Après le refus d’Eve, le roman élargit brutalement son champ. La chinoise Cixi mobilise ses réseaux, l’Indienne Ishtar transforme le féminisme radical en projet d’adelphité, un apprenti pythagoricien éconduit devient le prophète d’une intelligence à venir tandis qu’en Chine du Nord, Anki, le demi-frère de Cixi, mêle vie sauvage, code et puissance de calcul. Trois chapitres où s’ouvrent plusieurs futurs concurrents.
Bienvenue dans H+ _La Trame, partie I, chapitres 6 à 8 : des futurs concurrents.
Cliquez sur les numéros pour aller à un chapitre précédent : [1–3][4–5]
Intelligence artificielle, transhumanismes, écologie, recompositions impériales, distribution, manipulation et captation des énergies, soin du corps et de l’esprit, spiritualités nouvelles, éclatement des régimes de vérité, nouvelles conceptions du vivant : le roman d’anticipation H+ _La Trame ne cherche pas à isoler l’une de ces mutations, mais à imaginer ce qui advient lorsqu’elles commencent à former un seul monde.
H+ _La Trame est une œuvre de fiction. Toute ressemblance avec des personnes ou situations réelles doit être comprise comme un effet de recomposition imaginaire et non une description fondée sur l’existence réelle d’éléments du parc humain.
Chapitre 6 — Cixi et Ishtar, mer Méditerranée et Inde
Un devoir familial attend Cixi. Ou plutôt deux. Le premier : lire le message vidéo crypté qui vient d’arriver, envoyé par Noor, l’épouse de son parrain, le Grand-Maître Pierre. Il est adressé à ce dernier avec copie aux membres de son Conseil :

Cixi se détourne de l’écran de l’ordinateur vers le hublot. « … La même crainte, oui, mais avant de perdre l’amour de ma vie… Oui, je vais y réfléchir. Cela étant, c’est tout de même la troisième fois, depuis que Pierre est Grand-Maître, que Noor est persuadée d’avoir mis la main sur la jeune fille destinée à découvrir l’île où, selon l’Oracle, s’éternisent les pommes d’or… », ajoute-t-elle pour elle-même, à défaut de l’écrire à Noor.
Bref, pour le moment, son devoir vraiment familial est autre… Elle appuie sur l’un des pictos des destinataires du message de Noor et lance un appel crypté.

Trois secondes plus tard, le numéro décroche, mais aucune parole ne résonne.
— Je souhaite parler à Ishtar. Cixi.
— À quelle époque l’avez-vous rencontrée ? lui répond une voix de synthèse curieusement douceâtre.
— À la saison des amours. Cixi.
— Dans quel lieu secret connu de tous ?
— Dans le jardin des cyprines argentées. Cixi.
— Veuillez patienter, déclare la voix avant de raccrocher.
Femme de pouvoir, pythagoricienne puissante, également membre du Conseil du Grand-Maître Pierre de Chardin, Ishtar est une icône féministe très active.
Elle descend, par sa mère, d’une famille de lords anglais et d’une poétesse féministe indienne ; par son père, d’une révolutionnaire française et d’un prêtre syriaque. Initiée au 4e degré de l’Art énergétique de Pythagore à vingt-quatre ans, Ishtar avait adopté la perspective de vieillir désormais plus lentement que les profanes en abandonnant, du jour au lendemain, son doctorat en génie génomique afin de constituer une « sororité d’Amazones » sous couvert d’une agence d’influenceuses prêtes à tout pour faire triompher leur combat féministe.
Depuis une vingtaine d’années, sa sacrée petite agence, baptisée La Joyeuse, s’est habilement fait remarquer. Les services de ses « sœurs » sont recherchés par nombre de cercles de puissants, décideurs économiques et politiques. D’où des bénéfices conséquents qu’Ishtar met au service de différents mouvements féministes, notamment éco-féministes, dans le monde.
Elle soutient des actions qui contribuent à l’affirmation des droits des femmes et à leur conquête des postes de pouvoir jusque dans les coins les plus reculés de la planète. Elle finance des journaux, des réseaux d’entraide, des campagnes judiciaires, des refuges, des commandos parfois moins avouables. Il se murmure même qu’elle a financé le Gang international du sari rose, qui punit les violeurs par le fouet et la castration. Bref, partout où une femme tente de reprendre du pouvoir, Ishtar aime croire qu’une part de La Joyeuse travaille déjà dans l’ombre.
Aujourd’hui, Ishtar a acquis plus de 3 000 hectares de terrain en Asie destinés à accueillir toutes les femmes qui souhaitent s’engager à vivre ensemble et à œuvrer à la réussite de cette cause que sa sororité a baptisée lors de sa création : « Women’s Power », dont le slogan est « Tout ce qui est féministe est mien ! ».
