Il existe des rencontres dont personne ne mesure immédiatement la portée. Elles semblent appartenir à l’ordre des jours ordinaires. Puis le temps passe, et l’on découvre qu’un monde entier avait commencé à basculer à cet instant précis. Les pages qui suivent racontent l’une de ces rencontres.
Bienvenue dans H+ _La Trame, partie I, chapitres 1 à 3. Premier seuil : la rencontre.
H+ _La Trame est une œuvre de fiction. Toute ressemblance avec des personnes ou situations réelles doit être comprise comme un effet de recomposition imaginaire et non une description fondée sur l’existence réelle d’éléments du parc humain.
I — SINGULARITÉ
Chapitre 1 — Eve, Île de Syros
La blague des trois Chinois perdus en Hollande s’interrompt aussi sèchement que le père d’Eve freine. Un petit âne surgit en trottinant du virage qui leur fait face. Il s’arrête devant la décapotable. À sa suite s’empresse un jeune montagnard qui braille en grec :
— Ankidou ! Ankidou !
Le coup de frein se révèle salutaire, car un camion débouche à vive allure du virage. Le chauffeur se déporte d’un bon mètre afin d’éviter le montagnard, puis braque de justesse et frôle aussi bien l’âne que la décapotable.
Plus de peur que de mal. Mais c’était moins une. Le montagnard hurle de plus belle, le père d’Eve tend un poing rageur en direction du chauffeur du camion qui continue sa course, la mère est blême, les deux jumeaux hébétés, Eve livide.
L’inévitable projection d’un accident mortel dans la tête de chacun est vite chassée par un spectacle inattendu. L’âne Ankidou se rapproche de l’automobile en piaffant de joie. Il vient doucement frotter son museau contre le visage d’Eve. Agréablement surprise, elle se laisse faire avant de caresser l’âne sur le front et entre les deux oreilles où une tache blanche dessine comme un instrument à cordes. Son père, qui a suivi la scène du regard, garde le pied sur le frein, mais constate les bonnes dispositions de l’animal.
— Sorry, miss. My donkey Ankidou seems to like you very much…
— I can see that… lui répond Eve avec un grand sourire.
Le petit âne accepte de repartir avec le montagnard. Son père redémarre la décapotable de location ; ils repartent sur la route escarpée de montagne en direction de leur hôtel. Le soleil caresse aimablement le visage d’Eve, le vent fait danser ses longs cheveux ; contrairement à sa mère, elle préfère ne pas les attacher ni porter de foulard.
Une journée de farniente en famille sur la plus belle plage de l’île de Syros aura suffi à la remettre en forme. Il est vrai qu’Eve ne sort guère épuisée de son année d’études. Elle n’a déployé qu’un effort modéré pour décrocher sa licence de l’École supérieure d’architecture paysagère, d’horticulture et de botanique, avec mention Bien, car elle possède un odorat exceptionnel. Eve a le don de distinguer subtilement les composés olfactifs des végétaux autour d’elle. Ce que les parfumeurs appellent « un nez ». Un atout précieux dans ses études comme dans sa vie. Et la voilà donc en Grèce pour trois semaines de vacances en famille, encore secouée par la peur, mais déjà gagnée par un rire joyeux.
Une fois de retour dans leur bungalow qui donne sur la mer Égée, ses parents et ses frères sautent directement dans l’eau pour finir de se remettre de toutes ces émotions. Eve préfère s’immerger dans le grand jardin de l’hôtel où les branches des orangers ploient sous leurs fruits charnus et parfumés. Du fond des feuillages, un bourdonnement grave se confond avec le bruit de la mer. Elle se réjouit de se dégourdir les jambes et de respirer la vie végétale. L’air lui entre dans son corps comme une eau vive.
À peine s’engage-t-elle dans une allée qu’une bouffée d’essences aromatiques se presse dans ses narines : limonène et carvone, mais aussi citral et menthol ; des citronniers et de la menthe s’épanouissent non loin. Enrobée par le soleil doux de la fin de journée, elle déambule d’un pas lent en direction d’un petit banc en pin planté entre deux arbustes.
