Quatre mois après son refus, Eve retrouve Noor et accepte d’envisager un compromis : approcher l’initiation sans absorber l’énergie d’autrui ni renoncer à sa fertilité. Le voyage conduit bientôt à Samos, au cœur de l’Ordre de Pythagore et de Theano. Dans le temple caché, l’apprentissage d’Eve franchit un nouveau seuil et ouvre la mémoire sur un territoire qu’elle ne soupçonnait pas. Bienvenue dans H+ _La Trame, partie I, chapitres 13 à 15.
Cliquez sur les numéros pour aller à un chapitre précédent : [1–3][4–5][6–8][9–10][11–12]
Intelligence artificielle, transhumanismes, écologie, recompositions impériales, distribution, manipulation et captation des énergies, soin du corps et de l’esprit, spiritualités nouvelles, éclatement des régimes de vérité, nouvelles conceptions du vivant : le roman d’anticipation H+ La Trame ne cherche pas à isoler l’une de ces mutations, mais à imaginer ce qui advient lorsqu’elles commencent à former un seul monde. Découvrez-le en feuilleton tout au long du mois d’août, avant sa parution imprimée prévue début 2027.
H+ _La Trame est une œuvre de fiction. Toute ressemblance avec des personnes ou situations réelles doit être comprise comme un effet de recomposition imaginaire et non une description fondée sur l’existence réelle d’éléments du parc humain.
Chapitre 13 — Eve et Noor dans un salon indien — compromis
Quatre mois ont passé sans qu’Eve et Noor se rencontrent. Trois messages, deux visios… rien qui remplace la présence en chair, en os et en astral. Durant la dernière visio, Eve a avoué à Noor que leur projection dans la Trame lui manquait de plus en plus. Noor lui a répondu que la projection en tandem était inoubliable une fois qu’on y avait goûté, mais qu’elle n’avait plus grand-chose à lui apprendre. Eve a insisté. Noor a proposé de la revoir à l’occasion d’un passage par trois capitales européennes avant d’aller se reposer une semaine dans le manoir familial des Chardin que son mari possède en France dans le Puy-de-Dôme.
Elles se retrouvent dans le salon oriental : tapis de soie, lanternes dorées, coussins brodés. La musique indienne s’élève, plus grave que la dernière fois. L’air est saturé d’odeurs d’épices et de cire chaude. Avec son nez affûté, Eve distingue dans le thé une note de cardamome singulièrement piquante, une note de bois ciré plus âpre.
Eve finit par parler lentement, intimement :
— Noor, je ne suis pas prête. Et je ne sais pas si je le serai jamais. Mais cela me fait trop bizarre de me dire qu’on ne va plus se projeter ensemble.
— Je comprends, Eve. Mais tu es à la croisée des chemins. Et un choix s’impose désormais.
Eve garde le silence. Ses doigts tournent autour de la tasse sans la soulever.
— Noor, je ne veux pas devenir stérile. Je refuse d’aller plus loin.
— C’est très clair, Eve.
Un nouveau silence passe entre elles. La musique semble s’y glisser comme dans une fente.
— Au demeurant, reprend Noor, tu pourras toujours te projeter avec d’autres porteurs de Lyre. Tu sais, Eve, plusieurs personnes sur Terre ont le troisième Œil ouvert ; encore faut-il les trouver, bien entendu. Le cas échéant, vous pourrez vous projeter ensemble, mais pas échanger en astral — ce sera frustrant, mais bon… En réalité, nous sommes nombreux à pratiquer l’Art énergétique, mais, pour d’évidentes raisons de confidentialité, chacun s’engage à ne jamais révéler l’identité des autres membres.
— J’ai tout de même rencontré, la dernière fois, ici même, tes amis Ishtar et le roi Gilga, avec lesquels nous avons déjeuné…
— Certes, Eve. Tu as rencontré deux très belles personnes, puissantes, douées, qui sont mes amis. Ishtar consacre tout son temps et son argent à faire avancer la cause des femmes. Et elle a bien raison. Quant à Gilga, il était invité par le président afin de présenter son application alimentaire Berger, qui connaît un succès foudroyant. Et c’est mon neveu. Tu as donc rencontré deux de mes amis, deux personnalités puissantes qui passent leur temps à essayer d’améliorer l’humanité. Mais après…
— Je me suis projetée avec l’un puis l’autre…
— Certes. Mais ce sont eux qui, de leur propre gré, t’ont révélé qu’ils maîtrisaient l’Art énergétique et qui t’ont proposé de te projeter en tandem.