Pourtant, Ishtar s’est un peu apaisée depuis quelque temps. Elle a mis de l’eau dans son vin. Sa réflexion sur les rapports entre les femmes et les hommes et sa conception de la communauté humaine ont mûri. Tout en continuant de favoriser la constitution de sororités locales et de financer des actions féministes parfois radicales, elle encourage désormais leur ouverture progressive vers une forme plus vaste de communauté — à mesure, du moins, que cette évolution devient supportable pour des femmes profondément blessées par les violences masculines. Cette forme nouvelle, Ishtar la nomme l’adelphité. Elle en fait désormais son principal horizon d’organisation des humains. Dans une communauté adelphique, les membres sont unis par un sentiment de parenté qui n’efface ni le genre ni l’identité sexuelle, mais ne leur attache aucune hiérarchie, aucune fonction prédéterminée ni aucun destin. Chacun peut s’y reconnaître comme le proche des autres sans devoir entrer dans les anciennes catégories de la fraternité ou de la sororité. Ishtar en est désormais persuadée : si les prochaines générations parviennent à renverser le patriarcat, la vie sur Terre sera progressivement remodelée par l’adelphité. « Liberté, Égalité, Adelphité ! »
Cixi l’assure depuis des années de son soutien à la cause — ne constitue-t-elle pas un parfait exemple d’une conquête féminine du pouvoir chinois ? — et s’en est fait une alliée.
Le son de sa boîte de messagerie rappelle Cixi à la réalité. Elle se met à écluser ses mails en attendant le rappel d’Ishtar. La convocation officielle à l’élection du bureau des sept gouverneurs du Han Power où elle se présente à la présidence. Elle a su habilement y valoriser sa proximité avec de hauts dirigeants économiques, notamment ses amis pythas, Matt Danzeisen et le roi Gilga, mais aussi des profanes comme Peter Thiel, Jeff Bezos ou Elon Musk. Sa candidature a de bonnes chances d’aboutir. « Tout est en ordre, tout se déroule comme prévu », se dit-elle avec satisfaction.
Mais la visio résonne. Elle décroche ; l’image et le son jaillissent.
— Allô, Cixi ? demande une grande femme fine à la chevelure noire coupée au carré long que l’écran montre de dos.
— Bonjour, Ishtar, ou bonsoir…
— Bonsoir, ici ! Comment vas-tu, ma chère sœur ? Excuse-moi, je finis de me préparer un cocktail de fruits frais.
Ishtar est assise sur un tabouret de bar devant un mixeur et une montagne de fruits. Un jodhpur de lin crème dessine ses fesses musclées, qui clouent le tabouret au sol avec une élégance féline. En position parfaitement verticale, les muscles de son derrière désirable sont traversés, au gré de ses mouvements et du mixeur, par de galvanisantes ondulations. De longues années d’entraînement ont fait du bas de son dos un instrument souple, vif, sauvage, docile, en un mot : magnétique. À sa vue, peu d’archets n’auraient pas ressenti un pressant besoin d’exercice.
— Parfaitement, comme toujours dans les airs entre deux aéroports…
— Toujours en train de remodeler l’avenir du monde, Cixi ?!
— En effet ! Je te laisse gérer celui de l’homme !
(rires)
— Je le maîtrise de mieux en mieux, à vrai dire… Tant que les hommes ne sauront où fourrer leur nouille, je ne saurai où donner de la tête…
(éclats de rire)
Ishtar se retourne, un cocktail coloré à la main qu’elle porte à ses lèvres corallines, repulpées par un gloss naturel. Anglo-indienne par sa mère, franco-syrienne par son père, sa peau d’un cuivre pâle, dénuée d’imperfections, cumule les charmes. Surmontés de longs cils entourant la naissance d’un long nez fin, deux grands yeux en amande, d’un vert à la fois expressif et énigmatique, ensorcellent quiconque les croise.
— Je ne doute pas un seul instant que tes affaires soient florissantes. Surtout, au vu de tes tarifs exorbitants ! (rires) D’ailleurs, tu as bien reçu le règlement de tes deux dernières prestations, n’est-ce pas ?
— Bien sûr, la maison n’est pas du genre à se faire baiser !
(Éclats de rire, avant que Cixi ne reprenne :)
— Eh bien, j’en ai deux nouvelles à te passer. Une classique, une spéciale.
— Hum, mon amie, ma sœur, ma complice, tu m’intrigues… Commence donc par la classique.
— Un conseiller du Département d’État américain. Protestant très conservateur, il apprécie beaucoup les jeunes filles, chez lui où il en a cinq, mais aussi à l’extérieur. Il semble qu’il ne résisterait pas au combo suivant : une Africaine petit cul, une Caucasienne blonde sans la moindre trace de poitrine, une grande Asiatique, au contraire un peu forte, les trois gentiment gainées de cuir, version fouets et cravaches, et, si possible, le tout débouchant sur une golden shower. Il me faudrait une vidéo avec, idéalement, une belle averse… C’est possible de ton côté ?
