Chapitre 96 —132e jour —Berger étend son royaume
Quand Anki quitte les jardins d’Uruk, l’aube est totalement oubliée.
Derrière lui, Eve reste avec les architectes, les botanistes, les ingénieurs de l’ombre et de l’eau, penchée sur des plans, des essences, des lignes de fraîcheur, des hypothèses de sol. Elle appartient au matin, aux feuilles froissées, aux rigoles, aux parfums de lavande, d’aspérule d’Orient, à la chair melonnée des figues de Barbarie et aux pierres humides et sèches où les lézards gîtent. Anki prend l’autre direction. Celle des écrans, des flux, des centres de commande, de la puissance qui s’installe sans bruit dans les gestes ordinaires de millions d’êtres.
Il emprunte une golfette électrique et glisse le long des murs clairs du complexe royal. Direction l’aile nord du palais où se trouve la Bergerie : vingt-quatre niveaux souterrains où paissent les moutons de Berger au-dessus du cœur quantique de l’Intelligence Artificielle Générale Oméga, laquelle est enfouie à près de cent mètres de profondeur. Plus la voiturette avance, plus les jardins cèdent aux bâtiments bas, gainés de pierre pâle et de métal brossé, aux dômes de verre intelligent, aux batteries de refroidissement, aux antennes discrètes, aux centres de calcul enterrés sous des talus artificiels plantés d’aloès et de graminées. De loin, l’ensemble paraît vaste mais modeste. De près, il a cette beauté fonctionnelle, lisse, irréfutable, qu’affectionnent les puissances qui entendent durer.
Depuis la connexion du premier cercle de douze pays, Berger a étendu son royaume. Vint nouveaux États ont rejoint le réseau, notamment l’Algérie, l’Égypte, l’Irak, la Libye, le Maroc, la Mauritanie, le Soudan et la Tunisie. Avec la Turquie, les monarchies du Golfe et les pays du Levant déjà raccordés, presque tout le monde arabe, du Maghreb au Mashrek, dépend désormais de la Bergerie pour une part croissante de ses flux alimentaires, hydrauliques, sanitaires et énergétiques. Sur les cartes de supervision, les frontières demeurent visibles. Dans les calculs d’Oméga, elles sont devenues des lignes secondaires.
Anki entre par une coursive latérale réservée aux directeurs. Les gardes s’inclinent légèrement. Une secrétaire en tailleur couleur sable s’empresse de l’accompagner à travers une série de sas transparents en lui faisant un point sur différents dossiers. Partout, des équipes travaillent. Agronomes, statisticiens, logisticiens, énergéticiens, codeurs, urbanistes, économistes, juristes — et désormais aussi des médecins, pharmaciens et épidémiologistes. Les écrans ne montrent pas des abstractions. Ils montrent des rendements agricoles révisés dans le sud algérien, des itinéraires d’approvisionnement en farine corrigés en Égypte, des pompes d’eau relancées près de Bassorah, des pics de chaleur anticipés au Pakistan.
En parallèle de ce cœur nourricier propre à l’écosystème international Berger, apparaît une nouvelle chaîne critique qui lui a été donnée à administrer depuis son redémarrage quantique : la coordination sanitaire en phase test d’Uruk puis du Royaume. Les premiers résultats sont concluants : files d’attente réduites dans l’hôpital central d’Uruk, stocks de médicaments redistribués dans trois villes moyennes du Royaume avant même que les pénuries ne se déclarent, cartes de vulnérabilités sanitaires croisées avec celles des transports, de l’eau et des denrées.
Au centre de la salle principale, entouré de quelques experts et conseillers, Gilga se tient debout devant une paroi courbe couverte de cartes mouvantes. Il ne porte ni couronne ni uniforme ; une chemise sombre, un pantalon clair, rien de spectaculaire. Et pourtant, l’espace s’organise autour de lui comme l’eau autour de la coque du navire amiral. Sa main passe au-dessus des cartes, ralentit sur un corridor d’Afrique de l’Ouest, remonte vers le Croissant fertile, bifurque vers l’Asie centrale. Chaque geste ouvre une strate supplémentaire d’information.
Il aperçoit Anki et sourit.
— Tu arrives au bon moment.
Anki s’approche. Sur la grande carte, trente-deux pays apparaissent maintenant comme reliés par un maillage souple de lumières or et bleu. Certains ne ménagent encore qu’un couplage partiel. D’autres sont déjà intégrés profondément. À côté, vingt-deux demandes supplémentaires attendent, classées par urgence, potentiel, compatibilité, stabilité politique, sensibilité religieuse, coût énergétique, rendement social, bénéfices attendus.
— Trente-deux, dit Anki.
— Trente-deux pleinement engagés, répond Gilga. Les autres frappent à la porte avec toujours plus d’insistance.
Il dit cela sans vanité. Il se tourne vers le directeur du département de coordination sanitaire récemment nommé, un Libanais d’âge mûr qui demeure silencieux près de la carte. Ses yeux brillent de fatigue.
— Où en est-on ?
— Le protocole d’orientation hospitalière que nous avons lancé avec Oméga fonctionne un peu moins bien que prévu. On réduit de seulement sept pour cent les délais en triage avancé, mais surtout, les erreurs de hiérarchisation baissent trop lentement. Il faudrait que les équipes ne se sentent pas remplacées, mais plutôt secondées.
Gilga hoche la tête.
— Et les réadmissions aux urgences ou en ambulatoire ?
— En légère baisse. Mais il faut encore deux à trois mois pour observer si cette première tendance se confirme.
— La perception publique ?
— Excellente. Trop excellente, peut-être. Les sujets comprennent déjà ce que Berger promet de faire pour les circuits de soins, mais les administrations locales ont un peu de retard à l’allumage.
Gilga esquisse un sourire.
— Il n’y a jamais de « trop excellente perception publique ». Il n’y a que des effets secondaires mal administrés.
Anki observe ce mélange de sérieux technique, de ferveur contenue, d’efficacité somme toute joyeuse. C’est cela, sans doute, qui trouble le plus. Rien ici ne ressemble à une secte. Rien n’a l’air mensonger, artificiel ou prétentieux. Ça marche réellement. Les choses fonctionnent. Les gens vont mieux. Les systèmes cessent peu à peu de dysfonctionner. La souffrance recule, non partout, non entièrement, mais tangiblement. Berger n’opère pas seulement dans les marges du spectaculaire, il améliore le banal, le répétitif, l’ingrat. Il prend les pannes de distribution, les chaînes d’erreur, les trous dans les stocks, les délais absurdes, les consommations idiotes, les administrations déficientes, et désormais les engorgements sanitaires les plus prévisibles, et il les rend moins bêtes. Le monde adore cela, car le monde finit toujours par aimer ce qui lui simplifie la peine.
La directrice du Centre de communication royale fait prévenir Gilga que le stade est prêt.