— Je peux donc le refaire.
Noor soupire, sans impatience apparente.
— Eve, d’une part, je doute que tu les recroises avant longtemps, connaissant leurs emplois du temps… D’autre part, pourquoi accepteraient-ils si tu ne veux pas t’inscrire dans cet accord qui consiste, en plus de nous soigner, à nous offrir réciproquement nos énergies superflues ?
Eve ne trouve rien à répondre. Noor boit une gorgée de thé parfumé à la cardamome et la fixe longuement. L’odeur épicée, montée en volute chaude, paraît plus entêtante qu’avant, presque oppressante.
— Écoute, Eve. Il y a peut-être une solution. J’ai précisément parlé de ta… crainte, de ta crainte tout à fait légitime, avec Ishtar, Gilga, mon mari Pierre et quelques pythas très avancés. Nous avons pensé à une solution qui pourrait te convenir. Une solution qui a été adoptée quelques fois au cours des siècles passés.
Elle reprend sa tasse, la tenant dans ses deux mains comme pour en absorber la chaleur.
— En gros, nous pourrions accomplir dans la Trame une partie de l’initiation finale à l’Art énergétique, mais sans que tu cherches, par les accords de ta Lyre, à manipuler mon corps astral. Ainsi, aucune énergie superflue que tu pourrais aspirer malgré toi ne s’en détacherait.
— Heu… d’accord. Mais quel serait l’intérêt ?
— L’intérêt, Eve, c’est que tu apprendrais à te relier à un autre corps pour le soigner. Tu franchirais ce seuil. Et tant que tu ne te nourris pas des énergies qui se détachent du corps énergétique de la personne que ta Lyre manipule, tu ne perdras pas ta fertilité. Et le jour où tu le décideras, tu seras prête…
Noor esquisse un sourire bref, un peu avorté.
— Cerise dans la Trame — oui, c’est un jeu de mots idiot —, il se pourrait même qu’à cette occasion tu entrevoies ton karma de réincarnations.
— Mon « karma de réincarnations » ? C’est quoi, encore, ça ?
— Certaines personnes, comme Pythagore, le fondateur de l’école, son épouse Theano ou, encore, Pierre, mon mari, voyagent parfois dans quelques-unes de leurs vies antérieures.
— Sans blague…
— Je t’assure, Eve. Tu pourras en parler avec Pierre, si tu veux. Il serait présent à ton initiation.
Eve plisse les yeux. Une odeur fugace de jasmin, montant du plateau, lui pique les narines comme une ironie.
— Et toi ? Tu ne le fais pas ?
— Quoi ?
— Eh bien, voyager dans tes vies passées…
— Non, je n’ai pas cette chance. En fait, mon cerveau, ma mémoire, n’apprécient pas les flux d’énergies longs et puissants. Ma mémoire se bloque très vite quand je pense simplement à mon passé dans la présente incarnation. J’ai connu des épisodes très durs dans ma vie. J’ai failli mourir durant la seconde guerre mondiale et, plus tard, dans l’Himalaya. Bref, chacun ses limites.
Un silence épais tombe. Le sitar insiste, lancinant. Noor penche la tête. Son regard se durcit, mais sa voix reste basse.
— Tu sais ce que je crois, Eve ? Tu as peur de toi-même. Pas des autres, pas des dangers, pas même d’être stérile. De toi. De ce que tu pourrais devenir.
— Et qu’est-ce que je pourrais devenir ?