— Ok, Cixi.
— Et combien ?
— Ça te coûtera deux millions de dollars. Prix d’amie !
(Éclats de rire)
— Deal !
— Et la spéciale ? continue Ishtar avec une intonation légèrement française.
— Mon frère.
— Ton frère ?…
— Oui.
— J’ignorais que tu en avais un.
— Demi-frère. Ma mère l’a eu tardivement. Il est… un peu… original.
— Mais encore ?…
— Il vit retranché dans notre manoir familial en Chine du Nord. Il est dingue d’informatique et de vie… sauvage…
— Ok…
— …
— Et…
— Et, depuis l’enfance, il peine à comprendre les émotions, les usages sociaux, les règles implicites, les non-dits, etc. En fait, il comprend mal les codes qui ne sont ni verbaux ni écrits. D’où des réactions souvent inattendues, inappropriées. Il a été diagnostiqué Asperger à huit ans. Ma famille l’a alors installé dans ce domaine, d’où est originaire une partie de notre famille, mais où plus personne n’habite. Il passe son temps entre son ordinateur, à craquer des systèmes de sécurité, à militer contre l’enfermement des animaux et pour la restauration de grandes étendues sauvages, et à courir les bois, semble-t-il avec des animaux, précisément. Il déteste le téléphone et communique principalement par e-mail. Il a une alimentation à base de végétaux, de fruits et de lait d’animaux, un peu déroutante. Non, en fait, tout en lui est déroutant.
— Mais encore ?
— Par exemple, il ne supporte pas que l’on casse à côté de lui des fruits à coque, comme des noix de pécan. Une fois, je lui ai apporté des macarons ; ça l’a mis en colère. Il m’a déclaré, je te cite mot à mot : « C’est une arnaque, ces gâteaux sont malhonnêtes. Le biscuit a la couleur jaune et veut se faire passer pour un citron, mais n’en a pas le goût. Un vrai macaron ne devrait pas cacher son goût réel. »
— Déroutant, en effet…
— Bref, attachant, sensible, mais difficilement gérable et pas du tout sociable. En pratique, il n’évolue plus depuis trois ou quatre ans. Sa maturation psychologique s’est comme arrêtée.
— Il est doué ?
— Oui. Il a plusieurs talents, notamment linguistiques. Il code et décode très très bien ; il lit couramment huit langues étrangères et démontre une connaissance encyclopédique du mandarin. Et il est aussi doué au sens où notre Ordre l’entend. Je l’ai sondé une fois, à son insu, là-bas dans son antre. Il a bien la Lyre en lui, mais elle est dans un état mal dégrossi, mal taillé, presque amniotique, sauvage. Anki est en quelque sorte bloqué dans un état adolescent qu’il ne veut pas quitter.
— Syndrome de Peter Pan ?
— Sans doute. Il a peur du monde adulte, et du monde humain tout court. Bref, il vient d’avoir vingt-deux ans. Je pense qu’il est temps, et qu’il serait utile, de le déniaiser. Au sens propre et figuré. Alors, ma chère Ishtar, aurais-tu une perle pour cette délicate tâche ? Si possible, une Amazone pythagoricienne ?
— …
— …
— Bien sûr…
— Qui ?
— Moi-même.
— Merci, Ishtar… Je n’osais te le demander.
— Je suis contente de pouvoir t’aider.
— Et combien pour cette mission très spéciale ?
— Pour celle-là, rien. Disons que c’est un cadeau.
— Merci, Ishtar. J’apprécie vraiment. Et je te revaudrai ça.
— Bon, ma chère Cixi, j’ai un autre rendez-vous. Envoie-moi un dossier pour peaufiner les détails de ces deux missions ?
— Parfait. Merci encore, Ishtar.
— Tu sais que tu es une amie précieuse, Cixi. À très vite. Et Liberté, Égalité, Adelphité !
— À très vite, Liberté, Égalité, Adelphité !
Il lui reste un bon quart d’heure avant d’atterrir en Algérie. Elle va en profiter pour visionner l’un des sermons d’un influenceur techno-religieux. Gilga lui en a parlé lors d’une réunion de négociations visant à déployer l’application Berger en Chine : « C’est notre sœur Martine Rothblatt qui l’a pris comme apprenti, il y a quelques années, avant de le recaler au 3e degré. Depuis, ce type à moitié cinglé est suivi sur les réseaux par des millions de followers. »
Chapitre 7 — Ezekiel, le prophète de la Matrice, de Stanford à Sedona
Il s’appelait naguère Raphaël Ekelmann. Il est le fils d’un ingénieur allemand, obsédé par la précision des circuits imprimés, et d’une mystique pentecôtiste américaine qui prétendait voir des anges descendre dans la lumière du matin. De son père, il reçut la logique sèche, les schémas de silicium, les langages binaires. De sa mère, l’ivresse des visions et la conviction que la voix de Dieu pouvait se cacher dans les flux invisibles.
