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UNIDIVERSLE MÉDIAVERS CULTUREL

Et si le roman redevenait un laboratoire du futur ?

Alors que de profonds bouleversements redessinent déjà notre siècle, la fiction retrouve peut-être sa fonction la plus ancienne : explorer les mondes possibles avant qu’ils ne deviennent notre réalité.

Un enfant interroge une intelligence artificielle comme il questionnerait un professeur. Un médecin s’appuie sur un algorithme avant de poser un diagnostic. Un agriculteur consulte un modèle climatique avant de semer. Un gouvernement reçoit des analyses dont une partie a été produite par une machine. Rien de tout cela ne constitue encore, pris isolément, une révolution. Rien ne relève davantage de la science-fiction. Pourtant, l’ensemble dessine déjà les contours d’un monde qui ne ressemble plus tout à fait à celui d’hier.

Chaque époque écrit les récits dont elle a besoin. Le XIXᵉ siècle a vu naître le grand roman social dans le sillage de la révolution industrielle. Le XXᵉ a inventé ou renouvelé les récits de guerre, les dystopies politiques, les anticipations scientifiques et les fictions spatiales pour tenter de comprendre un monde travaillé par les idéologies, les totalitarismes, la mondialisation et la conquête de nouveaux territoires. Le XXIᵉ siècle, lui, n’a peut-être pas encore trouvé le roman capable de donner une forme à ce qui lui arrive.

Rarement autant de transformations auront progressé à un rythme aussi soutenu. Intelligence artificielle, informatique quantique, robotique, biotechnologies, médecine prédictive, dérèglement climatique, transition énergétique, recompositions géopolitiques, nouvelles formes de gouvernance et de spiritualité : ces mutations ne se succèdent pas, elles convergent. Elles se croisent, se renforcent, se contredisent parfois, jusqu’à modifier ensemble les conditions mêmes dans lesquelles une société se pense, se gouverne, produit, soigne, croit, désire et transmet.

Or cette convergence demeure difficile à saisir. Les économistes analysent les mécanismes de production et d’échange ; les climatologues observent les équilibres de la planète ; les biologistes explorent le vivant ; les ingénieurs conçoivent de nouvelles machines ; les philosophes interrogent leurs conséquences ; les historiens rappellent les précédents. Toutes ces approches sont nécessaires, mais aucune ne suffit à elle seule lorsque plusieurs transformations commencent à agir simultanément et à produire des effets qu’aucune discipline ne peut contenir dans son seul champ.

C’est peut-être ici que le roman retrouve une fonction singulière. Non parce qu’il annoncerait l’avenir, ni parce que la littérature vaudrait par l’exactitude de ses prédictions. Les romanciers ne sont pas des prophètes. Leur force est ailleurs : dans leur capacité à déplacer légèrement le réel pour en éprouver les conséquences humaines. Le roman rapproche ce que les savoirs séparent, fait dialoguer la science avec la politique, la technologie avec le vivant, l’économie avec la spiritualité, et met en regard le destin d’une civilisation avec celui d’un seul être humain. Là où les disciplines découpent le monde pour mieux l’étudier, la fiction le rassemble afin d’en éprouver la cohérence, les contradictions et les vertiges.

La littérature ne résout pas les grandes questions de son temps. Elle leur donne des visages, des voix, des paysages, des gestes, des silences. Elle montre ce que les statistiques ignorent : la peur, le désir, le doute, la fidélité, le courage, le renoncement. Elle rappelle qu’une mutation historique ne devient jamais seulement une donnée ; elle traverse des corps, modifie des liens, déplace des croyances, détruit parfois des existences et en rend d’autres possibles.

C’est sans doute pour cette raison que le roman d’anticipation retrouve aujourd’hui une place particulière. Non parce que nous voudrions connaître l’avenir, mais parce que nous cherchons à comprendre le présent au moment même où il se transforme. Les futurs les plus décisifs ne surgissent presque jamais d’un seul événement. Ils s’installent lentement, empruntent des chemins ordinaires, se glissent dans nos habitudes, nos décisions et nos conversations, jusqu’au jour où ils deviennent si familiers que nous cessons de les voir. C’est souvent à ce moment-là qu’ils ont déjà commencé à changer le monde.

On imagine volontiers que le futur commence par une invention, une machine, une découverte ou une révolution. Il commence souvent autrement : par une rencontre, une hésitation, un refus, une décision que personne ne remarque sur le moment. Puis les années passent, les conséquences se déploient, et l’on comprend que tout avait commencé là.

C’est pourquoi Unidivers ouvre les premiers chapitres d’un roman prospectif inédit intitulé H+ _La Trame, à paraître en 2027. Il ne raconte pas demain. Il raconte comment notre présent va devenir demain.

A demain.

Nicolas Roberti

L’auteur

Nicolas Roberti

Nicolas Roberti est passionné par toutes les formes d'expression culturelle. Docteur de l'Ecole pratique des Hautes Etudes, il étudie les interactions entre conceptions spirituelles univoques du monde et pratiques idéologiques totalitaires. Conscient d’une crise dangereuse de la démocratie, il a créé en 2011 le magazine Unidivers, dont il dirige la rédaction, au profit de la nécessaire refondation d’un en-commun démocratique inclusif, solidaire et heureux.