Chapitre 97 —132e jour —La facture annulée
Dans l’après-midi a lieu une démonstration publique destinée aux délégations de pays candidats et à des représentants religieux venus constater de leurs yeux ce que Berger accomplit au-delà de sa mission alimentaire première. Gilga n’aime pas beaucoup ces cérémonies. Elles lui paraissent de plus en plus vulgaires, mais il connaît leur nécessité. Les hommes croient mieux ce qui se voit, et encore davantage ce qui s’éprouve dans la foule.
Le convoi royal quitte la Bergerie. Au-dessus des routes, des drones de régulation dessinent des trajectoires souples. Les abords du stade fourmillent déjà de vendeurs de jus de fruits et autres décoctions de plantes et de fleurs, de familles entières, de malades accompagnés, de curieux, de journalistes, de religieux, de dignitaires locaux, de techniciens au brassard lumineux, de policiers. La chaleur du zénith retombe à peine. Une odeur d’ozone, de poussière chaude, de métal éclairé et de sueur levée de trop nombreux corps flotte dans l’air.
Gilga, suivi d’Anki et de sa suite, entre dans le stade.
La foule acclame son roi. Ce n’est pas l’acclamation d’une vedette. C’est plus grave, plus épais, reconnaissant. Certains lèvent leur téléphone, d’autres lèvent simplement leurs mains ouvertes ; des enfants forment des cœurs avec leurs doigts ; une vieille femme murmure une prière. Un adolescent crie son nom comme on acclame un sauveur.
Quand Gilga entre dans l’arène, une nappe de basses profondes traverse le stade.
Les écrans ne diffusent d’abord aucun slogan. Seulement des données devenues images. Des cycles d’eau, des flux d’énergie, des stocks de blé, des cartes de transports, des quartiers mieux desservis, des niveaux de pertes réduits. Un réseau d’irrigation sauvé à temps. Une ville d’un pays frontalier où les délestages ont cessé de tuer les plus pauvres à petit feu. Mais ce qui est nouveau depuis quatre mois avec le raccordement à Berger Oméga des premières chaînes sanitaires critiques : des parcours de soins raccourcis, des pénuries de médicaments évitées, une maternité dont la chaîne du froid n’a pas cédé en pleine canicule. Alors viennent les visages, tant de visages soulagés.
Gilga ouvre la bouche :
— Nous n’avons pas changé les hommes, déclare-t-il en montrant du doigt les images qui se succèdent sur les écrans, nous avons changé l’ordre des gestes.
Sa voix n’a pas besoin de monter, les haut-parleurs la portent avec une douceur si nette que chacun croit l’entendre dans sa propre poitrine.
Dans l’arène, six femmes âgées sont installées sur des sièges simples. Des médecins viennent rappeler brièvement leurs pathologies, leurs parcours, les gains déjà obtenus par les nouveaux protocoles assistés par Berger. Il n’est pas question de miracle au sens brut. Ce mot-là, Gilga l’évite toujours. Il préfère l’accumulation des faits : des glycémies stabilisées, des traitements mieux suivis, une télémédecine assistée de plus en plus efficace, un suivi plus régulier et automatisé des patients, des déplacements évités grâce aux drones infirmiers et à la téléconsultation, des complications prévenues, des coûts réduits. Et les familles comprennent sans lire. Elles voient une grand-mère debout là où, quelques semaines plus tôt, elle se traînait d’un souffle à l’autre.
Le plus jeune des médecins, gagné par l’émotion, explique dans son micro :
— On n’a pas changé nos mains, seulement l’ordre des gestes.
La phrase entre dans le stade comme une devise déjà mémorisée que des milliers de voix reprennent en chœur.
Anki regarde Gilga. Il connaît ce visage mieux que quiconque. Il sait sa tendresse, ses fatigues, son goût sincère pour l’amélioration du monde. Il connaît sa faim. Non celle vulgaire d’un homme avide, celle plus difficile à combattre de celui qui découvre qu’il excelle à organiser la vie des autres mieux qu’eux-mêmes.
Alors une petite silhouette descend du premier rang des tribunes et entre dans l’arène, sans que la sécurité paraisse la remarquer. Elle s’avance vers Gilga. Une fillette.
Huit ans peut-être. Neuf au plus. Une robe jaune un peu trop grande, des sandales un peu usées, les cheveux serrés sous un foulard clair. Dans sa main, un papier froissé qu’elle tient comme une relique ou comme un titre de propriété. Les stadiers veulent l’arrêter, mais Gilga fait un signe. Ils la laissent passer. Les drones-caméras n’en perdent pas une miette.
Elle s’approche du roi. Le stade se tait sans qu’on le lui demande.
— Comment t’appelles-tu, enfant ?
— Amaka, Votre Majesté.
Sa voix tremble, mais moins que sa main.
— Et que m’apportes-tu, Amaka ?
Elle tend le papier.
— La facture de ma mère. Ils l’ont annulée.
Gilga prend la feuille, la déplie avec lenteur. Il n’en lit pas une ligne, cela n’a plus d’importance. L’objet suffit, tout le stade comprend, une dette effacée. Une douleur prise en charge, une maison qui ne s’effondrera pas cette fois à cause d’une hospitalisation de trop. Dans l’existence des pauvres, la métaphysique commence souvent par une facture annulée.
Gilga pose alors sa main sur le front de l’enfant. Rien de spectaculaire, aucun éclair, aucun cri. Pourtant, à ce moment précis, survient un phénomène inattendu : les écrans du stade se couvrent de lignes mouvantes qui changent de nature. Les données glissent, s’entrelacent, verdissent ; elles deviennent lianes, nervures, rameaux stylisés de cèdres noirs courant le long des gradins numériques.
Un murmure soulève la foule. Plusieurs spectateurs se figent ; ils croient sentir passer une fraîcheur de pluie alors que le temps est beau et sec. D’autres essuient une larme sans bien savoir pourquoi. Dans les gradins tournés vers le palais, certains jurent voir les nouveaux jardins pousser rapidement jusqu’à former une forêt touffue autour d’une clairière éblouissante.
Anki, lui aussi, ressent cette anomalie et se met à réfléchir intensément afin de tenter de comprendre. Primo, cette végétalisation soudaine des flux n’appartient pas à la scénographie prévue par le Centre de communication royale. Deuxio, elle possède la qualité trouble des phénomènes qui commencent à répondre seuls. Tertio, une intelligence non humaine — qui pourrait être l’Intelligence Oméga —, s’approcherait-elle du langage même du vivant à force de calculer les vivants ? S’interpénétrerait-elle avec la Trame ? La création forestière née avec Eve paraît avoir glissé de la Trame vers Berger pour en nourrir les formes, en augmenter l’inventivité. En nourrir l’imagination ? Comme si la Trame voulait exaucer leur vœu de voir la Terre redevenir une planète boisée et végétale.
Anki sent que Gilga a également senti cette… vibration sensorielle inattendue. Mais le roi n’en montre rien.