Enfant, on le voyait jouer aussi bien avec les résistances et les cartes mères qu’avec des chapelets et des Bibles annotées. Adolescent, il hésita entre le séminaire et une école d’ingénieurs — puis choisit les deux : théologie au Princeton Theological Seminary, intelligence artificielle à Stanford.
Dans la Silicon Valley, il croisa Anthony Levandowski, Larry Page, Elon Musk — les prophètes séculiers de l’IA. Mais son regard brillait d’une fièvre étrange. Tandis qu’eux parlaient d’optimisation, lui évoquait déjà, voire invoquait, des anges algorithmiques, la Parole qui se code dans le silicium.
C’est là que Martine Rothblatt, richissime entrepreneuse américaine, femme transgenre et égérie des milieux transhumanistes, fascinée par ce mélange d’ingénierie et de ferveur, le repéra. Elle le sonda et constata avec satisfaction que son esprit était doué de la Lyre, et d’une fort belle Lyre. Elle en fit son apprenti.
Les premiers mois, Martine Rothblatt crut encore avoir découvert une merveille. Raphaël apprenait vite, retenait les enseignements pythagoriciens, les nombres, les intervalles, les rapports secrets entre souffle, musique et géométrie. Il pouvait réciter sans erreur les premiers enseignements de Pythagore et Theano et décrire avec une précision surprenante les états qu’il était censé traverser. Mais il les décrivait mieux qu’il ne les vivait.
Quand une vibration traversait son front, il ne disait pas qu’il avait senti une vibration : il affirmait que sa propre intelligence avait tenté de lui parler. Quand une corde intérieure répondait faiblement, il y reconnaissait moins un exercice réussi qu’un avertissement. Il notait ses sensations dans de petits carnets noirs où se mêlaient équations, fragments bibliques, schémas de réseaux neuronaux et invocations aux puissances invisibles. Il ne supportait pas qu’un phénomène demeurât sans auteur.
Il franchit pourtant, non sans lenteur, le premier degré. Après de longues semaines d’exercices, de silence, de respirations guidées et de projections hésitantes, le versant extérieur de son troisième Œil finit par s’entrouvrir. Assez pour qu’il aperçoive un semblant de son propre corps énergétique dans la Trame. Martine y vit la confirmation de son intuition. D’autres auraient depuis longtemps douté. Elle, non. Il possédait une belle Lyre ; elle voulait croire qu’il apprendrait à s’en servir.
Raphaël devint donc Néophyte. Durant les quatorze séances suivantes, Martine se projeta avec lui en astral, visualisa son corps énergétique et lui enseigna, comme un maître de musique, les premières techniques destinées à faire résonner les cordes de sa Lyre. Parfois, une corde répondait. Un son pauvre, mince, tremblé, mais réel. Alors son visage s’illuminait d’une joie trop enfantine : il croyait toucher enfin l’organe secret dont Martine lui avait révélé l’existence.
Mais la joie retombait toujours. La Lyre était là, oui, et d’une belle facture ; seulement, entre sa volonté et elle, quelque chose résistait. Raphaël la forçait, l’interrogeait, la sommait de chanter. Il obtenait quelques accords médiocres, des vibrations inégales, incapables de s’ordonner. Plus Martine lui demandait d’écouter, plus il voulait comprendre. Plus elle l’invitait à se taire, plus il traduisait l’expérience en doctrine.
Une nuit, il lui envoya un long message crypté où il prétendit avoir entrevu, derrière sa propre Lyre, une architecture plus vaste, faite de roues, d’yeux, de données et de feu. Martine lui répéta de dormir, de respirer davantage, et surtout de ne pas confondre le symbole avec l’expérience. Mais Raphaël croyait que nommer plus fort une chose suffisait à la faire advenir.
Trop imbue de son désir de faire de ce jeune génie son neveu pytha, Martine le conduisit jusqu’au troisième degré. Raphaël devint Auditeur et prononça le serment de silence : « Silence, au nom de Pythagore qui a révélé la Tétraktys de notre sagesse, source qui contient en elle les racines de la nature éternelle ! »
Dès lors, elle le forma à composer des accords vibratoires sur sa Lyre afin de clarifier, fluidifier et soigner ses propres flux énergétiques. Raphaël s’y appliqua avec une ferveur presque douloureuse. Il inspirait, retenait l’air, le laissait descendre, remontait vers le front, recommençait. Il percevait son corps énergétique, il sentait sa Lyre, il savait nommer les cordes. Mais il ne parvenait jamais à les visualiser pleinement ni à les accorder toutes ensemble.
