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UNIDIVERSLE MÉDIAVERS CULTUREL

Avec L’Alliance, Aslak Nore clôt la saga des Falck

Avec L’Alliance, Aslak Nore clôt une passionnante trilogie norvégienne dans laquelle les secrets de famille se mêlent aux secrets d’État. Entre saga dynastique, roman d’espionnage et thriller géopolitique, plus de 1 200 pages d’une lecture haletante, idéale pour la période estivale.

« Falck ». Après avoir lu les trois volumes de cette saga, il vous sera difficile de vous défaire de ce patronyme norvégien. Cinq lettres pour désigner une famille dont l’histoire traverse près d’un siècle et rejoint, dans L’Alliance, la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine.

La littérature regorge de ces dynasties que l’on accompagne pendant plusieurs générations : les Cazalet d’Elizabeth Jane Howard, les Neshov d’Anne B. Ragde ou les Pelletier de Pierre Lemaitre en sont quelques exemples récents. On retrouve chez Aslak Nore certains des thèmes caractéristiques de ces grandes fresques familiales — héritages, rivalités, filiations dissimulées, pouvoir de l’argent, poids des générations précédentes —, avec une singularité majeure : l’introduction au cœur du récit de l’espionnage, de la diplomatie et de la géopolitique.

Aslak Nore
Aslak Nore

Vue de loin, la Norvège peut apparaître comme un pays prospère, stable et relativement préservé des convulsions qui agitent le reste de l’Europe. Aslak Nore vient utilement troubler cette représentation. À la manière de Jo Nesbø dans le domaine du roman policier, il montre une société nordique traversée par la violence, les inégalités, les trafics et les tensions politiques.

Nore rappelle surtout une réalité géographique parfois négligée : la Norvège partage, dans l’extrême nord de son territoire, près de 200 kilomètres de frontière terrestre avec la Russie. Cette proximité constitue l’une des lignes de force de la trilogie. Elle nourrit des relations complexes, faites de coopération contrainte, de surveillance, d’espionnage et de tentatives de déstabilisation, dans une région arctique devenue stratégique.

Les Falck occupent une place centrale dans cet entrelacement du pouvoir économique et de la raison d’État. Enrichie notamment par le commerce maritime, la famille est devenue l’une des plus puissantes du pays. Elle appartient pleinement à l’establishment politique norvégien. Olav Falck, le père, a été ministre : telle est la face officielle et lumineuse du personnage. Mais il préside également une fondation familiale qui sert de paravent à des opérations qu’un État démocratique ne pourrait ouvertement revendiquer, notamment l’élimination programmée d’un Norvégien soupçonné de préparer un attentat. Derrière la respectabilité sociale se déploie ainsi la part sombre d’une famille saturée de secrets.

Alliance Aslak Nore
Alliance par Aslak Nore

Les trois romans avancent dans les méandres d’un monde où les fidélités sont provisoires, où les agents doubles peuvent se révéler triples, et où le mensonge d’hier devient parfois la vérité officielle d’aujourd’hui. Les références à l’histoire contemporaine sont nombreuses : de la Seconde Guerre mondiale aux guerres du Moyen-Orient, du massacre de Sabra et Chatila aux opérations occidentales en Afghanistan, jusqu’aux drones russes engagés dans la guerre en Ukraine.

L’ensemble est solidement documenté. Le parcours d’Aslak Nore explique en partie la crédibilité de ses descriptions : après avoir servi dans le bataillon d’élite norvégien Telemark en Bosnie, il a travaillé comme journaliste au Moyen-Orient et en Afghanistan. Ces expériences militaires et journalistiques irriguent une trilogie dans laquelle les conflits internationaux ne constituent jamais un simple décor. Ils façonnent les personnages, déterminent leurs choix et prolongent, à l’échelle des États, les guerres plus intimes qui déchirent la famille Falck.

Le premier tome, Le Cimetière de la mer, se concentrait principalement sur la Seconde Guerre mondiale et sur les falsifications de la mémoire familiale. Il installait les personnages, les différentes branches de la dynastie et les mensonges sur lesquels repose sa puissance. Les Héritiers de l’Arctique élargissait le récit aux tensions contemporaines entre la Norvège et la Russie. L’Alliance pousse ces affrontements jusqu’à leur point de rupture, en mêlant crise diplomatique, haute trahison, ambitions politiques et règlements de comptes familiaux.

Le monde décrit par Aslak Nore n’est ni blanc ni noir. Il est fait de zones grises, et la famille Falck en constitue le fidèle miroir. Ses membres ne sont ni des héros exemplaires ni des salauds définitifs. Ils oscillent entre égoïsme et générosité, loyauté et trahison, devoir familial et désir d’émancipation. Tous restent prisonniers d’origines sociales qui les assignent à des rôles qu’ils n’ont pas nécessairement choisis.

Même entre frères et sœurs, la confiance demeure impossible. Les liens affectifs sont contaminés par les intérêts matériels, la volonté de conserver le pouvoir et la nécessité, pour chacun, d’exister autrement que comme l’héritier ou l’héritière d’un nom. La réussite de la trilogie tient en grande partie à cette articulation entre les convulsions du monde et les fractures d’une famille : chez les Falck, la géopolitique est toujours aussi une affaire domestique.

Aslak Nore se révèle particulièrement habile dans la construction de ses intrigues. Il multiplie les points de vue, déplace les soupçons et entretient un suspense qui conduit le lecteur jusqu’aux dernières pages, souvent porteuses de révélations dignes des meilleurs romans policiers. La densité documentaire ne ralentit jamais durablement l’action, tant les enjeux internationaux restent incarnés par des personnages ambigus et vulnérables.

Quelques réserves subsistent, notamment dans le traitement des relations amoureuses. Certaines mettent plusieurs centaines de pages à se construire avant de se dénouer en quelques lignes, au risque de paraître artificielles ou insuffisamment développées. Cette faiblesse demeure toutefois secondaire au regard de l’ampleur et de l’efficacité de l’ensemble.

En période de canicule, la saga des Falck offre enfin un avantage inattendu : la pluie, le froid, la neige, les tempêtes et la beauté des fjords y sont omniprésents. De quoi procurer au lecteur une agréable sensation de fraîcheur — et, à plusieurs reprises, quelques frissons.

La saga des Falck

Tome 1 — Le Cimetière de la mer
Aslak Nore, traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier
Éditions 10/18

Tome 2 — Les Héritiers de l’Arctique
Aslak Nore, traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier
Éditions 10/18

Tome 3 — L’Alliance
Aslak Nore, traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier
Éditions Le Bruit du Monde, 448 pages, 25 euros

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L’auteur

Eric Rubert

Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.