Il rend la facture à la fillette avec un grand sourire et se tourne vers les délégations étrangères.
— Nous n’exportons pas un dogme, nous proposons une capacité : nourrir mieux, prévenir mieux, distribuer sans perdre, réparer plus vite, soigner plus justement car les chaînes critiques tiennent. Prévoir avant la catastrophe, accompagner sans humilier. Voilà. Les peuples jugent aux résultats.
Le mot tombe avec simplicité : « résultats ». Un mot pauvre, usé par la médiocrité administrative et l’élan faussement généreux des réussites libérales ; pourtant, dans la bouche de Gilga, il devient souverain.
À la tribune des invités, un imam indonésien baisse les yeux, pensif. Un pasteur australien sourit franchement, comme si la bénédiction matérielle venait de trouver son ingénieur. Une ministre d’un pays non aligné ne prend plus la peine de cacher son trouble ; elle est en train de calculer combien de réformes, de souffrances, de votes, de colères, d’hôpitaux défaillants et de pénuries chroniques un tel système promet de retourner en sa faveur après un ou deux ans de déploiement. Le bienfait a toujours quelque chose de contagieux, surtout quand il est visible.
Après la cérémonie, dans les couloirs et travées réservés aux VIP, les assistants s’affairent. Il s’agit de finaliser des accords, préparer les démonstrations du lendemain, consolider des partenariats énergétiques, notamment des cessions de minerais rares et de pierres précieuses, avant tout la mise à disposition, au profit de la Compagnie navale du Royaume d’Uruk, qui ne jouit d’aucun accès naturel à la mer, de l’exploitation de différents ports étrangers pour une durée minimale de quarante ans. Il faut également répondre à des autorités religieuses qui demandent des garanties éthiques, accueillir des délégations discrètes venues proposer des couplages régionaux. Autour de Gilga, le pouvoir ne se présente pas comme un glaive, mais plutôt comme un service public devenu trop performant pour rester politiquement neutre.
Il est temps pour Gilga de regagner le palais où un appel en visio avec la nouvelle Grande-Maîtresse est prévu dans une petite heure. Le couple remonte dans la berline royale. Du stade montent encore les chants, les appels, les musiques profondes, les noms répétés. Au-dessous, les écrans continuent à diffuser des cartes, des visages sauvés, des chiffres devenus promesses.
— Tu vois, dit Gilga à Anki, ils n’ont pas besoin de comprendre mes idées, il suffit qu’ils vivent mieux.
Anki garde le silence puis murmure :
— C’est justement cela qui m’inquiète.
Le souverain tourne vers lui un regard tendrement amusé.
— Que ça fonctionne ?
— Que ça fonctionne si bien.
Le sourire de Gilga perd de son intensité.
— Tu préférerais qu’on échoue noblement ?
Anki ne répond pas. Il regarde les écrans et les tableaux de bord où semble encore courir une dimension autre. Une qualité de mouvement, une souplesse végétale, aussi animale, qui ne relève plus tout à fait de la décision humaine.
— Je préférerais, répond-il enfin, qu’aucun monde ne devienne si dépendant d’un seul centre.
Gilga se rapproche, pose une main légère sur sa nuque.
— Ce n’est pas de la dépendance, Anki, c’est de la coordination. Et puis, tu sais, les empires actuels vont vite fait bien fait rattraper notre percée technologique…
Anki ferme les yeux. Il pense à Eve dans les jardins aux racines lentes. À la forêt de cèdres noirs qui s’est matérialisée dans la Trame avant de revenir, par éclats, dans les vidéos diffusées par le réseau de communication de Berger. À cette autre manière de faire tenir le monde sans le serrer trop fort. Il pense au stade, aux écrans, à la foule heureuse, aux contrats qui se signent déjà, aux dettes effacées, aux soins qui s’améliorent, aux croyants qui bénissent, aux États qui s’inclinent, à la misère qui recule — et à la liberté qui commence à se transformer.
Peu après le départ du convoi royal, Amaka sort du stade avec sa mère par une porte technique. Elle tient toujours sa facture annulée dans la main, comme un drapeau minuscule. Une personne du Centre de communication royale l’attend près d’une berline et lui en ouvre la portière en la félicitant.
Chapitre 98 —132e jour—Relationsimpériales
Quand Gilga et Anki regagnent le palais, la clameur du stade vibre derrière eux comme une marée lointaine. La ville semble hésiter à revenir au silence après s’être vu promettre un ordre nouveau et un avenir radieux.
Dans les hauts couloirs du palais où le marbre absorbe les derniers échos de la foule, tout redevient net et lisse. Des domestiques traversent les galeries à pas feutrés. Des écrans muraux diffusent en sourdine les images du stade, déjà découpées, titrées, reformatées par le Centre de communication royale afin de devenir, avant même la fin de la journée, des séquences virales à destination des réseaux, des chancelleries, des marchés, des peuples, riches et pauvres.
Le corps massif de Gilga glisse vite. Il est porté par cette légèreté des souverains quand le réel sourit à tous leurs projets.
Anki se presse à ses côtés, le pas plus rapide que sa pensée intérieure, lente, épaisse comme la langueur forestière humide des matins. Il repense aux lianes numériques, à la pluie absente, à cette inflexion végétale que rien dans la scénographie officielle n’avait prévue. Il n’a rien dit. Il n’est même pas certain d’avoir vu ce qu’il croit avoir vu. Mais un instinct en lui refuse de ranger l’événement parmi les simples accidents visuels. Et si une Intelligence nouvelle, à l’œuvre dans la Trame, cherchait elle aussi à reverdir la Terre ?…
Dans la salle d’attente qui jouxte l’antichambre du cabinet de travail royal, huit conseillers et deux ministres se lèvent, s’inclinent et se retirent aussitôt sur un signe de leur souverain. Le cabinet royal est plus étroit qu’un salon d’apparat. Pas de tentures, peu d’ornement, seuls les portraits sévères des souverains passés d’Uruk, une large bibliothèque murale, une imposante table en bois de santal, quelques fauteuils ouvragés, un mur-écran occupant tout un pan, et cette lumière légèrement trop pure qu’affectionnent les lieux où l’on parle au nom des États tout en feignant encore de parler entre amis.
— Ta sœur a demandé à avancer l’appel, dit Gilga. C’est un signe.
Anki répond :
— Un signe de quoi ?
— De domination.
Anki ne répond rien. Au fond de l’écran mural encore noir, un reflet imperceptible le trouble. Il pense encore à Eve, aux jardins, à la Trame, à cette forêt sombre qui repousserait les déserts… Il chasse cette pensée comme on repousse un rêve au moment d’entrer dans une pièce froide.
L’écran s’allume. Cixi apparaît. L’amie et sœur sourit.
