Avec L’Homme du Sud, dernier ouvrage publié en France à titre posthume, Greg Iles dresse un portrait sombre de l’Amérique, annonciateur du trumpisme et de ses fureurs. Un polar vertigineux.
Lorsque vous vous embarquez avec Greg Iles, vous êtes certain de partir pour un long, très long périple dans le sud des États-Unis, sur les rives du Mississippi plus précisément, au cœur de ces bayous où pullulent crocodiles et caïmans, mais aussi les souvenirs persistants d’un temps où la société se divisait entre riches propriétaires blancs et esclaves noirs.
Les lois ségrégationnistes ont été abolies, mais les mentalités n’ont pas disparu, et le racisme demeure l’un des fondements de la société en Louisiane comme dans l’ensemble du Sud américain. Dans son exceptionnelle trilogie précédente, Natchez Burning (*), l’auteur racontait déjà une société gangrenée par son passé et par des histoires secrètes ayant toutes pour origine la suprématie blanche et l’exploitation des Noirs.
Dans cette région, lorsque l’on parle de « la Guerre », chacun comprend qu’il s’agit de la guerre de Sécession. Comme si, cent soixante ans plus tard, le temps s’était figé et que la défaite des États esclavagistes n’avait toujours pas été acceptée.
Aussi, lorsqu’une fusillade provoquée par la police éclate pendant un concert organisé à Mission Hill, une ancienne plantation de coton située près de Bienville, et tue une quinzaine de festivaliers, tous noirs, la tension monte brutalement dans la région. Trois ans après l’assassinat de George Floyd, elle devient extrême lorsque les manoirs et les maisons de maîtres appartenant à de richissimes propriétaires blancs sont volontairement incendiés. Ces attentats sont revendiqués par un groupe extrémiste noir jusqu’alors inconnu.
Dans cette crise potentiellement insurrectionnelle, un homme est plus inquiet encore que la plupart de ses concitoyens. Il s’appelle Penn Cage, personnage bien connu des lecteurs de Greg Iles et héros central de sa précédente trilogie. Ancien procureur, avocat et écrivain, il constitue, à bien des égards, le double romanesque de l’auteur. Comme lui, il a vécu presque toute son existence à Natchez. Comme lui, il a perdu une jambe à la suite d’un accident. Comme lui encore, il est atteint d’un cancer.
Dans ce qu’il sait être son dernier livre, Greg Iles confie à son personnage les angoisses qui l’assaillent, notamment face à la montée du trumpisme. Nous sommes en 2023. Le magnat de l’immobilier n’a pas été réélu, malgré l’assaut de ses partisans contre le Capitole. Le Parti républicain est en miettes et nombre de ses électeurs cherchent une troisième voie.
Celle-ci pourrait prendre le visage de Bobby White, quadragénaire et champion des réseaux sociaux, ancien héros militaire aussi charismatique que cynique. Grâce à une candidature indépendante, il entend s’immiscer entre les deux partis traditionnels lors du prochain scrutin présidentiel. Pour lui, les troubles et les drames constituent autant d’occasions à saisir. Pour Penn Cage, ils annoncent au contraire la désagrégation de la société américaine.
Écrit avant la seconde élection de Donald Trump, cet immense roman sociologique est aussi un livre éminemment politique. Greg Iles y analyse les ressorts d’une société construite sur des mythes fondateurs mensongers, mais toujours puissamment actifs. Il brise le récit du roman national et dévoile, avec la précision d’un reportage journalistique, une Amérique divisée entre riches et pauvres, Noirs et Blancs, où les armes comptent autant que les bulletins de vote.
Les plantations de coton, l’esclavage et les lynchages demeurent en toile de fond. Ils composent les images à la fois inconscientes et bien réelles d’un traumatisme toujours présent, transmis de génération en génération. L’Amérique de Greg Iles est celle de la violence et du rapport de force.
Le candidat Bobby White devient l’instrument de ces antagonismes. Il navigue sur la vague des crises et en exploite chaque mouvement. Assassin lui-même, il considère les morts comme des instruments au service de son ambition. Loin de s’en émouvoir, il s’en réjouit.
Le tableau est sombre. Greg Iles, décédé après la seconde élection de Donald Trump, a probablement dû se dire qu’il avait vu juste : montée inexorable des extrêmes, fragilité démocratique, racisme ancestral, récit national imposé par les armes… Autant de symptômes d’un pays menacé de déliquescence, toujours en quête d’une identité introuvable, où la force et les armes restent les véritables maîtresses du jeu.
Pour autant, L’Homme du Sud, aussi politique soit-il, demeure un remarquable polar, porté par ses multiples personnages, ses intrigues entremêlées et ses innombrables suspenses. Un livre qui, comme le Mississippi, charrie des histoires inavouables, des haines anciennes et de nombreux cadavres.
Un ouvrage qui emporte son lecteur durant des heures, entre plaisir pur de la fiction et réflexion politique. Bref, un sacré roman-fleuve.
L’Homme du Sud, de Greg Iles.
Collection Actes noirs, Actes Sud.
1 300 pages. 29 €.
(*) La trilogie Natchez Burning est composée de Brasier noir, L’Arbre aux morts et Le Sang du Mississippi, publiés chez Actes Sud.