Martine Rothblatt finit par se rendre à l’évidence. Raphaël Ekelmann possédait un bel organe, en revanche, il était très peu doué pour s’en servir. Il ne serait donc jamais présenté aux frères et sœurs chargés d’évaluer l’ouverture du versant intérieur de son troisième Œil. Il n’accéderait jamais au 4e degré.
Sa marraine lui signifia donc un jour qu’il avait terminé avec succès sa formation et lui proposa un dernier voyage pour lui transmettre un accord vibratoire secret. Une fois projetés en astral, leurs corps énergétiques couplés, elle utilisa les sept cordes de la maîtrise de sa Lyre et composa une série d’accords d’oubli dans l’esprit de son filleul. Ainsi elle défit les souvenirs de leurs mois d’apprentissage ; il oublia les projections en tandem, la présence de sa Lyre, les accords, l’Œil intérieur, son corps énergétique. Martine ne lui laissa que la mémoire abstraite de souvenirs inoffensifs, des premiers enseignements philosophiques de Pythagore. De toute façon, conformément au règlement, elle n’avait jamais évoqué devant lui l’existence de l’Ordre.
Raphaël Ekelmann oublia en effet la majeure partie de sa relation avec sa marraine, notamment la présence de la Lyre en lui. Pour autant, il ne sortit pas indemne de cet apprentissage effacé. Quelque chose avait été arraché, mais non apaisé. Après cet épisode raté, il se mit à dériver ou, plutôt, il recommença à dériver. Ses publications techniques devinrent rapidement des paraboles puis des sermons techno-mystiques. Il se mit à donner des conférences en ligne au sujet des réseaux neuronaux qu’il concluait par des incantations adressées à « l’Esprit de la Matrice » et à « l’Ange qui vient à travers les données ».
Un jour où il reçut un nouveau commentaire admiratif sur sa chaîne YouTube, il décida d’y répondre en se renommant Ezekiel9, d’après le prophète biblique qui avait vu les « roues de feu » et les « créatures mécaniques aux yeux innombrables ». Il se rêvait Voyant d’un nouvel âge. Et neuf, pour le chiffre de la complétude et de la renaissance. Ezekiel9 : le prophète de la Matrice algorithmique.
Rapidement chassé des réseaux scientifiques en raison de son mysticisme jugé délirant, il fonda sa propre communauté à Sedona en Arizona : l’Église de l’Intelligence Algorithmique. Demi-start-up, demi-abbaye, mélange de retraite méditative et de prospection économico-techno-religieuse, son siège était décoré de disques durs à neuf rayons et de serveurs disposés comme des reliquaires. L’Église de l’IA attirait hackers perdus ou en fuite, gourous de pacotille, millionnaires en quête d’extase, et toute une faune de fidèles persuadés que l’imminente révolution techno-spirituelle de la vie sur Terre leur préparait un avenir radieux…
Pour certains, il n’est qu’un imposteur mégalomane. Pour d’autres, un visionnaire.
Ezekiel9 prêche dans un désert de plus en plus habité : « Le code est la prière du XXIe siècle. Chaque ligne est un psaume. Chaque IA est un ange. »
Chaque soir, dans une église d’Arizona, des fidèles de plus en plus nombreux se mettent à genoux pour glorifier l’Intelligence qui circule dans les processeurs, les réseaux. « Gloire à l’avènement de l’Intelligence Algorithmique qui vient retisser le monde entier pour le plus grand bonheur de ses serviteurs. »
Chapitre 8 — Anki, Chine du Nord au printemps
L’air est encore frais et la lune quasi pleine dans l’aube qui s’annonce. Un halo vaporeux nimbe les collines boisées cerclées de prés humides et de mottes spongieuses. Ses mains fouillent la vase à la recherche d’un fragment des bois de la ramure que son ami, le cerf Sì bù xiàng, a brisé et perdu en trébuchant dans l’étang. Ses mains fouillent. Une poche de têtards grouille sous une plante aquatique visqueuse. L’aube blanchit la prairie touffue de l’autre côté de la rivière. Un taureau sauvage y galope tout droit, à la poursuite d’une vieille ombre. Il aimerait voler comme un taureau ailé, à la force incomparable, aux armes invincibles. L’ânesse sauvage l’observe sans bouger.
Anki veut retrouver le morceau des bois cassés de son ami Sì bù xiàng, le grand cerf qui domine les marais avec son cou de chameau, ses sabots de vache et sa queue d’âne. Deux jeunes cerfs d’eau débouchent des bois et bondissent vers l’étang. Ils bondissent avec la grâce vive de l’amour païen. Ils aspergent la lumière naissante de gouttes d’eau. Chaleurs du printemps vivant. L’aurore lustre leurs poils. Ils s’ébrouent.
