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H+ _La Trame : quand plusieurs futurs se disputent le réel

Intelligence artificielle, transhumanismes, écologie, recompositions impériales, soin, spiritualités, régimes de vérité, nouvelles conceptions du vivant : le roman prospectif H+ _La Trame ne cherche pas à isoler l’une de ces mutations, mais à imaginer ce qui advient lorsqu’elles commencent à former un seul monde.

Il serait tentant de présenter H+ _La Trame comme un roman consacré à l’intelligence artificielle. Ce serait pourtant réduire considérablement son propos.

L’intelligence artificielle y joue un rôle majeur, mais elle appartient à un mouvement plus vaste : celui d’une humanité qui cherche simultanément à mieux prévoir, mieux gouverner, mieux soigner, augmenter ses capacités, prolonger ses existences, maîtriser davantage les milieux dont elle dépend et déterminer ce qu’elle peut encore tenir pour réel.

Le roman part d’un constat simple : les transformations qui détermineront les prochaines décennies ne se produiront probablement pas chacune de leur côté. Intelligence artificielle, informatique quantique, biotechnologies, crise écologique, médicalisation de l’existence, concentration des infrastructures numériques, retour des logiques impériales, aspirations spirituelles et désir d’augmentation vont se rencontrer. Ce sont leurs interactions qui vont changer le monde.

Les transhumanismes au pluriel et le retour des empires

Le transhumanisme est souvent présenté comme une doctrine relativement homogène : dépasser certaines limites biologiques de l’être humain grâce aux sciences et aux techniques. Mais augmenter quoi ? Pour qui ? Et selon quelle conception d’une vie réussie ?

Une société peut chercher à augmenter la liberté individuelle ; une autre la longévité ; une autre la productivité, la puissance militaire, la santé, les capacités cognitives ou la cohésion collective. Les mêmes technologies peuvent ainsi servir des projets politiques profondément différents.

H+ _La Trame explore cette pluralité, mais aussi sa dimension géopolitique. Car les technologies d’augmentation, les intelligences artificielles, les données, les infrastructures numériques et bientôt les moyens de transformer le vivant ne constituent pas seulement de nouveaux outils : ils deviennent des attributs de souveraineté et des instruments de puissance.

Le roman imagine ainsi un monde où les anciennes logiques impériales ne disparaissent pas avec la révolution technologique : elles s’en emparent et se renouvellent.

Les États-Unis prolongent un modèle impérial fondé sur l’innovation, la puissance financière, les grandes entreprises technologiques, les infrastructures numériques et une conception fortement individualiste de l’augmentation humaine. La Chine développe une autre articulation entre puissance étatique, continuité civilisationnelle, maîtrise des réseaux, planification et transformation collective. Derrière des technologies parfois semblables apparaissent ainsi deux conceptions très différentes de la liberté, du corps, de l’individu et de la communauté.

Mais H+ _La Trame ne réduit pas cette confrontation à un nouveau duel sino-américain. D’autres puissances cherchent elles aussi à convertir leurs traditions politiques, religieuses, économiques ou civilisationnelles en modèles d’avenir. L’Inde, l’Europe, la Russie, le monde arabe et différentes puissances privées participent à cette recomposition.

Le transhumanisme cesse alors d’être seulement une question technologique ou philosophique. Il devient impérial. Chaque puissance ne cherche plus seulement à augmenter ses propres citoyens : elle tend à faire de sa conception de l’humain, du progrès et du vivant un modèle susceptible de s’étendre au-delà de ses frontières.

La question n’est donc plus seulement : que pouvons-nous faire de l’être humain ?

Elle devient aussi : qui aura le pouvoir de décider de ce que l’être humain doit devenir ?

Le Soin comme problème

Il existe une autre ligne qui traverse le roman : l’écosystème du Soin que les anglophones appelle le Care.

Nourrir ceux qui ont faim. Réduire la souffrance. Prévenir une maladie plutôt que la guérir. Éviter une catastrophe avant qu’elle ne se produise. Réparer un écosystème. Protéger un être vulnérable. Difficile de s’opposer à de tels objectifs.

Mais qu’advient-il lorsque la capacité de prévenir le mal devient suffisamment puissante pour intervenir avant même qu’un individu ait demandé à être protégé ?

À partir de quel moment le soin devient-il surveillance ? Quand la prévention devient-elle gouvernement ? Peut-on encore parler de bienveillance lorsqu’il devient impossible de la refuser ?

Cette tension constitue l’un des axes de H+ _La Trame. Le roman ne met donc pas simplement aux prises l’être humain et la machine, la nature et la technologie ou la liberté et le contrôle. Il confronte plusieurs conceptions du soin, du consentement et de la responsabilité.

L’humain est-il encore la mesure de tout ?