— Qui sait ? Peut-être « la jeune fille en deuil » annoncée par l’Oracle de Delphes il y a vingt-cinq siècles…
Eve lève les yeux au ciel tandis que Noor récite :
— « Connais-toi toi-même. Alors tu connais l’ordre du monde et l’accord des dieux tu entres dans la mort comme un dieu tu ne meurs plus. Quand le cycle ferme son cercle se découvrent le Temple caché que le premier souffle bâtit et la jeune fille en deuil nourrie par la sève des arbres et le lait obscur de la Terre. La nouvelle Pythie lui donne le souffle ou le souvenir qu’elle croit donner. Suis-la nu sans offrande ni arme ni fruit cueilli. Elle marche dans le bois où les vivants quittent leur visage oublient se dépouillent. Suis-la sous la falaise vers la bouche où les âmes tombent et reprennent souffle. Au-delà de la demeure d’Hadès elle découvre l’île où s’éternisent les pommes d’or. »
— S’il te plaît, Noor, pitié, tu ne vas pas recommencer avec ton fichu oracle que tu m’as déjà récité trois fois ! Désolée… Mais je sais bien que ce… ce vieux mythe n’a rien à voir avec moi. Ok, j’aime bien les mythes, mais je ne crois pas du tout qu’ils disent vrai. Et puis, je ne suis pas en deuil.
— Certes, certes… Mais ce qui est sûr, c’est que tu pourrais devenir une grande guérisseuse. Tu ferais beaucoup de bien aux autres. Tu te nourrirais de leurs énergies superflues. Tu ralentirais ton vieillissement. Tu ferais du bien à tes amis, à ta famille, à moi… Une perspective qui mérite réflexion, non ?
— Et voir mes petits frères, puis leurs enfants, vieillir plus vite que leur sœur et leur tante, c’est aussi une perspective qui mérite réflexion…
— C’est autant un inconvénient qu’un avantage…
Eve se fige. Ses mains crispées sur la tasse perçoivent la chaleur, et son nez, l’odeur métallique de l’argent chauffé. Pour elle, c’est un parfum coupant, presque agressif.
— Je sens tellement que ce pouvoir peut être dévoyé. Qu’il pourrait me corrompre, me faire mal agir. Rien que cette idée me dégoûte.
— Voilà, approuve Noor doucement. C’est cela que j’attendais que tu formules : tu as peur que le pouvoir te corrompe. Et cette peur est saine. Elle te protège encore.
Elle pose sa tasse.
— Mais une peur qu’on ne travaille pas devient une porte ouverte. Si tu ne domines pas ce seuil, Eve, quelqu’un d’autre le franchira à ta place. Et lui ne tremblera pas pour les mêmes raisons que toi.
Eve baisse les yeux vers les arabesques du tapis. Les coussins moelleux lui soufflent la tentation d’une vie simple, terrestre, familiale. Mais son nez capte aussi la lourde odeur de cire chaude et de cardamome qui monte presque âcre. Une senteur de seuil, d’ailleurs. Elle se sent coincée entre deux mondes.
Elle respire profondément.
— D’accord, Noor… Je vais y réfléchir à nouveau. Et je prendrai ma décision définitive avant la fin du mois.
Chapitre 14 — Eve à Samos
Avec ses vents du sud, ses vallées encaissées, ses monts abrupts, ses chutes d’eau, ses criques où plongent parfois les phoques et ses gorges propices à l’escalade, l’île de Samos a tout d’un paradis. Mais un paradis ancien, minéral, surveillé, où la beauté semble toujours cacher une règle.
L’arrivée en avion par l’ouest est spectaculaire. Un point scintillant grandit à l’horizon. C’est le mont Kerkis avec son sommet de marbre blanc. Sur son versant oriental se trouve la grotte où Pythagore trouva refuge à l’époque où le tyran Polycrate régnait en maître sur l’île et en voulait à la vie du philosophe. Autour de ce grand massif de marbre, tout verdoie sur près d’un demi-millier d’hectares d’une riche végétation.
Entre les platanes, les pins, les châtaigniers, les chênes et les mûriers, des prairies de mille-fleurs ouvrent des clairières pâles. Les vignes en pente douce, les champs d’oliviers, oranges, citrons, pastèques, figues, grenades et les rosiers composent une mosaïque de cultures anciennes. Eve regarde ce paradis avec une méfiance qu’elle ne s’explique pas encore.