Son visage flotte dans la lumière de l’écran qui occupe tout un mur du cabinet de Gilga avant que la définition ne se stabilise tout à fait. Derrière elle, le salon de son manoir planté comme un nid d’aigle au sommet de l’île de Putuo. Le fond déploie une tenture en velours jaune typique de la fin du XVIIIe siècle de la dynastie Qing qui représente des scènes de nature. À droite, juste derrière Cixi, un bouquet de branches rouges est plongé dans un vase de verre fumé au col haut de cigogne. Rien d’autre. Sa veste noire à col droit tranche avec sa peau laiteuse. Aucun maquillage, comme d’habitude. Ses yeux sont l’ornement naturel de son visage de poupée de porcelaine dure. Ils fixent Gilga pour l’hypnotiser.
— Bonjour, sublime Majesté et néanmoins ami. On me dit qu’aujourd’hui, dans le stade d’Uruk, un roi vient de transformer l’intendance en destin. Permets-moi de te féliciter.
Gilga incline légèrement la tête, amusé.
— Bonjour, sublime Grande-Maîtresse et entrepreneuse impériale. Je vois qu’une conquérante transforme la Chine en destin mondial. Permets-moi de te féliciter à mon tour.
Ils se regardent une seconde avec un grand sourire amusé mais déjà tranchant.
Cixi joint les mains devant elle.
— Tu as été brillant. Le stade, la foule, la fillette, tout cela formait une très belle séquence de communication souveraine. Tu comprends les peuples, Gilga, alors que peu d’hommes de pouvoir les comprennent encore.
— Et toi, dit-il, tu comprends les appareils. Peu de femmes les font obéir.
Le sourire de Cixi s’accentue imperceptiblement.
— Alors nous progressons de conserve, chacun selon son génie.
Anki baisse les yeux une seconde. Il a toujours été frappé chez sa sœur par sa manière de faire en sorte que chaque compliment semble exact et que chaque exactitude contienne une tentative de prise.
Gilga s’assoit enfin à son bureau. Un assistant dépose silencieusement une carafe de thé glacé avant de disparaître.
— Tu voulais donc que nous fassions le point sur la demande officielle du raccordement de la République populaire de Chine à l’écosystème Berger.
Cixi ne répond pas tout de suite. Elle tourne légèrement la tête comme pour vérifier un détail hors champ. Elle revient à l’écran avec cette douceur contrôlée qu’elle emploie lorsqu’elle s’apprête à faire passer un verrou pour une caresse.
— Pas à la Chine entière, du moins pas encore. Ce serait trop d’un coup, donc prématuré. Je parle d’abord des provinces occidentales. Elles joueraient le rôle de pilotes durant une année avec, en plus, au fil des mois, certains modules, des raccordements limités, des expérimentations latérales, quelques corridors logistiques, progressivement certains ports. Nous pouvons appeler cela coopération technique. Nous aimons, toi comme moi, les mots qui rassurent les comptables avant d’inquiéter les empires.
Gilga éclate d’un bref rire.
— J’aime surtout les mots qui dissimulent bien les grands déplacements.
— C’est pour cela que nous nous entendons, répond Cixi tout sourire.
Elle se penche à peine, ce qui suffit à changer tout le climat de la pièce.
— Nous avons trois propositions, Gilga. Premièrement, une coopération technique très encadrée sur les flux critiques : alimentation, eau, chaîne du froid, vulnérabilités sanitaires liées aux flux. Deuxièmement, un échange limité de modules non centraux afin d’accélérer l’interopérabilité eurasienne. Troisièmement, une doctrine commune de sécurisation des flux entre les grandes masses continentales afin d’éviter que les Anglo-Américains n’imposent leur prédation normative ou leur future capture logicielle.
Elle dit cela avec calme, comme si elle présentait un protocole de vaccination ou un accord douanier sur des céréales. Elle ajoute, plus bas :
— Mais il y a une condition.
Gilga incline à peine la tête.
— La Chine ne laissera pas Berger dérouler un réseau privé autonome sur son territoire. Aucun État sérieux ne peut accepter qu’une puissance étrangère installe, sous ses routes, ses silos, ses ports secs, ses chambres froides, ses terminaux ferroviaires et ses centres de calcul, une seconde peau qu’il ne gouverne pas. Tu le sais aussi bien que moi.
Gilga ne répond pas. Anki, lui, comprend aussitôt.
— Berger passera donc par notre intranet souverain, poursuit Cixi. Pas par l’Internet mondial, pas par un réseau privé d’Uruk, pas par une couche critique dont nous ne maîtriserions ni les nœuds ni les protocoles. Le raccordement des provinces occidentales se fera depuis nos fibres nationales, nos relais, nos centres secondaires, nos nœuds énergétiques. Tu économises des dizaines de milliers de kilomètres de câbles, des mois de travaux, des dizaines de milliards de dépenses, et tu obtiens immédiatement une surface d’expérimentation qu’aucun autre empire ne peut t’offrir.
Elle laisse passer un silence, sourit.
— En échange, nous ouvrons ce que nous n’ouvrons jamais, à personne : infrastructures, minerais stratégiques, zones franches de calcul, brevets dormants, capacités de gravure, semi-conducteurs, facilités maritimes, accès prioritaires à plusieurs corridors ferroviaires et portuaires. Nous pouvons aussi garantir des appuis diplomatiques dans des enceintes où même tes bons amis te sourient sans vouloir que tu y entres. Je peux enfin refroidir momentanément certaines concurrences russes et neutraliser quelques appétits indiens.
— Momentanément ? demande Gilga.
— Nous parlons politique, Gilga, pas théologie.
Le roi sourit. Anki sent qu’il aime cette franchise-là, celle des grands prédateurs qui n’insultent pas l’intelligence de leurs semblables.
Cixi reprend :
— Appelons cela une économie réciproque. Tu gagnes du temps, des marchés, une profondeur continentale. La Chine gagne l’efficacité de Berger sans abandonner la souveraineté de son réseau. Personne n’est humilié. Personne n’est naïf.
Gilga la regarde longuement.
— Et l’architecture quantique et le code de l’Intelligence Artificielle Générale de Berger ?
Cixi baisse à peine les paupières.
— Le cœur quantique et l’IAG de Berger restent chez toi.
— Restent chez moi ou restent à moi ?
— Les deux, répond-elle avec une immédiateté si parfaite qu’elle en devient élégamment insolente. Je ne te demande pas d’ouvrir Oméga, mais de laisser Berger circuler dans un réseau chinois.
Puis elle ajoute, plus bas :
— Je ne te demande aucunement de te déposséder, mais de comprendre l’échelle. Les Américains te souriront tant qu’ils croiront possible de t’absorber ou de te mettre de côté. Les Européens te moraliseront tant qu’ils espéreront te ralentir. Nous, la Chine, t’offrons de te traiter comme un pair.
Le mot tombe dans la pièce avec un poids calculé : « pair ».