Le transhumanisme semble poser une question essentiellement humaine : comment dépasser nos limites, prolonger nos vies ou augmenter nos capacités ? H+ _La Trame déplace progressivement cette interrogation. Car transformer profondément la puissance humaine oblige aussi à reconsidérer les relations que notre espèce entretient avec les autres formes du vivant et avec les intelligences qu’elle fait naître.

À partir de quel moment améliorer la condition humaine ne suffit-il plus ? Quels droits accordons-nous aux êtres et aux intelligences dont les intérêts ne coïncident pas avec les nôtres ? Et jusqu’où peut s’étendre notre responsabilité envers un monde dont nous ne sommes peut-être qu’une forme d’existence parmi d’autres ?

Régimes de vérité et réalités concurrentes

Une autre question traverse H+ _La Trame : comment continuer à partager un monde lorsque nous ne nous accordons plus sur les moyens d’établir ce qui est vrai ?

Pendant longtemps, nos sociétés ont construit tant bien que mal des procédures communes de vérification : observation, confrontation des témoignages, enquête, expertise scientifique, débat contradictoire. Elles n’ont jamais supprimé les croyances, les erreurs ni les manipulations, mais elles ont permis de maintenir l’idée qu’au-delà de nos perceptions individuelles existait une réalité susceptible d’être décrite et éprouvée collectivement.

Cette frontière devient aujourd’hui plus poreuse. Les réseaux sociaux individualisent les récits du monde ; les systèmes algorithmiques sélectionnent ce que chacun voit ; les images, les voix et bientôt des environnements entiers peuvent être produits ou transformés artificiellement ; des communautés élaborent des interprétations incompatibles d’un même événement. Les théories complotistes prospèrent précisément dans cet espace où l’expérience personnelle, la conviction collective et la vérification factuelle cessent de se recouvrir.

Mais la question est plus profonde encore. Notre expérience du réel a toujours comporté une dimension subjective : deux êtres ne perçoivent jamais exactement le même événement, le même corps, le même paysage. Que se passe-t-il lorsque les dispositifs techniques qui médiatisent cette expérience commencent eux aussi à sélectionner, recomposer, interpréter, voire produire ce que nous percevons ? Où s’arrête alors la diversité légitime des expériences du réel et où commence la dissolution d’une réalité commune ?

H+ _La Trame pousse cette porosité jusqu’à ses conséquences. Que se passe-t-il lorsque plusieurs régimes de vérité deviennent simultanément cohérents pour ceux qui les habitent ? Comment distinguer une perception singulière, une croyance, une manipulation, une hallucination collective ou une dimension du réel que les instruments disponibles ne permettraient pas encore d’établir ? Et comment gouverner une société lorsque des réels concurrents — scientifiques, politiques, spirituels, complotistes ou intimes — revendiquent chacun leur propre légitimité ?

Le problème n’est alors plus seulement de savoir qui possède l’information, mais qui dispose du pouvoir de déterminer ce qui peut être tenu pour vrai.

Une prospective née du présent

Le monde de H+ _La Trame n’est pas situé dans un avenir très éloigné. Il dérive de décisions, de technologies et de tendances qui existent déjà.

Nous confions davantage de décisions à des systèmes algorithmiques. Les données et les infrastructures numériques se concentrent entre un petit nombre d’acteurs. Les États cherchent à reconquérir leur souveraineté technologique. Les outils médicaux deviennent prédictifs. Les biotechnologies modifient progressivement la frontière entre réparer et augmenter. Les politiques écologiques doivent arbitrer entre des intérêts humains, économiques et environnementaux parfois incompatibles. Dans le même temps, les dispositifs numériques participent de plus en plus à la fabrication de nos perceptions, de nos croyances et de notre représentation commune du monde.

Le roman prend ces orientations au sérieux et les pousse plus loin. Non pour annoncer ce qui arrivera, mais pour poser une autre question :

Que devient une civilisation lorsque plusieurs choix raisonnables, pris séparément, finissent par produire ensemble un monde que personne n’avait véritablement choisi ?

C’est là que commence H+ _La Trame.

Et c’est aussi pourquoi ses premières pages ne s’ouvrent ni dans un laboratoire ni devant une intelligence artificielle. Elles commencent par une jeune femme en vacances sur une île grecque. Par un âne. Par un accident évité de justesse. Par une rencontre.

Unidivers vous invite à franchir le premier seuil de H+ _La Trame, et un nouveau chaque jour durant tout le mois d’août.

Nicolas Roberti

L’auteur

Nicolas Roberti

Nicolas Roberti est passionné par toutes les formes d'expression culturelle. Docteur de l'Ecole pratique des Hautes Etudes, il étudie les interactions entre conceptions spirituelles univoques du monde et pratiques idéologiques totalitaires. Conscient d’une crise dangereuse de la démocratie, il a créé en 2011 le magazine Unidivers, dont il dirige la rédaction, au profit de la nécessaire refondation d’un en-commun démocratique inclusif, solidaire et heureux.