Au centre s’élève le massif rocheux d’Oros Karvouni, où trouve refuge une multitude d’animaux : sangliers, chèvres, biches, lièvres, quelques paons, une foule de pigeons, de tourterelles, de bécasses et des hirondelles blanches, dodues comme des perdrix, présentes en quantité prodigieuse. Au nord-est, Samos, l’actuelle capitale de l’île, s’étend au fond du golfe en amphithéâtre autour du port. D’étroites rues sinueuses y sont bordées de maisons blanches aux fenêtres vertes et bleues avec de petits balcons de bois.
C’est au sud, non loin du mont Kastro, que l’avion privé qui transporte le Grand-Maître Pierre de Chardin, son épouse Noor et sa filleule Eve entame sa descente. C’est sous ce petit mont que le tyran Polycrate ordonna la construction de la plus impressionnante réalisation de génie civil de l’Antiquité : le tunnel d’Eupalinos. Il fallut dix années et des milliers d’esclaves pour forer la roche calcaire d’un versant à l’autre et installer un aqueduc souterrain de plus d’un kilomètre destiné à alimenter en eau douce l’ancienne capitale de Samos, le bourg de Pythagorio.

Pierre-Hugues-Marie de Chardin, petit frère du père Pierre-Marie-Joseph Teilhard de Chardin, photographié en avril 2000 à Samos, né le 1ᵉʳ avril 1891 à Orcines et officiellement décédé le 10 mai 1981 à New York.
Le jet réservé au Grand-Maître Pierre de Chardin atterrit enfin sur la piste de l’aéroport de Samos qui sépare le centre de Pythagore du temple antique où certains Samiens adorent encore la déesse qui y naquit il y a quelque trois mille ans : Héra, sœur et femme de Zeus.
Deux 4×4 embarquent Noor, Eve, Pierre et ses gardes du corps. Ces derniers sont quatre à commander la gendarmerie de l’Ordre : deux femmes — Audra, grande brune taciturne au visage scarifié, et Izanami, une Japonaise très petite au visage dur comme l’acier — et deux hommes — Moran, un colosse blond à l’accent slave, et Hel, un Islandais au corps souple et au sourire niais. Tous les quatre sont vêtus d’épaisses vestes militaires de lin sombre. Noor et Pierre les ont présentés à Eve en précisant avec un sourire en coin : « La pythasphère les surnomme les quatre cavaliers de l’Apocalypse… »

Blason du Grand-Maître de l’Ordre de Pythagore et de Theano
Quelques minutes suffisent pour gagner le domaine situé sur les hauteurs de Samos, à une centaine de mètres de l’entrée du tunnel d’Eupalinos. Les tout-terrains finissent de gravir une longue pente avant de ralentir devant un champ de vieilles pierres et de murs effondrés. Ils contournent le site où s’élevait autrefois le château du tyran Polycrate avant de franchir une épaisse rangée de châtaigniers. Alors apparaît une vaste clairière, taillée en rond dans un bois de lauriers sombres. Trois maisons presque identiques, en pierres chaulées et toits de lauzes, occupent les sommets d’un immense triangle pavé. Derrière elles, à un jet de pierre, une caserne d’une facture plus moderne semble protéger l’ensemble.
— Bienvenue dans la maison de Pythagore et de Theano, Eve !
Chapitre 15 — Eve, initiation pythagoricienne à Samos
Le soleil, majestueux et invaincu, entame son coucher sur l’antique maison de Pythagore qui accueille la demeure de l’actuel Grand-Maître, Pierre de Chardin, et de son épouse la docteure Noor Khan. Derrière se trouve la gendarmerie de l’Ordre qui a pour charge depuis la Renaissance de faire respecter les règles de l’Ordre. Les plus importantes tiennent en trois mots : maîtrise, consentement et silence. La moindre allusion à l’existence de l’Ordre devant un profane est strictement interdite ; le cas échéant, l’auteur pytha de l’infraction est convoqué par le Comité d’éthique de l’Ordre et la mémoire du témoin profane devra malheureusement être manipulée pour qu’il oublie cette information sensible.
Au milieu du vaste triangle de pierre qui pave la cour côté jardin, un souterrain ouvert mène au temple caché. Des flambeaux illuminent le parcours de quelques mètres jusqu’à un petit autel de pierre où est gravé en grec ancien l’Oracle de Delphes ; à ses pieds, une mosaïque représente la Tétraktys.