Une fois assise, elle observe un moment la lumière glisser sur les feuillages. Elle est heureuse. Heureuse d’être en Grèce avec sa famille. Ils sont si heureux ensemble. Pourtant, sa marraine Noor lui manque après plus de deux mois sans la voir : « Et dire qu’elle habite sur l’île de Samos, se dit Eve, à seulement deux cents kilomètres à vol d’oiseau d’ici !… Que se passerait-il si j’allais toquer à sa porte ?… Et que se serait-il passé tout à l’heure si la décapotable avait dégringolé dans la mer, deux cents mètres plus bas ?… Serais-je morte ? Me serais-je projetée en astral avant l’impact ? »
Chapitre 2 — Eve et Noor, École supérieure d’architecture paysagère
En astral… Eve n’en avait jamais parlé à quiconque avant de rencontrer Noor. Noor Khan, la seule médecin spécialiste en art énergétique à être prise au sérieux par toutes les facultés de médecine qui font autorité. C’est pourquoi l’École supérieure d’Architecture paysagère a réussi à l’inviter à donner une conférence exceptionnelle au sujet de « La maîtrise des flux énergétiques dans l’architecture intérieure et paysagère ».
C’est dans un amphithéâtre bondé que la docteure Noor Khan explique que les lieux ne sont jamais neutres : certains respirent, d’autres retiennent, contractent ou dispersent les forces du vivant. Une maison, un jardin, une chambre d’hôpital, une salle de classe peuvent, selon leur orientation, leurs matières, leurs proportions et leurs circulations, favoriser l’apaisement d’un corps ou, au contraire, l’enfermer dans une fatigue invisible. « L’architecture paysagère, explique-t-elle, ne consiste donc pas seulement à composer des formes, des ombres et des perspectives, mais à accorder des milieux, à créer des instruments silencieux capables de moduler la respiration profonde des êtres qui les traversent. »
La conférence se termine sous les applaudissements nourris d’un auditorium plein à craquer. La docteure Noor propose ensuite aux étudiants qui le souhaitent de venir lui serrer un instant les mains afin de ressentir un échange énergétique. Une file indienne se constitue plus ou moins rapidement étant donné qu’une partie des étudiants, dont Eve, a passé la nuit précédente à danser à une soirée LG Straight BT Trans organisée par un couple d’amis non binaires. Le premier étudiant se réjouit ouvertement de ressentir après quelques secondes une sensation de douceur relaxante. Les suivants ressortent ravis, certains embarrassés, deux ou trois franchement moqueurs. Mais la plupart, sans trop savoir pourquoi, gardent les mains ouvertes quelques secondes après les avoir données à cette impressionnante énergéticienne anglo-indienne.
Quand vient le tour d’Eve, la médecin garde ses mains dans les siennes bien plus longtemps, une trentaine de secondes, et regarde en souriant cette jeune étudiante au visage d’une pâleur lumineuse rehaussé par de grands yeux verts et une robe d’un bleu vif. Eve éprouve un curieux bien-être : une vague chaude traverse son corps qui réveille l’état très particulier qu’elle éprouve lorsqu’elle se projette en astral dans son jardin. Son secret.
Noor Khan la relâche. Puis, après le passage du dernier étudiant, elle rejoint Eve et lui propose de faire quelques pas toutes les deux dans le parc de l’École. Eve accepte aussitôt.
Autour de la dame âgée et de la jeune fille s’étend un véritable théâtre de verdure tracé avec une précision d’orfèvre : larges perspectives rectilignes bordées de tilleuls taillés au cordeau, tapis de gazon d’un vert presque irréel, parterres géométriques où s’alignent des mosaïques de fleurs vives. Des bassins miroitants, ponctués de statues mythologiques et de jets d’eau cristallins, renvoient le ciel. Chaque allée débouche sur une autre, comme une succession de révélations calculées pour surprendre le promeneur. Tout respire l’art du jardin à la française : la domination de l’homme sur la nature transformée en ordre parfait, symétrique, théâtral. Triomphe de l’ordre et cage dorée. Un Versailles en miniature.