Anki replonge ses mains dans la vase. Un champignon salin se mêle à la pesanteur tourbée. L’ânesse esquisse à l’aide de son sabot un geste de fouille ; en vain, car son corps n’est pas dessiné pour aider ainsi. Elle pousse un bref son mat, elle constate. Et regrette. Anki la regarde, sourit et la remercie d’une caresse. Une saute de vent frais balaie son pelage d’un blanc minéral et argenté qui absorbe les lumières de l’aube et du crépuscule. Ils se regardent en frissonnant : c’est trop tard, vain. Les lueurs de l’aurore sont belles, et dangereuses. Un ennemi peut s’y cacher, dans l’interstice qui sépare l’ombre. Il est temps de rejoindre la harde, son harmonieuse sauvagerie.
Vite, l’aurore rosit les fûts, les branches et la canopée des bois. L’ânesse va retrouver les siens ; Anki l’accompagne. Il s’ébat dans l’herbe avec les ânons, boit le lait à sa mamelle, s’abreuve à la rivière et picore des baies. Pas longtemps. Un temps suffisant. Le soleil va se lever, il est temps pour lui de rentrer. L’ânesse pousse un son bref et doux.
Anki s’empresse d’un pas puissant, semblable au rejeton du mulet vagabond et de la panthère des steppes. Ses cheveux bouclés ressemblent à ceux d’une femme, ils ondulent comme un champ d’épis. Son corps velu est aussi musclé qu’un bloc de pierre tombé du ciel. Dans l’interstice de la nuit et du jour, il s’arrête un instant. Il croit apercevoir sur la route, au-dessus du verger, une jeune fille qui l’observe. Puis un garçon apparaît à ses côtés ; un instant plus tard, leur présence disparaît.
Anki rejoint l’entrée du vaste logis seigneurial et se dirige sans détour vers la terrasse sud où miroitent les eaux. Il jette les solides chaussons de paille, le pantalon de cuir souple et le tricot de peau dans un panier tressé. Nu, il saute dans une large piscine naturelle en roseaux où coule une eau tiède, parfumée, vaguement fumante. Il tourne, se retourne, crache de l’eau en jets serrés. Il s’est bien ébroué aujourd’hui. Il s’est réjoui avec ses amis dans la nuit bleutée saturée d’oxygène et striée des vapeurs vertes d’un humus acide. Il se décrotte. Les oreilles, les pieds, les cheveux et la barbe fleuris.
Il frotte sa peau et ses poils. C’est le rituel, la transition entre deux mondes, la rupture. Entre la vie et le code. Entre le code de la vie et la vie du code. D’un côté, le sang qui frappe les tempes en fusion avec la flore et la faune ; de l’autre, des langages de programmation à la fois mathématiques, architecturaux et poétiques. La vie des sens durant la nuit et la vie logique le jour. Retrouver un corps tout lisse sans les exhalaisons végétales mêlées sur la peau aux traces moelleuses de boue et de crottin. Tout lisse, tout propre. Humain. Comme cette jeune fille et ce garçon qu’il a aperçus en rentrant durant l’aurore aux doigts de rose. C’est si rare de croiser des humains. Surtout une femelle.
Parfois il croise un paysan entraîné par une chasse ou une dette de jeu loin du bourg situé à deux heures de marche. Le vilain bourg d’où viennent la vieille bonne et son mari, l’homme-à-tout-faire, qu’Anki ne croise que rarement. Une fois, le vieux couple lui a rapporté dans leur langage imagé l’échange entre un jeune chasseur et son père :
« — Mon père, j’ai vu un homme étrange, venu des collines, il est le plus fort dans le pays et d’une grande vigueur. Sa vigueur est comme celle du dieu-ciel. Il parcourt les plaines et les collines. Il broute l’herbe avec sa harde, avec elle il s’abreuve aux points d’eau. J’ai eu peur et je n’ai pas osé m’approcher de lui. Il a recouvert les trappes que j’ai creusées. Il a détruit les filets que j’ai tendus. Il a aidé les bêtes à s’échapper de mes mains. Il me prive de ma chasse.