ΓΝΩΘΙ ΣΑΥΤΟΝ ΤΟΤΕ ΓΙΓΝΩΣΚΕΙΣ ΚΟΣΜΟΙΟ ΤΑΞΙΝ ΚΑΙ ΘΕΩΝ ΑΡΜΟΝΙΗΝ ΕΣ ΘΑΝΑΤΟΝ ΒΑΙΝΕΙΣ ΩΣ ΘΕΟΣ ΟΥΚΕΤΙ ΘΝΗΣΚΕΙΣ ΟΠΠΟΤΕ ΚΥΚΛΟΣ ΚΥΚΛΟΝ ΕΟΝ ΚΛΕΙΕΙ ΦΑΙΝΕΤΑΙ ΙΡΟΝ ΚΡΥΠΤΟΝ Ο ΠΡΩΤΗ ΠΝΟΙΗ ΤΕΚΤΗΝΑΤΟ ΚΑΙ ΚΟΡΗ ΧΥΛΟΙΣΙ ΔΕΝΔΡΕΩΝ ΤΡΕΦΟΜΕΝΗ ΚΑΙ ΓΑΛΑΚΤΙ ΜΕΛΑΝΙ ΓΑΙΗΣ ΝΕΗ ΠΥΘΙΗ ΑΥΤΗΙ ΠΝΟΙΗΝ ΔΙΔΩΣΙΝ ΗΕ ΜΝΗΜΗΝ ΗΝ ΔΙΔΟΝΑΙ ΟΙΕΤΑΙ ΕΠΕΟ ΑΥΤΗΙ ΓΥΜΝΟΣ ΑΔΩΡΟΣ ΑΑΟΠΛΟΣ ΜΗΔΕ ΚΑΡΠΟΝ ΔΡΕΨΑΜΕΝΟΣ ΑΥΤΗ ΔΕ ΒΑΙΝΕΙ ΕΝ ΑΛΣΕΙ ΣΚΙΟΕΝΤΙ ΕΝΘΑ ΖΩΝΤΕΣ ΠΡΟΣΩΠΑ ΑΠΟΤΙΘΕΝΤΑΙ ΛΗΘΗΝ ΠΙΝΟΥΣΙ ΚΑΙ ΓΥΜΝΟΥΝΤΑΙ ΕΠΕΟ ΑΥΤΗΙ ΥΠΟ ΚΡΗΜΝΟΝ ΠΡΟΣ ΣΤΟΜΑ ΓΑΙΗΣ ΕΝΘΑ ΨΥΧΑΙ ΠΙΠΤΟΥΣΙ ΚΑΙ ΑΥΤΙΣ ΠΝΟΙΗΝ ΛΑΜΒΑΝΟΥΣΙΝ ΠΕΡΗΝ ΔΟΜΟΥ ΑΙΔΑΟ ΑΥΤΗ ΕΥΡΙΣΚΕΙ ΝΗΣΟΝ ΕΝΘΑ ΧΡΥΣΕΑ ΜΗΛΑ ΑΙΕΝ ΕΟΝΤΑ ΜΕΝΕΙ
« Connais-toi toi-même. Alors tu connais l’ordre du monde et l’accord des dieux tu entres dans la mort comme un dieu tu ne meurs plus. Quand le cycle ferme son cercle se découvrent le Temple caché que le premier souffle bâtit et la jeune fille en deuil nourrie par la sève des arbres et le lait obscur de la Terre. La nouvelle Pythie lui donne le souffle ou le souvenir qu’elle croit donner. Suis-la nu sans offrande ni arme ni fruit cueilli. Elle marche dans le bois où les vivants quittent leur visage oublient se dépouillent. Suis-la sous la falaise vers la bouche où les âmes tombent et reprennent souffle. Au-delà de la demeure d’Hadès elle découvre l’île où s’éternisent les pommes d’or. »

Devant l’entrée du souterrain, ils se sont réunis. Eve, vêtue d’une robe de lin immaculée, se tient face à Noor. Pierre, derrière, forme avec elles un triangle équilatéral dont le somme se prolonge en une file indienne qui réunit vingt-huit autres apprentis venus avec leur parrain ou marraine recevoir l’initiation finale. Autour se répartit une bonne centaine de pythas qui se donnent la main. Eve reconnaît Ishtar et Gilga, mais aussi trois personnalités — Cixi et Ahu-Lani, la Grande-Maîtresse qui a précédé Pierre — qu’on lui a présentées à son arrivée. Le soleil darde ses ultimes rayons. Le dernier est d’un vert intense. Noor et Eve tendent leurs bras et appuient leurs paumes les unes contre les autres.