Il suffit d’une demi-heure de conversation pour que la jeune fille, encouragée par le regard doux et vif de son aînée, lui confie son secret.
— Quand je suis au milieu d’une végétation dense et odoriférante, je me sens bien, légère, pleine de vitalité, comme invitée à sortir de moi-même. Alors c’est comme si je retournais en moi-même et, après une sorte de déclic volontaire dans ma tête, je pars voyager hors de moi, mais pas tout à fait hors de moi non plus… au-dessus et à l’intérieur en même temps. C’est difficile à expliquer…
— Et qu’est-ce que tu y vois ? Que ressens-tu ?
— Je me perçois dans l’endroit d’où je suis partie. Je vois mon corps en dessous. Enfin, non… pas seulement en dessous. En fait, il est là, et moi aussi je suis là, mais autrement. Et, comme superposée, en décalcomanie, je me perçois sous forme de flux d’énergies. Comme si on avait posé un calque lumineux sur moi. Au début, j’avais franchement la trouille, puis je m’y suis habituée. Vers quinze ans, j’ai compris en cherchant sur Internet que je faisais comme d’autres des « voyages en astral ». Et à seize ans, lors d’un voyage au Népal avec ma famille, j’ai découvert que le Livre des morts et certaines représentations médicales bouddhistes décrivaient le corps humain avec des flux d’énergies semblables à ceux que je perçois. Voilà, Noor… vous devez vous dire que je suis timbrée…
— Pas du tout, Eve. Et je vais même te dire que nous sommes des milliers à nous projeter en astral dans la Trame du monde.
— Oui, ça, je sais. Mais le fait de percevoir mon corps traversé de lumière et d’énergies…
— C’est moins courant. Beaucoup voyagent ; bien moins nombreux sont ceux qui perçoivent nettement leur corps astral et les flux qui le traversent.
— Beaucoup moins ?
— Oui. Tu fais partie de la cinquantaine de personnes profanes que j’ai rencontrées dans toute ma déjà longue vie à en être capables. Les autres avaient tous, sans exception, une pratique spirituelle très avancée. Prière, méditation, ascèse. Toi, tu t’es en quelque sorte auto-initiée. C’est exceptionnel.
Eve réfléchit un instant.
— Qu’est-ce que vous entendez par « personnes profanes » ?
— C’est une manière de distinguer certains degrés dans la conscience énergétique que chacun peut avoir de soi. Chez les humains, il y a des personnes ordinaires et des personnes douées. C’est ainsi.
Le mot ordinaires semble à Eve un peu froid. Elle répond d’un ton un peu évasif :
— C’est plus ou moins clair…
Elles marchent en silence. Puis Noor reprend :
— Quand tu es en astral, qu’est-ce que tu y fais ? Tu y restes longtemps ?
— C’est variable… quelques minutes. En fait, c’est comme si je faisais la planche dans un grand bain amniotique. Je me détends, je me relaxe. Et j’en profite pour relâcher mes muscles, pour me défatiguer…
— Et comment fais-tu cela ?
— Là, je suis vraiment gênée…
— Pourquoi ?
— Vous allez me prendre pour une folle…
— Je t’assure que non.
— …
— Au point où nous en sommes, tu peux me le dire.
— Bon… Eh bien, je m’envoie à moi-même de bonnes vibrations. Des good vibes…
— Comment ?
— C’est là que ça devient très spécial…
— Dis-moi, Eve.
— Je parle à mon esprit. Je lui dis : « Visualise là, à droite, mon bras gauche. J’ai trop jardiné, trop bêché, il y a un début de contraction musculaire… détends-le, s’il te plaît… »
— Et ?