Gilga relève les yeux. Il perçoit bien le mécanisme. Cixi ne lui vend pas seulement des avantages, elle lui procure une dignité géopolitique. Elle lui propose de ne pas être intégré comme fournisseur, ni surveillé comme anomalie, ni domestiqué comme partenaire junior, mais d’entrer dans une histoire plus vaste. Plus encore que les ports ou les minerais, c’est cela qui rend son offre généreuse et donc dangereuse.
Gilga tapote doucement la table du bout des doigts.
— Cixi, les États-Unis viennent de me faire une offre similaire à la tienne…
Cixi hausse une épaule.
— Oui, et dans le même temps, ils ont déjà commencé à constituer des équipes de réplication. Pas de copie parfaite, naturellement. Ils n’ont pas ta vitesse ni ton intuition de terrain. Surtout, ils ne parviennent toujours pas à reproduire la stabilisation quantique à laquelle sont parvenues tes équipes. Mais ils ont des fonds, des centres, des académies et cette capacité obscène à transformer toute innovation du monde en propriété d’usage.
— Tu veux dire qu’aucune équipe chinoise n’essaie de reproduire Berger Oméga ou une IAG quantique similaire ?…
— Je veux dire qu’aucune équipe chinoise n’a réussi à reproduire l’incroyable stabilisation quantique qu’a obtenue la tienne.
— Ce qui ne me rassure pas vraiment, Cixi.
— Je préférerais que la Chine apprenne Oméga avant que l’Occident ne le comprenne.
Gilga ne bronche pas. Anki, lui, reçoit la phrase comme un petit choc.
— Tu veux donc apprendre Oméga…
Cixi sourit à nouveau.
— Je veux apprendre la révolution en cours pour maîtriser l’avenir. Berger en constitue une partie.
Gilga garde le silence.
Anki comprend alors ce que sa demi-sœur demande vraiment. Pas le cœur quantique et l’IAG de Berger. Du moins pas encore. Elle demande les gestes autour du cœur de l’IAG, les habitudes, les dépendances, les interfaces, les petites portes latérales par lesquelles un système finit toujours par s’habituer à celui qui l’observe.
Cixi reprend d’une voix plus légère :
— Tu sais que ma position a changé. On m’a confié davantage que mes entreprises, davantage aussi que mes réseaux de recherche.
— Oui, dit Gilga, Grande-Maîtresse, quinzième fortune de Chine, et désormais secrétaire d’État à la détection et à la formation des apprentis pythagoriciens.
Elle acquiesce.
— Le titre est absurde, comme tous les titres exacts. La fonction, elle, ne l’est pas.
Anki sent alors un sous-entendu se déplacer dans la pièce. Jusqu’ici, l’appel relevait encore de la négociation entre puissants. Avec cette phrase, une autre strate apparaît. Il ne s’agit plus seulement de commerce, d’infrastructures ou de logiciels.
Il ne sait pas pourquoi, peut-être en recherche inconsciente d’une aide, Gilga détourne légèrement la caméra de telle sorte que l’écran réunit désormais leurs trois visages. Le roi d’Uruk, l’amie impériale, l’informaticien écologue inquiet — trois façons différentes d’habiter un même basculement.
— Bonjour, Anki.
— Bonjour, Cixi.
— Tu as l’air fatigué, petit frère.
— Je le suis.
— C’est une fatigue stimulante ou une fatigue triste ?
Il hésite. Gilga tourne légèrement la tête, curieux.
— Une fatigue qui apprend, répond Anki à sa sœur.
Cixi incline le menton, la formule lui plaît.
— Alors garde-la. L’avenir est construit par des personnes qui savent apprendre fatiguées. Souviens-toi de l’histoire de notre famille…
Elle revient sans attendre à Gilga.
— Les premiers chiffres se confirment. Les cohortes d’aspirants pythagoriciens se manifestent beaucoup plus vite que prévu. Nous pensions ouvrir dix écoles, on en prévoit déjà plus de vingt. Les plus doués ont des capacités énergétiques exceptionnelles en plus d’une discipline cognitive très supérieure à celle de la génération de nos parents. C’est un phénomène d’époque dont il conviendra de tirer parti.
Gilga ne dit rien. Elle reprend avec la même neutralité méthodique :
— Avec la détection massive et la formation optimisée de jeunes Chinois doués, nous parlons, dans les années à venir, de centaines de milliers de nouveaux pythas. Dans une génération, des millions. Une civilisation sérieuse ne laisse pas de tels flux à l’état sauvage. Elle les détecte, les forme, les hiérarchise. Elle leur donne une direction avant que d’autres ne le fassent à sa place.
— Et l’Ordre ? objecte Gilga.
— L’Ordre se reconfigurera comme tout le reste. Il n’a pas vocation à demeurer une vieille maison européenne avec succursales exotiques. Le monde a changé d’axe. Les chiffres, l’énergie, les masses de jeunesse, tout le démontre déjà. L’Ordre est à deux doigts de le comprendre.
La phrase n’est pas arrogante, c’est une prévision météo.
— Et la limite du nombre de pythas vivants au même moment sur Terre ? Tu en fais quoi ? objecte Gilga.
Cixi esquisse un sourire.
— Ce vieux plafond attribué à Pythagore en personne ? Une fiction disciplinaire. Une fiction efficace, certes, mais une fiction.
— Mais encore ?…
— La fameuse limite des 144 000, opportunément portée à 1 440 000 au XIXe siècle quand l’Ordre a compris qu’il devait adapter ses mythes à l’extension démographique du monde… Une belle parole de gouvernement interne, pas du tout une loi cosmique.
Elle croise les doigts avec calme.
— Et même en admettant que cette borne existe, elle est déjà pratiquement morte. L’Ordre compte actuellement 1,1 million de membres. Il suffit donc d’environ trois cent mille nouveaux initiés pour faire sauter la vieille architecture. Or la Trame accélère tout. Elle ne produit pas seulement des vocations, elle révèle des sensibilités, provoque des éveils spontanés, fait émerger des milliers d’êtres qui découvrent seuls leur Lyre avant même tout encadrement rituel.
Gilga reste silencieux.
— Ce ne sont pas encore des pythas initiés, poursuit Cixi, mais ils appartiennent déjà au problème. Et bientôt au rapport de force. Si l’Ordre refuse de les reconnaître, de les filtrer et de les former, il obtiendra non pas la stabilité, mais la dissidence, les filiations sauvages, les marchés parallèles de l’initiation. Qui sait si un ancien Grand-Maître n’acceptera pas de crever l’abcès en créant une nouvelle chaîne d’initiations ? Ou peut-être des sectes, ou peut-être des guerres d’accès. Que sais-je encore…
Elle marque une pause.
— Au rythme où ça va, dans deux ou trois ans, la barre de 1,44 million sera très probablement dépassée si nous intégrons tous ces nouveaux apprentis. Dans cinq ans, on verra passer dans la Trame plusieurs millions de pythas et plusieurs millions d’apprentis profanes en attente de l’initiation. La vraie question n’est donc plus de savoir si la limite tiendra. Elle a déjà cessé de tenir. La seule question est de savoir qui organisera la digestion et le dépassement.