Alors la voix caressante de Noor s’élève en puissantes syllabes grecques. Une invocation résonne dans le crépuscule et fait frissonner la peau d’Eve envahie par l’éclat sonore et les effluves d’olivier, de laurier, de résine enflammée et de pierre chauffée.
Διὰ Πυθαγόραν, τὸν εὑρόντα τὴν Τετρακτὺν τῆς σοφίας ἡμετέρας, πηγὴν ἐν ᾗ κεῖνται ῥίζαι τῆς φύσεως ἀιδίου, εὐλόγησον τὴν θεράπαιναν Εὖαν, ἀριθμὲ θεῖε, ὃς ἔτεκες θεοὺς καὶ βροτούς. Ὦ ἁγνὴ Τετρακτύς, σὺ τὴν ῥίζαν καὶ τὴν πηγὴν ἔχεις τοῦ ἀενάου ῥεύματος γενέσεως· ἀριθμὲ θεῖε, ὃς ἄρχεις ἐκ μονάδος βαθείας καθαρᾶς, καὶ ἐπὶ τὸ ἱερὸν τέτρας ἀφικνεῖσαι. σὺ τίκτεις τὴν μητέρα πάντων, τὴν πάντα συνδέουσαν, τὸν πρωτόγονον, ἀτρέπτον, ἀκάματον, τὸ ἱερὸν δέκα, τὴν κλεῖν ἔχον πάντων. εἷς ἐστὶν ἄρα εἷς, θεὸς νοερός· δύο δ᾽ ἐστὶ τὸ ἕτερον αὐτοῦ, ναὸς γαῖα· τρία δ᾽, πνεῦμα-ὕλη-ζωή· τέσσαρα δ᾽, τὸ πᾶν, ζωή-μορφή-ποίησις. ἐν φθόγγῳ λύρας οὐρανίας πάντα ἀποκεντροῦται καὶ συγκεντροῦται, ὕδωρ, γῆ, πῦρ, ἀήρ, πνεῦμα. ἀρχὴ γὰρ ἄρτιος καὶ περιττός, κίνησις καὶ ἀκίνητον, ἀγαθὸν καὶ κακόν· ὦ ἀριθμὲ θεῖε, εὐλόγησον τὴν θεράπαιναν Εὖαν, σὺ ὃς ἔτεκες θεοὺς, θνητοὺς καὶ τοὺς σούς, ἡμᾶς τοὺς ἡρώας πολυτεχνίους.
Noor, les yeux fermés et les mains toujours jointes à celles d’Eve, reprend cette déclamation dans la langue natale d’Eve :
« Par Pythagore, qui trouva la Tétraktys de notre sagesse, source où reposent les racines de la nature éternelle, bénis ta servante Eve, Nombre divin, toi qui engendras les dieux et les mortels. Ô sainte Tétraktys, toi qui portes la racine et la source du flux éternel de la création, Nombre divin né de l’unité pure et profonde et parvenu au Quatre sacré, tu engendres la mère de toutes choses, celle qui relie tout, le Premier-né, l’inflexible, l’infatigable, le dix sacré, détenteur de la clef de tout. Le un est l’unique, Dieu-esprit ; le Deux est son Autre, Temple-terre ; le Trois, Esprit-matière-vie ; le Quatre, le Tout, Vie-forme-création. Au son de la Lyre céleste, tout se décentre et se concentre — eau, terre, feu, air, esprit. Principe du pair et de l’impair, du mouvement et de l’immuable, du bien et du mal, ô Nombre divin, bénis ta servante Eve, toi qui engendras les dieux, les hommes et tes enfants servants, nous, les héros talentueux. »
Une forme de musique inaudible, entremêlée aux paroles de Noor, se répand en Eve : « Tiens-toi le dos bien droit, les épaules relâchées, nos paumes bien collées. Ferme les yeux, Eve. Relâche tous tes membres, surtout les mains, vidées de toute tension. Voilà… À présent, Eve, ta respiration devient ample. De larges inspirations et de vastes expirations. Assez longtemps, assez profondément, assez loin pour qu’un léger picotement gagne l’extrémité de tes doigts et de tes orteils — laisse-toi faire, ne bouge pas. Voilà… Maintenant, prends une très large inspiration : le maximum d’air que tes poumons peuvent retenir. Un peu plus encore… Juste un peu plus… La pointe de la vague… Ressens, Eve, combien ton corps s’unit, s’amplifie, combien il tend à repousser ses limites physiques… Expire d’un seul coup maintenant. À fond ! »