— Et le muscle se détend peu à peu.
— Comme cela ?
— En fait, je sens des vibrations qui partent de quelque part dans mon cerveau et viennent faire du bien là où je le demande. Là où je cible. Au début, c’était moins bizarre que déconcertant. Et puis surtout… c’est très agréable. Agréable, et bon pour ma santé.
— Impressionnant, Eve, très impressionnant…
Elles pénètrent dans un bosquet fleuri en forme de petit labyrinthe. Il ressemble à un secret enchâssé dans la rigueur du grand tracé. De hauts treillages de charmilles forment des cloisons végétales et des couloirs étroits qui se croisent et se perdent. On y entre par une grille discrète et, soudain, le bruit de fond du parc disparaît ; la perspective grandiose est remplacée par une intimité feutrée, un silence d’alcôve verte traversé par la vibration… quasi inaudible d’un vent léger dans les feuillages. Des vases moussus, une petite fontaine oubliée, des rosiers sauvages mêlés aux églantines dont le parfum discret enveloppe la jeune femme et son aînée comme un éther parfumé. Au milieu, un vieux banc de pierre les attend.
Après une bonne minute de silence assises sur le banc, Noor reprend :
— Eve, aimerais-tu que nous nous projetions toutes les deux ensemble en astral ?
— Comment : c’est possible ?!…
— Oui. Comme toi, je me projette quotidiennement dans ce qu’on appelle la Trame. J’y perçois mon propre corps énergétique. Cela étant, j’ai aussi la capacité d’y percevoir celui d’une autre personne avec qui je suis reliée.
— C’est complètement dingue. Et vous faites cela comment ?
— Nous allons nous prendre les mains et nous projeter ensemble. Tu es d’accord ?
Eve hésite un instant, puis tend ses mains. Noor les saisit avec douceur.
— Vas-y, Eve. Projette-toi comme tu fais d’habitude.
Il suffit de quelques secondes pour qu’Eve se retrouve en astral. Son corps énergétique fait face à une forme de lumière transparente : le corps astral de Noor qu’elle devine plus qu’elle ne le distingue. L’impression est nouvelle et déroutante ; Eve se sent un peu surprise toute nue par une étrangère.
Vite, elle retrouve le bain de joie habituel de ses projections. Sa gêne se mue en étonnement : le halo du corps astral de Noor semble vibrer, l’observer… c’est curieux.
Noor, elle, contemple le corps énergétique d’Eve, puissamment chatoyant, étonnamment changeant, instable mais pourtant souverainement structuré. Contrairement à la jeune fille, Noor distingue nettement les milliers de petits flux d’énergie multicolores qui traversent Eve. Un intense rayonnement verdoyant se ramifie dans tout son corps astral, animé par des énergies organisées à la manière d’un rhizome : elles se divisent, se rejoignent, se déplacent sans qu’aucune ne semble commander aux autres. Noor n’a jamais rencontré pareille organisation énergétique, pareille signature astrale quasi… anarchique.
Soudain, la joie d’Eve est balayée par un malaise qu’elle connaît de plus en plus souvent durant ses projections : l’impression qu’au milieu de son front une fenêtre, un sas, une porte tente de s’ouvrir, comme l’objectif bloqué d’un appareil photo ou comme un nouveau-né qui essaierait d’ouvrir les yeux. C’est alors qu’elle croit distinguer, face à elle, un filament d’énergie très légèrement violacé émis par le front énergétique de Noor. Il vient prendre appui contre son propre front, comme s’il cherchait à entrer, à pénétrer en elle, dans son esprit. Dans le même temps apparaissent, çà et là, de petits aplats de couleur dans le corps énergétique transparent de Noor. C’est beau, mais également vertigineux, malaisant. Eve ne se sent plus bien du tout. Elle décroche.
Noor se réincorpore juste après elle. Elles se retrouvent sur le banc et lâchent leurs mains en silence.
— Ça va, Eve ?