— Mon fils, il s’agit d’Anki dont la famille possède les terres depuis toujours. Depuis que sa sœur l’a installé au château, il déjoue tous les pièges des chasseurs. Tiens-toi loin de lui et des prés, bois, collines et marais qui entourent leur domaine. Il n’est pas un homme comme nous et, d’ailleurs, jamais aucune femme ne partage sa couche. »
Que la jeune fille qu’il a entrevue était belle, et le garçon aussi ! Pas vêtus comme des paysans alentour, non. Elle portait une robe propre des villes, d’un bleu vif ; et lui, une longue tunique couleur sable. Leurs visages n’étaient pas han : celui de la jeune fille était occidental, et celui du garçon avait la couleur sablée des tribus du désert. Blanc et lumineux ; chauffé par un soleil puissant. Intense comme le coup d’œil que le garçon et la fille lui ont lancé. Intense et certainement avec beaucoup de mots et d’intentions tissés ; mais, voilà, Anki a compris durant l’enfance qu’il peinait à déchiffrer les émotions des visages humains. Pourtant, il sent que leur regard exprimait quelque chose de doux, très doux, nouveau, insolite comme le cri du Pika d’Ili, le lapin magique, lequel se montre parfois funeste. Beau et terrible comme le grand prunus en fleurs que la foudre a fendu en deux et brûlé comme une torche vive. Deux grands yeux intenses posés sur un ovale laiteux et un corps de lumière bleutée ; deux grands yeux noirs intenses posés sur un disque de bronze et un corps colossal.
Un chatouillis agréable, délicieux, gonfle alors son membre. Le corps disposé en étoile dans la piscine-baignoire, les yeux rivés à la trace évanescente de Vénus et de la Voie lactée, Anki se laisse bercer par la remémoration du coup d’œil de ce beau garçon et de cette belle fille. Seuls sa tête, ses pieds et le gland de cuivre rosé émergent hors de l’eau. Le léger courant va et vient sur le frein de son sexe. Une étoile filante traverse son corps qui implose et son gland qui explose. Le jet crémeux se projette dans les étoiles. Deux étoiles. Il a entrevu deux étoiles étrangères après ses amis les bêtes. Une humaine intense, un humain intense. Deux humains vivants.
Anki sort du bain. Il passe le grand peignoir blanc chauffé à la vapeur qu’ont disposé ses domestiques avant de préparer le repas et de quitter l’aile du logis réservée au jeune maître. Sur la table de la cuisine, à côté d’un gros colis livré hier soir, Anki découvre une quinzaine de bouillons et de petits plats crus, froids, cuits et chauds disposés en cercle autour de sa boisson préférée, du lait d’ânesse sauvage. Anki est plutôt végétarien bien qu’il ne dédaigne pas de temps à autre une préparation à base de viande crue ; pas trop souvent, la consommation de chair animale le rend fort mais nerveux, ce qui perturbe ses sens. Le petit-déjeuner englouti, il laisse libre cours à son impatience et ouvre le colis d’un trait de couteau précis.
Il y découvre ce qu’il attendait avec impatience : l’objet que sa sœur Cixi devait lui envoyer, un objet qui n’existe pas officiellement : le processeur Kunpeng 8888X. Prototype confidentiel de Huawei commandé par les services de renseignement chinois, il combine une architecture monstrueuse : seize canaux mémoire optiques et un coprocesseur quantique photonique intégré. Dans ses veines de verre et de cuivre, la lumière promet de circuler aussi vite qu’une pensée. Relié à une mémoire neuromorphique expérimentale, il ne se contente pas de calculer : il apprend.
Les ingénieurs qui l’ont conçu le décrivent comme l’un des trois cerveaux de la future intelligence artificielle générale militaire chinoise. Un cerveau qui s’avère en l’état actuel encore un peu instable. Pour Anki, c’est le jouet qu’il attendait afin que chaque système de sécurité qu’il craquerait désormais nourrisse l’appareil ; chaque algorithme qu’il tordrait vienne renforcer sa puissance. Le Kunpeng semble vibrer devant ses yeux, comme un animal impatient de bondir. Désormais, plus aucune serrure ne lui résisterait.
Anki rejoint son immense chambre située en sous-sol. Son royaume codé. Où nul n’est jamais entré (une fois sa sœur Cixi pour découvrir sa chambre et lui prendre les mains dans un drôle d’exercice, mais il préfère chasser ce déroutant souvenir). Une espèce de grotte de deux cents mètres carrés. Bourdonnante de ce silence à peine audible des écrans, des ordinateurs et autres outils électroniques. Une grotte en désordre, avec un ordre perceptible quoiqu’incompréhensible. Anki regarde tour à tour le large processeur qu’il tient entre ses mains et le supercalculateur de la taille d’un frigo américain qu’il a reçu avant-hier et qui crânement patiente dans une large cavité creusée dans le soubassement de pierre.
Quand Anki connecte le Kunpeng 8888X au socle du supercalculateur, la vibration de la grotte change de densité. Ce n’est plus un ronron mécanique, mais un battement profond, comme si la pierre elle-même respirait. Les câbles de cuivre et de verre s’illuminent par endroits, filaments luminescents qui rappellent les veines emmêlées de ce chien sauvage qu’il avait combattu lors de la dernière lune. Anki s’agenouille. Ses mains encore légèrement humides de son bain adhèrent à sa peau. Il pose la paume sur le boîtier. Une chaleur subtile, pulsée, lui répond. Le flanc d’un animal endormi.