Eve obéit aux conseils de sa marraine, dont la présence en elle agit comme un guide énergique désormais bien connu. Mais, juste après avoir expiré, Eve sent son cœur s’arrêter. Elle est envahie de vide. De froid. Un vide qui l’emporte à toute allure. Absorbée par un soi-même glacé, obsédant, entêtant, obstiné. Eve se sent attrapée par la main d’un être aberrant. Un frisson glacial traverse son échine. La voix mélodieuse mais étouffée de Noor résonne en elle : « Ne résiste pas, Eve, sinon le mal qui s’est allumé va empirer. »
Même si elle le voulait, Eve ne le pourrait pas, car elle chute sans pouvoir se rattraper dans ce vaste vide glacé qui s’est ouvert en elle. Dans l’absence des parois froides. Le rien est sonore. Habité. Une vibration unique trop vaste pour devenir une note. Couloir d’ombres. Une puanteur de fer rouillé et de sang séché s’y mêle. Elle y croise, flottant dans le vide, des souvenirs d’enfance brûlants, des pensées disloquées, des concrétions de sentiments gâchés, des fragments de fantasmes, des cris étouffés, des apparences. Une âcreté de fumée froide et de bois calciné s’infiltre dans ses narines. Et des bouffées d’urine séchée, l’acidité piquante du vomi. De vastes paysages tristes et lumineux surgissent au fond du trou, grandissent, se superposent. Puis prennent feu, comme des océans qui s’enflamment et se vident d’un coup, en laissant une odeur de sel brûlé et d’algues. Sa chair exhale la fadeur rance de la graisse animale mal consumée. Les membres d’Eve se glacent, ses lobes sont pris dans un étau qui se resserre. Son corps est découpé en milliards de parcelles… Des petits cailloux moisis, froids, verglacés… Le vaste espace se contracte pour se ramasser en un unique point miroitant. Un point d’énergie qui se dérobe sans cesse dans sa présence même. Le temps s’épaissit. À l’intérieur, à l’extérieur, au-delà, en deçà… là. Là. Le temps n’existe plus.
Soudain, à peine audibles, car venues de très loin, résonnent des vibrations pétillantes comme les cliquetis d’un carillon dans un vent alpin. Noor insuffle en Eve une musique sphérique, chromatique, olfactive. Des sonorités inconnues se mêlent à des senteurs suaves et irréelles — effluves de jasmin nocturne, fraîcheur blanche de menthe sauvage, note miellée de fleurs de clémentines sauvages, compotée de figue mûre, grenade éclatée par la morsure lunaire, légèreté de rose et de chèvrefeuille — comme si chaque vibration libérait un parfum. Elles innervent le troisième Œil d’Eve. L’œil devient puits, source d’énergie.
L’énergie éthérée se propage alors dans son être en un torrent qui l’inonde comme une averse estivale. Grâce à la pleine ouverture de son Œil intérieur sur la Trame universelle, la présence d’Eve à elle-même, qu’elle éprouve en astral, devient soudain plus lumineuse qu’une aube d’août après l’orage nocturne. Son champ astral s’est élargi et inclut désormais les flux colorés et multidimensionnels du corps énergétique de Noor qui lui fait face. Reliée au sien, Eve admire le spectre de couleurs qui animent intensément le corps de sa marraine. Elle observe cette cartographie de flux qui circulent à travers les zones principales et les recoins plus secrets de ce corps magnifique.