— Heu… je ne sais pas trop…
— J’ai cru sentir du mécontentement en toi. Tu veux bien me décrire ce que tu ressens ?
— …
— …
— D’abord, j’ai senti votre présence en face de moi, mais d’une manière en quelque sorte fantomatique.
— C’est épatant, Eve !
— Heu… après, c’est comme si vous tentiez de pénétrer mon esprit… Et ça, ce n’était vraiment pas « épatant »…
— Je comprends. Écoute, Eve, je suis désolée. Je ne me doutais pas que tu serais aussi réceptive aux pressions énergétiques. J’ai en effet commencé à me connecter à ton esprit. Mais je ne pensais pas que cela te serait désagréable…
— …
— …
— Ce n’était pas à proprement parler désagréable. Plutôt… déroutant. C’est l’action même, le principe, la situation qui ne me convient pas. Comme si vous me forciez… Et je déteste ça : tout ce et ceux qui forcent ou veulent dominer les autres.
— Je comprends, Eve. Et, encore une fois, je m’excuse. J’aurais dû te demander clairement ton consentement avant.
— …
— Eve, veux-tu que nous réessayions, et que nous consentions l’une et l’autre à ce que chacune de nous entre en contact avec l’autre ?
— Mais dans quel but ? Je suis désolée, mais je préfère qu’on en reste là. Cette situation me met mal à l’aise…
— Parce que je pense que tu as un instrument de musique dans la tête, que tu l’ignores et pourtant que tu as déjà appris par toi-même à en jouer…
Eve pique un fard.
— Un instrument de musique ? Qu’est-ce que vous voulez dire ?…
— Certaines traditions affirment, avec raison, que certaines personnes sont douées d’un instrument en elles. Dans leur cerveau, leur esprit, leur âme. Certains disent qu’il ressemble à une lyre ou à une cithare. Et je peux te dire, Eve, que moi je l’ai. Et que je suis absolument persuadée que tu l’as aussi…
Eve regarde Noor avec une intensité aussi mystérieuse que soudainement joyeuse.
— Oui… je comprends très bien de quoi vous parlez. Je sens depuis des années qu’elle existe cette harpe en moi. Je le sais, mais je n’arrive pas à trouver où.
— Veux-tu que je te montre comment la trouver ?

née le 1er janvier 1914 à Moscou et officiellement décédée le 13 septembre 1944 à Dachau
Chapitre 3 — Noor, Dharamsala
Dans la maison d’hôtes de Dharamsala, en Inde, dans l’Himachal Pradesh, le jour décline doucement, saturé d’encens. Le bruissement des drapeaux de prière suspendus au vent s’élève et résonne sur Terre et dans la Trame astrale. Les tissus multicolores claquent comme des ailes en laissant dans l’air se diffuser des mantras silencieux. À travers la baie ouverte, l’Himalaya se découpe en dents bleutées contre le ciel d’ivoire où une lune fine débute son ascension. Un autel en bois laqué, dressé dans l’angle de la pièce, offre ses flammes fragiles. Des lampes à beurre répandent une odeur âcre et douce qui enveloppe dans un halo tremblotant le visage d’une statue de Bouddha, figé dans une paix cosmique.
Assise en tailleur sur un tapis de laine rouge, la sœur à la fois bouddhiste et de sang du Dalaï-Lama garde les yeux clos. Elle a accepté ce soin énergétique autant par curiosité spirituelle que par fatigue. Une lassitude subtile plie ses épaules. Comme si ses années de méditation l’avaient épurée mais aussi creusée.
La docteure Noor Khan s’approche. Sa silhouette âgée mais gracieuse se détache dans la pénombre parfumée. Elle pose une étole claire sur ses épaules, inspire longuement l’air saturé de prières, laisse son esprit se relier à la Trame cosmique puis lève ses mains. À l’extérieur, les drapeaux de prière bruissent « Om mani padme hum… » ; la première syllabe se prolonge après que les tissus ont cessé de claquer. À l’intérieur, la scène ressemble à une bénédiction. En elle, Noor ne récite pourtant pas un sutra, elle ouvre son Œil intérieur, son troisième Œil, et accorde les cordes de sa Lyre.