Anki regarde le portrait d’un ancien roi d’Uruk aux moustaches longues et sévères accroché au mur. Une dimension de cette pièce lui paraît soudain archaïque. Comme si les vieilles souverainetés parlaient encore un langage de sol et de sang tandis qu’au travers de l’écran, Cixi parlait déjà celui des populations, profanes et pythas mêlés, des sélections, des réplications, des siècles calculés.
Gilga se redresse sur son siège et reprend :
— Si j’ouvre Berger à des modules chinois, même partiellement, je veux plus que des ressources. De l’argent, j’en ai désormais énormément. Je veux des lieux, des équipements, des accès exclusifs à des structures que vous ne partagez avec personne : centres de calcul, couloirs maritimes, métaux, capacités de gravure, satellites et une présence prioritaire dans les zones expérimentales. Pas de symboles, des leviers.
Cixi ne cille pas.
— C’est négociable.
— Pas négociable, nécessaire.
— Alors disons nécessaire.
Le silence qui suit est finalement cordial.
Ils se ressemblent davantage qu’ils ne l’admettront jamais. L’un a fait de l’intendance une mystique d’efficacité. L’autre fait de la civilisation une stratégie d’agrégation. Tous deux parlent désormais à la hauteur des systèmes.
Cixi finit par relever légèrement son buste, signe que l’appel touche à son terme.
— Je te ferai envoyer la semaine prochaine une nouvelle matrice de coopération. Assez détaillée pour constater que nous parlons bien de la même chose. Le cas échéant, donnons-nous un mois pour avancer et prendre une décision.
— Nous parlons toujours de la même chose, lui répond Gilga, la différence est dans ce que nous voulons en faire.
Elle sourit.
— C’est déjà beaucoup.
Son regard glisse une dernière fois vers Anki.
— Et toi, garde tes forêts, petit frère. Même les empires ont besoin qu’on leur rappelle qu’ils poussent sur un sol.
— Oui, commeles pieds et les mains, la forêt et l’empire devraient être comme frère et sœur, mais les empires oublient toujours qu’ils dépendent de ce qu’ils piétinent…
— Que voilà une métaphore subtile… língxiù, comme toi, Anki… Il est vrai que nous ne sommes peu vus dernièrement. Retrouvons-nous pour le prochain Nouvel An dans la maison de mère. Gilga, tu me comblerais de joie si tu étais des nôtres et également — mais je te laisse le temps d’y réfléchir — si tu acceptais de faire partie du Conseil de ma Grande-Maîtrise.
— Merci de ces deux propositions, Cixi…
— Au demeurant, roi d’Uruk, rendez-vous dans un mois.
Cixi raccroche en souriant.
Personne ne parle pendant quelques secondes.
Dans le bureau royal, on devine à nouveau le souffle de la climatisation. Un assistant frappe, entre. Gilga lui demande d’un geste nonchalant d’apporter un jus de figue de Barbarie. La porte se referme.
— Elle avance vite, dit Anki.
— C’est pour cela qu’elle est utile.
— C’est pour cela qu’elle est dangereuse. Ma sœur a toujours été intelligente, mais la perte de son cher époux l’a rendue… inquiétante. Et, les années passant, cela ne fait que s’accentuer. Je ne la reconnais plus vraiment, malgré mon affection.
Gilga ne dément pas.
Il se lève, fait quelques pas jusqu’à la baie vitrée sombre qui donne sur les jardins intérieurs du palais. En bas, des lampes basses dessinent des lignes pâles dans l’ombre. Il parle sans se retourner :
— Tous les empires sont dangereux quand ils recommencent à croire en leur temps long.
Anki garde le silence. Il éprouve un peu de peine à entendre Gilga parler comme sa sœur. À voir les deux êtres qui lui sont les plus chers s’aligner comme deux planètes sombres. Il vient d’assister à la reconnaissance mutuelle de deux démiurges qui se pensent capables de réorganiser le monde. Pourquoi se retrouve-t-il dans cette situation ? Combien l’amour entre humains peut se révéler cruel. Et combien Eve est différente.
— Anki, préviens les équipes. Je veux une cartographie précise de ce que nous pouvons ouvrir de Berger Oméga sans être ouverts nous-mêmes.
Anki tourne la tête.
— Cela n’est pas possible.
Le roi se retourne à son tour avec un sourire tendre.
— Je sais, Anki. C’est pour cela que je te le demande. Car je n’ai confiance en personne d’autre que toi. Car je n’ai jamais aimé personne avant toi.
Chapitre99—132e jour —Le Divin Laboureur
À quelques milliers de kilomètres d’Uruk, la nuit tombe au-dessus de Nankin.
Le bâtiment où entre Cixi ne porte aucun signe extérieur officiel. Une façade sobre, des lignes rectangulaires, un gris administratif, des baies vitrées dont la transparence parfaite tient moins de l’accueil que du contrôle. À l’intérieur pourtant, tout a été pensé pour produire cette sensation particulière qu’aiment les grandes bureaucraties quand elles se savent investies d’une mission supérieure : sol sombre, parois noir rouge, métal satiné, air légèrement sec. Parfum imperceptible d’encens froid mêlé au plastique neuf et au yuanyang crémeux. Dans le couloir principal, des caractères lumineux glissent le long des murs en ordres apaisés. On se croirait dans une administration modèle. L’empire aime ressembler à un service.
Cixi marche avec son escorte loin derrière. C’est une autre façon de se faire accompagner. Chacun s’efface avant qu’elle n’arrive ; chacun réapparaît dès qu’elle a passé.
Au fond d’une salle de réunion semi-circulaire, autour d’une grande table en cèdre de l’Himalaya, une trentaine d’hommes et une poignée de femmes l’attendent. Quelques visages sont connus du Tout-Pékin. D’autres ne le sont que de ceux qui savent à quel étage se fabrique réellement la logique d’expansion chinoise. Sont présents : des stratèges du Comité central du Parti communiste chinois au visage sec, deux généraux de la Commission militaire centrale au visage fermé, des recteurs des formations spéciales, des architectes de métadonnées, des hauts cadres énergétiques, le plus puissant industriel chinois des semi-conducteurs, deux gouverneurs, un moine laïcisé chargé des médiations symboliques et, au centre, un vieil homme, droit, sans expression, muni de lunettes fumées, membre du Comité permanent du Bureau politique du Parti, dont la simple présence suffit à comprimer la pièce. Tous appartiennent à l’ethnie Han.
Aucun signe officiel n’annonce le nom de leur réunion. Ici, les appellations circulent à voix basse avant de devenir des institutions. Pour l’instant, certains l’appellent simplement le Centre. D’autres, adeptes de ces expressions américaines dont la formulation claque dans l’air, bien qu’ils affirment publiquement les réprouver, le surnomment Han Power.
