Des femmes seules, mais non défaites : dans Babil alone, Sophie Lamotte d’Argy donne voix à des existences féminines que la petite ville, le regard masculin ou l’isolement pourraient engloutir. Premier livre bref et vif, ce recueil de nouvelles observe les résistances minuscules : celles qui se jouent dans une phrase, une fuite, une amitié ou une manière de ne plus se taire.
Babil alone rassemble des histoires de femmes qui avancent dans une ville française où le quotidien menace parfois de se refermer sur elles. Certaines sont seules, d’autres rendues invisibles par les habitudes, les conventions ou les rôles qui leur ont été assignés. Toutes éprouvent, à des degrés différents, cette sensation d’être enfermées dans une définition venue de l’extérieur. Pourtant, aucune ne se réduit entièrement à la place qu’on lui réserve. Un geste, une rencontre ou une parole suffisent parfois à ouvrir une brèche.
La petite ville ne constitue donc pas seulement le décor de ces récits. Elle apparaît comme un espace de surveillance diffuse, où les réputations circulent, où les vies sont commentées et où chacun semble savoir ce qu’une femme devrait faire, penser ou désirer. L’étouffement ne prend pas nécessairement la forme d’une violence spectaculaire : il se glisse dans les regards, les silences, les habitudes et les phrases apparemment anodines. Sophie Lamotte d’Argy s’intéresse précisément à cette pression ordinaire, d’autant plus difficile à combattre qu’elle se confond avec le cours normal des choses.
Le titre du recueil condense cette tension. Le « babil » peut désigner une parole légère, décousue ou tenue pour insignifiante ; associé au mot anglais alone, il devient aussi la rumeur intérieure de celles qui parlent sans être entendues. Mais cette parole supposément mineure possède une force propre. Elle permet de nommer ce qui blesse, de déplacer les rapports de pouvoir et de rétablir une continuité entre des femmes séparées par leurs trajectoires. Ce qui pouvait passer pour du bavardage devient alors un instrument de reprise de soi.

L’une des nouvelles se déroule aux Champs Libres, selon la note transmise par les bibliothécaires. Cet ancrage rennais confère au livre une proximité particulière : la bibliothèque, lieu de circulation des textes et des voix, devient aussi l’un des espaces où une existence peut échapper momentanément aux discours qui l’enferment. Lire, parler ou simplement se tenir parmi les livres constitue déjà une manière de ne plus demeurer seule. Le territoire local ne limite donc pas la portée du recueil ; il donne au contraire une forme concrète à des expériences largement partagées.
À travers cette constellation de portraits, Babil alone ne célèbre pas des héroïnes triomphantes, mais des femmes qui refusent, parfois presque imperceptiblement, de consentir à leur propre effacement. Leur souveraineté demeure fragile, discontinue, toujours menacée, mais elle existe dans la décision de partir, de répondre, de créer un lien ou de modifier le récit que les autres ont construit à leur place. Par sa brièveté et son attention aux vies ordinaires, ce premier livre devrait retenir les lecteurs sensibles aux écritures fragmentaires, aux voix féminines contemporaines et aux émancipations qui commencent à bas bruit.
« Quand la ville parle trop bas, il faut parfois inventer son propre vacarme. »
Lecture Unidivers de Babil alone
Note des bibliothécaires des Champs Libres : ★★★★☆ — Voix : un recueil attentif aux femmes isolées et aux formes discrètes de résistance. Ancrage : une autrice rennaise, avec une nouvelle située aux Champs Libres. Format : brièveté, intensité et circulation entre vies ordinaires et désirs d’émancipation. Un premier livre discret, local et prometteur.
Fiche technique
Autrice : Sophie Lamotte d’Argy
Titre : Babil alone
Éditeur : Rio Bravo
Collection : En vrai
Date de parution : 24 mars 2026
Pagination : 115 pages — Format : 12 × 17 cm
ISBN : 978-2-488136-19-8
Prix indicatif : 12 €
Recommandation réalisée dans le cadre du partenariat Les Champs Libres – Unidivers.fr, rédigée par les bibliothécaires des Champs Libres et Nicolas Roberti.