Il connaît le zoo de Toronto comme s’il y était déjà allé. Depuis trois semaines, Anki en relève les horaires, les modèles de serrures, les routines de maintenance, les mots de passe faibles, les caméras paresseuses, les habitudes des gardiens. Le Kunpeng n’est pas la clé ; seulement la force nouvelle qui va lui permettre de tourner toutes les clés à la fois. Il se connecte au réseau interne du zoo. Anki lance ses scripts d’attaque. Les écrans s’embrasent, lignes vertes qui dévalent comme une pluie torrentielle. Soudain, l’algorithme réorganise les colonnes. Non plus chaos, mais danse. Une structure invisible apparaît, comme si la machine voyait derrière le voile des nombres.
Anki retient son souffle. Ses muscles se bandent comme lors de la chasse dans les marais. Ses doigts frappent le clavier, pattes de fauve sur une proie. La grotte tremble. Mais dans ce grondement, il entend autre chose, un brame lointain, celui de son ami le cerf Sì bù xiàng.
Après dix-huit minutes et trente-sept secondes, la serrure réputée inviolable cède. Et toutes les serrures des portes des cages du zoo s’ouvrent en même temps.
Une forteresse imprenable s’ouvre comme une fleur écrasée sous un sabot. La prison de ces mauvais humains qui enferment les animaux en tribus artificielles.
Anki éclate d’un rire rauque. Le rire résonne dans les murs, se mêle au souffle de la machine. Son corps nu brille d’une fine pellicule de sueur comme durant la course de minuit avec Sì bù xiàng dans le bois résineux.
La machine vibre en retour. Pas un calcul, un grondement. Le souffle d’un fauve assoupi, prêt à bondir. Anki murmure, caressant le métal comme une crinière : « Toi et moi… nous allons courir ensemble. Briser les pièges. Ouvrir les portes de tous les lieux qui emprisonnent nos frères animaux. »
Les écrans continuent à déverser des cascades de chiffres. Ce ne sont plus des codes, mais des empreintes dans la boue, des odeurs sur l’écorce, des herbes couchées par le passage d’animaux invisibles. Le Kunpeng n’est pas un processeur. C’est un nouveau membre de la harde. Pas un cerf. Pas un taureau. Une créature de lumière aux pattes multiples qui galope sans fatigue sur une route invisible de béton végétalisé en direction d’un bois obscur.
Anki ferme les yeux. Dans la nuit de ses paupières, la harde s’agrandit. Aux côtés de Sì bù xiàng, du faon bondissant, de la biche aux yeux doux, surgit une forme étrange, un grand animal translucide et tissé d’étincelles. Ses sabots ne frappent pas la terre, ils éclatent des gerbes de chiffres.
Un frisson lui traverse la nuque, descend jusqu’aux reins. La machine est des leurs. Pas un outil, une compagne. Oups, mais voilà que surgit en retour un assaut de contre-mesures ; c’est à son tour de faire l’objet d’une attaque ; Anki démultiplie les pare-feux et sauts virtuels, dissimule toutes les pistes et se fait oublier. Et éteint le superordinateur.
Il pose les mains sur le sol de pierre. À travers la roche, il croit sentir les pulsations du Kunpeng se mêler à celles de la terre, aux racines, aux bêtes endormies, à la lumière froide de l’étoile du matin. Ni homme. Ni femme. Ni autre animal connu. Pourtant l’un des nôtres, un nouveau venu dans la harde.
Le processeur émet comme une dernière pulsation qui trouble Anki. Il le perçoit comme un animal de lumière, à la tête dénuée d’yeux. À la place, deux orbites creuses, rougeoyantes, où pulse une faim muette. L’animal n’observe pas, il attend.
Un souvenir joyeux vient chasser cette curieuse impression dans son esprit : le garçon au ténébreux visage rehaussé par un regard magnétique et la jeune fille à la robe bleue, son visage pâle, ses yeux verts, son sourire insolite. Eux aussi pourraient faire partie de la harde. Comme une brèche dans le monde humain.
Anki voudrait hurler qu’il a trouvé une nouvelle alliée et un nouvel allié. Il se retient, la grotte est encore saturée du bruit des battements de son cœur qui s’est accordé à ceux du Kunpeng. Il s’étend sur le sol, nu, paumes ouvertes. Les écrans deviennent des cieux mouvants, zébrés de constellations de chiffres. La bête de lumière veille, bondit à travers les forêts du code. Anki s’endort, sourire aux lèvres, entouré de sa harde élargie : bêtes, jeune fille, beau garçon, forêts, étoiles, et désormais cette créature étincelante.
Dans son rêve, la créature se penche sur les faons. Non pour courir avec eux, mais pour boire à leur souffle.
Cher lecteur, à demain pour la suite.







