La peur des pythas change désormais les gestes les plus ordinaires. Se donner la main, se laisser toucher, accepter un soin : tout devient suspect. Tandis que certains pays intègrent l’Art énergétique à leurs politiques de santé, d’autres recensent les pythas, interdisent leurs pratiques ou laissent prospérer la chasse aux « vampires ». En quelques jours, la fracture traverse États, villes, quartiers et familles. Des zones pro- et anti-pythas apparaissent, les identités et coordonnées GPS des membres de l’Ordre commencent à se vendre et le bilan humain s’alourdit brutalement.
Intelligence artificielle, transhumanismes, écologie, recompositions impériales, distribution, manipulation et captation des énergies, soin du corps et de l’esprit, spiritualités nouvelles, éclatement des régimes de vérité, nouvelles conceptions du vivant : le roman d’anticipation H+ La Trame ne cherche pas à isoler l’une de ces mutations, mais à imaginer ce qui advient lorsqu’elles commencent à former un seul monde. Découvrez-le en feuilleton tout au long du mois d’août avant sa parution imprimée prévue début 2027.
Chapitres précédents : [1–3] [4–5] [6–8] [9–10] [11–12] [13–15] [16–17] [18–19] [20–21] [22–23] [24–25] [26–27] [28–32] [33–39] [39–45][46–50]
H+ _La Trame est une œuvre de fiction. Toute ressemblance avec des personnes ou situations réelles doit être comprise comme un effet de recomposition imaginaire et non une description fondée sur l’existence réelle d’éléments du parc humain.
Chapitre 51 — 33e jour — Jeu de mains, jeu de vilains
La citation d’un groupe Discord nommé Women’s Power est republiée par des influenceuses du monde entier :
« Alors que les femmes doivent déjà craindre d’être violées par des hommes, voilà maintenant qu’il y a des femmes pythasangs ! Messieurs, Mesdames, non, mon corps — physique ou énergétique — n’est pas un open bar ! »
#HandsOff #MeToo
[CNN Panel, New York]
Un analyste en anthropologie sécuritaire explique :
« Ce n’est pas seulement une peur symbolique. Le geste des deux mains tendues est un geste universel de paix et de confiance partagées. Il est en train de disparaître. C’est un séisme culturel. »
[Intervention du chef de la délégation jaïniste lors de la réunion du Comité mondial des représentants des grandes religions, Reykjavík, Islande]
« Entre peur et fascination, l’humanité marche au bord de l’abîme, et cela nous rappelle les heures les plus sombres de notre histoire. Les fissures deviennent des fractures. L’ivresse de la révélation cède la place à la paranoïa. On ne se donne plus les mains.
Les noms de plusieurs pythas qui ont généreusement révélé leur statut au grand public circulent désormais dans des réseaux complotistes. Alors même qu’ils sont encore reconnus et célébrés pour leur aptitude à soigner, les pythas sont dénigrés, insultés, parfois même pourchassés par une minorité d’individus odieux.
Pourquoi ? Parce qu’ils sont différents, et que certains n’aiment pas la différence ; parce qu’ils sont doués, et que les médiocres n’aiment que la médiocrité ; parce que quelques rares d’entre eux sont des voleurs d’énergie — ce qui finit de démontrer, s’il le fallait, qu’ils sont à l’image de nous tous.
Depuis l’aube de l’humanité, il y a eu des justes et des criminels, des personnes qui soignent et d’autres qui aiment faire du mal, détruire, violer, vampiriser. Rien de nouveau sous le soleil. Toujours la peur de la différence. »
[Intervention du secrétaire du Dalaï-Lama lors de la réunion du Comité mondial des représentants des grandes religions, Reykjavík, Islande]
« Nous considérons l’Art énergétique comme partie intégrante d’une médecine des équilibres vitaux, proche dans son esprit de l’Ayurveda. Les pythas sont des soigneurs énergéticiens. Et s’il existe de bons médecins et de mauvais médecins, cela ne remet pas en cause le bien-fondé de rééquilibrer les énergies vitales.
Les pythas ont toute leur place dans nos sociétés, comme les bons médecins ; la place des pythasangs est en prison, comme celle des médecins criminels. »
[Message anonyme sur le darknet, signé Bloc9. Fond noir, lettres écarlates clignotantes comme un signal d’alarme]
« Ils veulent sucer votre sang ! Trouvez-la. Montrez-la. Lynchez-la. »
Une photo de Martine apparaît — figée, détourée, avec une cible rouge pulsant sur son front.
#HuntMartine #NoMorePythaBlood
Les réseaux sociaux s’embrasent :
#NeverFeed #MartineBlood #BalanceTonPytha #OuEstMartine
Chapitre 52 — 34e jour — Faille
La ligne de faille se diffracte. Elle traverse désormais continents, nations, régions, communes, familles. Et court jusque dans les veines des individus.
Au Brésil, les caméras de Globo TV filment un hôpital improvisé à Recife. Trois pythas tentent de soigner, du moins de soulager, une fillette atteinte de méningite virale en fluidifiant ses flux énergétiques sous les yeux de ses parents en larmes. La scène est retransmise en direct, et la présidence annonce que « le Brésil coopérera désormais avec l’Ordre pythagoricien dans le cadre de programmes de santé publique gratuits ».
L’Argentine adopte une loi qui oblige tous les pythas, en particulier les pythasangs, à se déclarer en mairie. Le journal Clarín titre dans son éditorial du soir :
« Comment le gouvernement peut-il croire qu’un pythasang va aller volontairement se déclarer en mairie ?! Et pourquoi pas se pointer directement en prison ?! »
En Inde, les temples où se presse la population pour se faire soigner et, qui sait, détecter la Lyre résonnent de chants en l’honneur des pythas, tandis que des banderoles affirment :
« pythas = vaidya ».