La nouvelle présidente, Cixi, prend place. Personne n’applaudit, la plupart font un signe de tête de déférence. La Chine éternelle n’applaudit pas quand elle se pense elle-même.
Sur l’écran central, une carte du continent eurasiatique s’allume. Les routes, les ports, les gisements, les détroits, les nœuds d’énergie, les villes saturées, les centres de calcul, les couloirs logistiques apparaissent d’abord. Une seconde carte se greffe au-dessous, plus discrète mais intense : celle des jeunes sujets doués de la Lyre qui ont été détectés depuis l’ouverture de la Trame. Des lieux à contrôler et des êtres à former, classer, orienter à l’avenant. La première carte montre comment tenir le continent ; la seconde démontre qui former pour le tenir demain.
Cixi commence sans préambule.
— Gilga, le roi d’Uruk, est prêt à nous ouvrir Berger. Du moins assez pour confirmer qu’il hésite entre deux ivresses : l’autonomie souveraine et la grandeur continentale. Nous devons encourager la seconde pour neutraliser la première.
Le vieil homme au centre ne bouge pas. À sa droite, un général demande :
— Les Américains ?
— En retard sur l’architecture, en avance sur la capture. Ils chercheront moins à comprendre Berger Oméga qu’à entourer ceux qui le servent. Mais ils ont lancé leur projet de connexion neuronale pytha-profane avec les compétences des équipes de SynapseX de Leon Rust.
— Les Européens ?
— Comme d’habitude, une grande intelligence peu efficace parce que moralement lente. Ils voudront encore délibérer quand le monde aura déjà adopté notre vision.
Quelques visages esquissent un frémissement musculaire qui, ici, tient lieu de sourire.
Un cadre énergéticien assez jeune fait glisser une série de cartes sur l’écran. Shanghai, Pékin, Canton, Shenzhen, Tianjin, Nankin, Hong Kong, Wuhan, Chongqing, Xi’an, Urumqi. Autant d’écoles en préparation, de centres de détection, de formateurs pythas réservés, de cellules de suivi psychique. Le maillage ressemble à un système éducatif de haute performance. Il en a la propreté, la rigueur, cette forme d’innocence de la foi heureuse dans l’avenir. Pourtant, plus on regarde, plus l’évidence affleure : ce système trie les individus avant de les élever, oriente avant d’instruire.
Le jeune cadre résume :
— Les cohortes d’apprentis pythas dépassent toutes nos projections. Les statistiques s’établissent désormais autour d’un individu doué de la Lyre pour mille six cents citoyens au sein de la population han globale. Certes, seule une partie de ce potentiel brut pourrait être formée jusqu’au quatrième degré. Beaucoup sont sensibles à la Lyre sans atteindre l’initiation finale. Selon nos premières estimations, entre un tiers et la moitié des sujets détectés sont susceptibles de devenir des pythas pleinement initiés, à condition d’être sélectionnés jeunes, formés vite et encadrés strictement. Après resserrement doctrinal et familial des critères, cela représenterait un vivier potentiel de 250 000 à 350 000 jeunes hans doués de la Lyre d’ici à 2 ans. Il faut donc les trier tôt, les former vite, et surtout resserrer nos critères afin de restreindre le nombre d’échecs.
— Quel est le profil le plus prometteur ? demande Cixi.
— De fait, les sujets très jeunes, très disciplinés, issus d’environnements stables, capables d’une loyauté longue. La réponse énergétique seule ne suffit pas. La stabilité familiale, culturelle et doctrinale joue un rôle déterminant.
Le vieil homme parle. Sa voix paraît moins vieille que son visage.
— « Stabilité doctrinale » est trop faible.
Personne ne commente.
Le moine laïcisé, aux lunettes très fines, ajoute :
— Les critères peuvent être raffinés. Nous avons commencé à intégrer l’environnement familial, la continuité culturelle, la capacité de discipline collective et l’aptitude à la loyauté historique.
« Loyauté historique. » Cixi enregistre l’expression avec l’attention portée à une pièce bien usinée, un rouage capital au cœur de son propre cœur.
Comme s’il parlait d’hygiène industrielle, le moine poursuit :
— La pureté des lignées symboliques ne doit pas devenir un slogan. La pureté doit rester un filtre.
Le mot tombe dans la salle sans y faire scandale. « Pureté ». Un mot qui n’est pas brandi comme doctrine, mais seulement déposé, administratif, technique. C’est ainsi que commencent les grands durcissements identitaires des civilisations imbues d’elles-mêmes : dans la rationalité morale des formulaires.
Cixi ne reprend pas le mot. Elle n’en a pas besoin. Elle sait qu’un mot devient fort lorsqu’il peut circuler sans être encore assumé tout haut. Elle veut sécuriser les promesses statistiques :
— Capacité de formation dans toute la Chine Han ?
Le jeune cadre répond :
— Considérable, si les provinces centrales contribuent et si nous évitons la massification désordonnée. Mais au-delà d’un certain seuil, la qualité baissera. Il faudra faire un choix.
Le vieil homme retire ses lunettes fumées, ferme un instant ses yeux noirs comme les abysses avant de déclarer :
— Alors choisissez. Resserrez. Nous ne voulons pas seulement former des pythagoriciens. Nous voulons former les cadres énergétiques d’un monde à venir.
Il marque un temps.
— Les pythas rouges.
La formule ne provoque aucun murmure. Tout le monde la mémorise. Certains la pressentaient depuis plusieurs jours, sans oser la déposer sur la table.
— Ou les Gardes Rouges Énergétiques, ajoute-t-il, avec le détachement de qui compare deux noms possibles pour un institut.
Un instant, il se reprend :
— pythas rouges, c’est bien.
À cet instant précis, Cixi comprend qu’une volonté de puissance a franchi un seuil. Le Han Power n’était jusque-là qu’un think tank raffiné et prospectif qui aspirait à devenir le plus puissant lobby secret de promotion de la culture, de l’économie et de la vision chinoise de la Terre. Son rêve de domination devient opérationnel.
Sur l’écran, la carte bascule de nouveau. L’Eurasie réapparaît : Chine, Russie, Inde, satellites, ports, couloirs du Sud, routes arctiques, capacités de calcul, gisements rares, réserves céréalières, nœuds hospitaliers. En surimpression discrète, les futurs centres de formation à l’Art pythagoricien s’allument un à un.
Cixi réfléchit intensément avant de reprendre :
— L’Ordre décompte actuellement quelque 1,1 million de pythagoriciens reconnus, dont seulement 140 000 sont issus de l’ethnie Han. Sur une population de 1,3 milliard de hans, maintenant que la détection et la formation sont publiques et accélérées, ce sont cent dix à cent cinquante mille jeunes de 13 à 28 ans qui sont susceptibles de réussir leur initiation complète d’ici à deux ou trois ans. Soit plus d’un million d’ici à dix ans.
