnels rencontrent les récits intimes.

Les sujets abordés témoignent d’un élargissement progressif : le deuil périnatal, la mort de l’enfant, la crémation, les cimetières, les successions, les nouveaux métiers du funéraire, les représentations de la mort dans la bande dessinée, la musique, la photographie ou les médias. En 2026, les rencontres ont porté sur la précarité face aux obsèques, le suicide et la mort à l’ère numérique. Ce dernier rendez-vous, organisé le 2 juillet 2026 avec un chargé d’études du laboratoire d’innovation de la Commission nationale de l’informatique et des libertés, constituait le 31e Café mortel rennais.
La coopérative a également organisé en septembre 2024 un Festival de la Mort. Spectacles, ateliers, rencontres et expérimentations artistiques ont prolongé son ambition : sortir le deuil de son isolement, sans nier sa gravité ni transformer la mort en objet de divertissement.
Une attention croissante à l’empreinte écologique
Le projet coopératif accorde aussi une place croissante aux conséquences environnementales des funérailles. Le cercueil, les matériaux employés, les transports, les soins de conservation, les monuments, les fleurs importées ou cultivées hors saison et les modalités d’entretien des cimetières produisent des effets qui restent encore peu discutés au moment des obsèques.
La coopérative cherche à privilégier les fournisseurs locaux, les matériaux moins polluants et les compositions florales locales et saisonnières. Elle ne commercialise pas elle-même de fleurs et n’est liée à aucun fleuriste. Elle rappelle que les fleurs d’un jardin ou un bouquet champêtre peuvent aussi constituer un hommage personnel, sans entraîner l’achat systématique d’une composition standardisée.
Il faut toutefois distinguer les possibilités réelles des promesses parfois associées au « funéraire écologique ». Les familles restent dépendantes des règles des cimetières et des crématoriums, des équipements disponibles et des conditions imposées par les communes. Une transformation durable du secteur suppose donc une évolution conjointe des opérateurs, des collectivités, des fabricants et des pratiques sociales.

Une alternative désormais installée
Six ans après son ouverture, la Coopérative funéraire de Rennes n’est plus seulement une expérimentation de l’économie sociale et solidaire. Elle est devenue un opérateur funéraire installé dans le paysage rennais, avec une équipe professionnelle, une gouvernance renouvelée et une programmation publique régulière.
Son originalité ne tient pas à une manière unique de célébrer les morts. Elle réside davantage dans une méthode : expliquer les contraintes, rendre les prix lisibles, laisser les familles décider, accueillir leurs hésitations et considérer que l’organisation des adieux relève aussi du lien social. À rebours d’une mort reléguée aux marges de la ville et confiée exclusivement aux professionnels, la coopérative défend l’idée que les proches peuvent demeurer acteurs de ce qui se joue.
Apprivoiser la mort ne signifie ni la banaliser ni prétendre supprimer la douleur. Il s’agit plutôt de lui rendre une place parmi les vivants, afin que la cérémonie ne soit pas seulement l’accomplissement d’une procédure, mais un temps de séparation choisi, compris et partagé.
Informations pratiques
Coopérative funéraire de Rennes
3 rue du Morbihan, 35700 Rennes
Quartier de la Bellangerais — bus C3, arrêt Monts d’Arrée
Tél. : 02 99 36 13 49 ou 07 63 63 55 25
Accueil dans les locaux du lundi au vendredi. Permanence téléphonique tous les jours, de 8 h à 20 h 30. Il est recommandé de prendre rendez-vous avant de se déplacer.
Site officiel : www.lacoopfunerairederennes.fr