Sa main gauche retombe et vient coller sa paume contre celle de la nonne ; la droite se pose sur sa tempe. Noor se projette et commence à exercer d’imperceptibles pressions. À cet instant, l’Art se superpose au rituel : ce qui, pour les fidèles, n’est qu’un geste de compassion devient, pour Noor, le moyen astral de se relier au corps énergétique de la nonne. Ça y est. Voilà. Elle compose un premier accord sur les trois cordes de suggestion de sa Lyre — éclaircir.
Une vibration naît dans la sœur et la parcourt. Comme une musique silencieuse, un fil qu’elle perçoit courir dans sa poitrine et son esprit. Rares sont les patients qui perçoivent ainsi les accords vibratoires exercés sur eux par la Lyre d’un médecin pythagoricien. Noor sait aussitôt que la nonne est à l’écoute, qu’elle est ouverte et disponible. Et cette dernière sait en retour que la médecin le sait. Cette reconnaissance muette suffit à faire naître entre elles une joie partagée.
Les accords invisibles des cinq cordes d’harmonie se déploient — apaiser, réunifier. La nonne sent une chaleur monter comme une flamme douce sous sa peau et dans les plis de sa conscience. Toujours reliées par les paumes, Noor poursuit son soin. Elle déplace des flux : des nœuds s’ouvrent, des densités s’allègent. Des pensées éparses se recomposent, des émotions se réaccordent, comme si une main avait lustré une corde dissonante jusqu’à ce qu’elle chante juste. Une eau claire semble couler à travers la poitrine de la nonne en emportant un voile d’angoisse ténu mais persistant.
Noor inspire profondément. L’air de la pièce résonne désormais de deux chants superposés : celui de la Trame cosmique, porté par l’encens, et celui des accords des sept cordes de la maîtrise, inaudibles mais plus denses, comme un battement d’ailes dans le sang. Les deux chants orchestrent l’harmonisation vibratoire ; et ce, dans les deux sens. La nonne sent ses énergies se redéployer avec une vigueur nouvelle. Mais les particules d’énergie libérées par le travail de Noor sur cette dernière reviennent vers elle. Elles affluent vers Noor qui les reçoit avec gratitude, comme on recueille une offrande. Elles descendent dans ses cellules y entretenir la braise de sa propre vitalité.
La vibration décroît. Noor met fin à sa projection astrale dans la Trame, cet espace invisible, ni au-dessus ni parallèle, mais au croisement, où chacun peut contempler son propre corps énergétique et, pour les plus talentueux, percevoir et se relier à celui des autres pour les soigner.
Les lampes à beurre se stabilisent, leurs flammes plus droites, comme si l’air lui-même s’était pacifié. Noor abaisse ses mains. La sœur du Dalaï-Lama entrouvre les paupières, ses yeux brillent de larmes fines.
— Une nouvelle clarté s’ouvre en moi, déclare-t-elle en souriant, comme si quelques vieilles ombres avaient trouvé enfin leur place.
Noor aussi sourit avec bienveillance :
— Ce n’est pas moi qui ai ouvert. Vous aviez déjà la clé. J’ai seulement touché la serrure.
La nonne bouddhiste rit légèrement. Un rire juvénile qui fait trembler ses épaules menues et son visage qui ressemble à une jolie pomme ridée de tout de même 106 ans. En observant son visage si bon, Noor ressent une joie presque voluptueuse la traverser tandis que la chaleur des particules d’énergie reçues en retour achève de se répandre en elle. Une chaleur qu’il faut toujours contenir afin de ne jamais confondre recevoir et prendre.
Cher lecteur, vous venez de franchir le premier seuil. Le prochain : Le refus. A demain !