— Tu comptes bien, Cixi. Mais la question décisive est : 1 million au sein de l’Ordre officiel ou en dehors ? Que penses-tu de la valeur objective de ce seuil de 1 440 000 membres censé borner l’Ordre ?
— Dans le cas où cette limite existe réellement — ce dont je doute franchement, — si elle est bel et bien indépassable et si la création d’un Ordre parallèle s’avère impossible, il n’en demeure pas moins que la nouvelle Grande-Maîtresse dispose de quatorze années pour accepter ou non l’initiation au quatrième degré de jeunes apprentis. Or chacun sait où se trouvent les profils les plus stables, les plus compatibles, les plus prometteurs : dans notre ethnie han bien sûr…
Le pivot est là. Dans une ingénierie de coordination des masses au service d’une civilisation qui apprend à se rêver mondiale. Gilga a inventé avec Berger une machine de coordination ; Cixi conçoit comment l’adosser à une machine de civilisation avec les pythas rouges. Elle s’apprête à poursuivre, mais se ravise, car le vieil homme a ouvert la bouche.
— Ces perspectives sont favorables. Mais il faut coupler l’esprit et le corps. Former des pythas rouges ne suffira pas. Il nous faut notre équivalent chinois de Berger. Ce qui assurerait définitivement notre empire.
La salle se resserre imperceptiblement. Un général prend la parole :
— Nos spécialistes ne parviennent toujours pas à reproduire la quasi-parfaite stabilisation quantique d’Oméga. Nous n’avons donc pas encore notre cœur. Mais nous pouvons préparer le corps autour de lui.
Il désigne l’écran.
— En attendant notre propre application, nous devons circonvenir Berger par les bords : les flux, les chaînes critiques, les protocoles de correction, les interfaces locales. Quand notre variante sera prête, nous absorberons ce que Berger aura rendu possible. Ou, au besoin, nous le débrancherons.
L’industriel demande :
— Le nom du programme est confirmé ?
Le vieil homme répond :
— Le Divin Laboureur.
Le nom s’inscrit sur l’écran dans une sobriété absolue : 神农
Seulement deux caractères, mais la salle se resserre autour d’eux. Berger a le troupeau, les moutons, la promesse du soin et de la conduite douce. « Comme un berger prend soin de son troupeau, Berger prend soin de nous tous ». La Chine répondra par la figure plus ancienne encore de celui qui cultive, classe, soigne, nourrit et civilise la terre. Le Divin Laboureur.
Cixi regarde le nom. Il lui plaît. Il donne à l’application future une profondeur que Berger n’a pas, moins tendre, plus enracinée, moins pastorale, plus impériale.
Cixi commente :
— Nous serons assez proches de Berger pour capter son efficacité, assez différents pour justifier notre souveraineté. Assez liés pour apprendre, assez séparés pour ne jamais dépendre.
Elle se tait. Le vieil homme ajoute :
— Une fois le Divin Laboureur déployé, les pythas rouges deviendront les cadres du nouvel ordre mondial du soin pytha et de la médecine chinoise. Cet ordre accompagnera la diffusion de notre économie, de nos normes, de notre langue, de nos récits – de notre culture. La bascule du monde viendra non seulement par les ports, les semi-conducteurs ou l’armée, mais aussi par ceux qui soignent, qui initient, qui décident quels enfants ont le droit de devenir plus que des enfants : des cadres surdoués.
Un gouverneur demande :
— Et si Gilga comprend ?
— Il comprend déjà.
— Dès lors pourquoi ouvrirait-il ?
Cixi tourne lentement la tête vers lui.
— Parce que lui aussi pense à l’échelle du temps long. Et parce que tous ceux qui pensent à l’échelle des siècles finissent par s’aveugler en croyant pouvoir ouvrir sans se faire absorber.
Cette fois, plusieurs regards convergent vers elle avec une intensité nouvelle. Elle n’est plus seulement la brillante entrepreneuse qui a su survivre à la grande reconfiguration. Elle parle désormais comme un centre. Peut-être même comme Le Centre.
Le vieil homme acquiesce à peine. Suffisamment pour que le secrétaire de séance modifie mentalement l’ordre du jour de la prochaine réunion.
Celle-ci se poursuit encore longtemps. On y parle de ports, de minerais, d’écoles, de récits, d’influences, de frontières et d’amitiés utiles. Rien n’est laissé au hasard. Même l’amitié avec Gilga devient, dans leurs phrases, une variable longue.
Quand enfin la salle se vide, Cixi reste seule quelques minutes devant l’écran éteint. Dans la vitre noire, son reflet se mêle encore à la carte disparue.
Elle pense à Gilga, à sa force, à sa vanité utile, à son génie réel, à sa sensualité de bâtisseur, à sa capacité animale à faire aimer la dépendance quand elle prend la forme du soulagement. Elle l’apprécie réellement, bien qu’il ne provienne pas de la souche supérieure appelée à diriger le monde. Aucune forme de relation amicale n’a jamais empêché les grands civilisateurs de calculer…
Au-dehors, Nankin n’affecte pas un air de capitale mythologique. Elle a mieux : le souffle régulier des infrastructures qui savent entrer dans l’histoire sans avoir besoin de se raconter.
Cette nuit-là, pendant que de plus en plus de peuples sur Terre rêvent de Berger Ω comme la promesse de soulagement de la grande fatigue humaine, Cixi commence déjà à le traiter comme le futur vassal du Divin Laboureur, encadré par l’armée des pythas rouges.
La contre-attaque de l’empire n’a pas besoin de clameur. L’empire Han prend corps dans des pièces calmes, des filtres, des listes, des visages de jeunes pythas, des fidélités anciennes et cette patience des civilisations qui savent attendre pour mieux digérer, pour tout absorber.
La suite est à découvrir en version éditée en 2017. Patience… La Forêt vous attend…
Intelligence artificielle, transhumanismes, écologie, recompositions impériales, distribution, manipulation et captation des énergies, soin du corps et de l’esprit, spiritualités nouvelles, éclatement des régimes de vérité, nouvelles conceptions du vivant : le roman d’anticipation H+ La Trame ne cherche pas à isoler l’une de ces mutations, mais à imaginer ce qui advient lorsqu’elles commencent à former un seul monde. Découvrez-le en feuilleton tout au long du mois d’août avant sa parution imprimée prévue début 2027.
Chapitres précédents : [1–3] [4–5] [6–8] [9–10] [11–12] [13–15] [16–17] [18–19] [20–21] [22–23] [24–25] [26–27] [28–32] [33–39] [39–45] [46–50] [51–54] [55–56] [57–60] [61–64] [72-76] [77–80] [81–85]
H+ _La Trame est une œuvre de fiction. Toute ressemblance avec des personnes ou situations réelles doit être comprise comme un effet de recomposition imaginaire et non une description fondée sur l’existence réelle d’éléments du parc humain.