Pourtant, toujours en Inde, le gouvernement, qui s’apprêtait à signer ce matin un protocole sanitaire avec l’Ordre, l’ajourne au dernier moment en demandant à Pierre de Chardin un complément d’information au sujet des pythasangs.
En Chine, les journaux inféodés au Parti communiste — autrement dit tous — titrent autour d’une même équation :
« pythas = soignants, mutatio vampiricus = fléau occidental ? »
Un message dont le caractère sibyllin est renforcé par la diffusion d’une information officieuse selon laquelle le Parti aurait décidé de lancer, dans tout le pays, un programme de détection de tous les jeunes Chinois susceptibles de posséder la Lyre en eux.
En Afrique, des villages se disputent : les uns cachent des pythas blessés comme des héros, les autres dressent des bûchers pour les chasser. Un pytha noir albinos est torturé durant une cérémonie rituelle d’exorcisme qui dure trente-trois minutes ; la vidéo atteint 24 millions de vues avant son retrait.
En Europe, l’Union s’interroge. Bruxelles appelle à un complément d’information et propose un protocole d’encadrement des ateliers de détection, parfois payants, proposés par des pythas.
Moscou recouvre ses murs d’affiches :
« Kill the pythablood ! »
En Afrique du Sud, Nelson Mandela Square, à Johannesburg, est envahi en fin d’après-midi par des milliers de jeunes qui dansent main dans la main avec une quarantaine de pythas conviés pour un vaste atelier de détection OpenMind.
Chapitre 53 — 35e jour — Zones
À Barcelone, la municipalité décide de repeindre en violet ses stations de métro, couleur auto-déclarée d’union avec les pythas.
À Séoul, le maire ouvre le matin une « maison de soin et de détection pythagoricienne ». Hélas, aucun des huit pythas recrutés pour s’en occuper n’est venu à l’inauguration, de peur d’être inquiété, brutalisé, voire pire…
Dans un village de Transylvanie, le café du coin affiche une pancarte insolite mais subtile :
« Matin : pro-pythas. Après-midi : anti-pythasangs. »
Résultat : les clients du matin sont restés l’après-midi. Bien joué.
Un club de jazz à La Nouvelle-Orléans annonce sur les réseaux les deux soirées OpenJazzyMind du week-end : « Pro-Pytha Only » le vendredi, « Anti-Pytha Allowed » le samedi. Même orchestre, même setlist. Un musicien commente, hilare :
« Seul le swing est immortel ! »
Dans une cuisine de Casablanca, une grand-mère hausse les épaules en réponse à la question d’un journaliste :
« Pro-pytha, anti-pytha… moi ce que je veux, c’est qu’on finisse le couscous avant qu’il refroidisse. »
Les trottoirs se redessinent. Ici, une file d’attente devant un centre pytha protégé par un collectif d’habitants armés ; là, des barricades improvisées pour « repousser les mutants sanguinaires ».
À Phoenix, Karachi, Varsovie, Dacca, Lima, Luanda, Dar es Salaam, Guadalajara, des quartiers proclament des « zones libérées » :
« Par mesure de sécurité anti-pythasang, toute détection ou tout prétendu soin entre un pytha et une personne sera considéré comme activité criminelle et passible de peines de prison. »
Ce qu’Islamabad résume avec un certain sens de la formule :
« Chasse libre ».
Mais dans ces mêmes villes, ainsi qu’à Dakar, Lyon, Francfort, Copenhague, Florence, Oulan-Bator, fleurissent parallèlement des « zones libres où habitent à mains et à cœurs ouverts pythas et ordinaires » et où résonne le mot d’ordre :
« Donne ta lumière, reçois la mienne. »
Chapitre 54 — 36e jour — Coordonnées
La Gendarmerie de l’Ordre est en surchauffe. Les techniciens qui ont réussi à tracer jusqu’à Taïwan le message chinois délateur concluent qu’il a été publié à partir de la gare centrale de Taipei, mais qu’il est impossible d’en savoir davantage quant à l’identité de l’expéditeur.
À 21 h, un message de mise en garde est à nouveau envoyé par la Gendarmerie :
« Urgence ! Ne vous projetez plus dans la Trame qu’en cas de nécessité et pour une période brève. La situation est alarmante. De nombreux profanes, mais aussi quelques pythas — semble-t-il, hélas — revendent les identités et coordonnées GPS des membres de l’Ordre. Ne vous mettez pas en danger. Et ne gênez pas les opérations de maintien de l’ordre et de surveillance par la Gendarmerie. »
Ces affaires internes n’empêchent pas la poste de Samos d’exploser depuis une semaine sous des montagnes de courrier à l’attention de Pierre de Chardin. Certains portent pour adresse, assez romanesque :
« La Maison de Pythagore, quelque part sur l’île de Samos ».
Il aura fallu peu de temps aux milliers de personnes détectées ces derniers jours pour trouver où envoyer leur candidature à l’initiation.
« Pouvez-vous me désigner un parrain ou une marraine, si possible près de mon petit village d’Oïmiakon, en Sibérie ? » précise l’une d’elles.
À 23 h, les Cavaliers dressent un bilan macabre et alarmant : 185 pythas ont été retrouvés assassinés durant les quatre derniers jours, dont 89 pour la seule journée qui s’achève.