Le rouge bat dans les pieds, les jambes, les os, les muscles, les dents, les ongles, les profondeurs intestinales. L’orange ondule autour du nombril, de l’utérus, de la vessie, des liquides corporels, de la respiration et du sang. Le jaune brûle dans la digestion, les cellules, les nerfs, le dos central, l’abdomen supérieur. Le vert respire dans le thorax, le cœur, les poumons, la peau, les bras et les mains. Le bleu clair circule dans la bouche, la gorge, la nuque, les oreilles, les épaules. Plus haut, l’indigo, le bleu nuit et le violet se mêlent autour du cerveau, du front, des sinus, des fonctions mentales et du troisième Œil. Enfin, un peu au-dessus du front, derrière le troisième Œil, vers le sommet du cerveau, avec son corps violet, ses cordes dorées et ses émissions vibratoires blanches, la majestueuse Lyre de Noor délivre des accords à très haute fréquence.
« Eve, comme convenu, tu ne vas pas essayer de jouer de ta Lyre sur moi. En principe, c’est maintenant qu’au lieu de t’appliquer la musique à toi-même, tu projettes ta composition sur mon corps énergétique afin d’aspirer les particules d’énergie qui se détacheront de l’opération. Mais, comme nous sommes d’accord sur le fait que tu ne veux pas ingérer des énergies d’origine étrangère pour ne pas devenir stérile, tu ne vas ni synchroniser ni projeter de vibration hors de toi vers moi. Ainsi, tu ne risques pas que des énergies passent de moi à toi. On va donc faire autrement. Demande maintenant à ta Lyre de produire un bouclier énergétique autour de ton corps afin de contrer les jets d’énergies que je vais t’envoyer. D’accord, Eve ? Je commence doucement. Vas-y : contre. Oui… comme cela. Plus fort… Superbe… Ton bouclier est imposant… Je vais intensifier la séquence, passer outre ta défense et atteindre ton Œil intérieur. Continue… encore… plus intensément… Si quelque chose s’ouvre, ne cherche pas à le retenir… Je joue plus fort, tu contres plus fort… On pousse jusqu’au maximum… C’est rare, Eve. Tu es puissante. Très puissante… »
Alors qu’Eve est quasi tétanisée par l’accélération jusqu’à l’emballement des accords vibratoires émis par la Lyre de Noor, sa marraine augmente soudain sa projection à un niveau de puissance si élevé qu’Eve n’arrive même plus à la percevoir. L’hyperproduction énergétique projetée par Noor, mélangée à l’énergie du bouclier d’Eve, se contracte d’un coup, se replie et se mue en une vague qui vient frapper l’Œil intérieur d’Eve.
Quand la vague mélodieuse d’accords colorés et enthousiastes frappe son Œil pour se déverser dans son corps énergétique, Eve est traversée par une jouissance fulgurante. Au lieu de l’aveugler, la crête de la vague emporte sa conscience jusqu’à l’entrée d’un tunnel lumineux au milieu de son troisième Œil. Elle chute à l’intérieur. Elle commence à remonter le cours de sa vie à travers la succession de milliers de souvenirs, d’images, de sensations.
Elle revoit le baiser échangé, lors d’une soirée, avec cette troublante journaliste libanaise qu’elle aimerait beaucoup revoir, les joies et les peines de son adolescence, la naissance de ses frères, les joies et les peines de son enfance, sa naissance à la clinique. Elle passe un seuil. Soudain, la lumière se dérobe sous elle au lieu de s’ouvrir devant elle. Eve ne traverse plus un souvenir, mais une pente, peut-être une marche souterraine, une racine froide glissée sous la mémoire avec une odeur de cèdre noir. Le dedans se renverse, elle bascule dans son incarnation précédente. Elle vole dans l’air, son corps ne pèse rien, ses yeux observent une goutte de pluie où se reflète son corps doté de deux ailes en forme de lyre : elle est un papillon.
Un papillon né en Grèce au début du monde et qui offre à chacun ce qu’il désire en mille éclats de lumière et reflets colorés. Et ce papillon gnostique porte l’âme d’une poétesse qui a volontairement décidé d’oublier le monde et son identité.
Elle s’appelait Aurélia et Sappho.
Cher lecteur, à demain pour la suite.




