Aller au contenu
UNIDIVERSLE MÉDIAVERS CULTUREL

Dans La Marelle, Maelan Paranthoen joue avec les préjugés de la maternité et du travail du sexe

La Marelle est le premier roman de Malen Paranthoen diffusé en autoédition. Ce récit épistolaire paraîtra le 28 octobre 2026 aux éditions fier·es, maison d’édition queer, engagée et indépendante fondée à Rennes.

Au fil de leur correspondance, une travailleuse du sexe et une jeune mère confrontée aux difficultés du post-partum nouent une relation inattendue. Par une écriture accessible et deux voix nettement différenciées, l’autrice interroge les représentations de la maternité et du travail du sexe, mais aussi l’isolement et les injonctions qui pèsent sur les femmes.

« Je te laisse ce mot dans la boîte aux lettres parce que donner rendez-vous à quelqu’un.e, et ne pas être là, c’est quand même le comble de l’irrespect. » Alice est une jeune mère en plein post-partum ; Maya, une travailleuse du sexe (TDS). À la suite d’un rendez-vous manqué, elles entament une correspondance dans laquelle chacune raconte son quotidien, ses difficultés et ses contradictions. La Marelle est le premier livre publié de la Rennaise Maelan Paranthoen : non pas le premier qu’elle ait commencé, mais le premier qu’elle a mené à son terme.

Portrait de l’autrice rennaise Maelan Paranthoen
Maelan Paranthoen

L’écriture de son romain a été nourri de son expérience de la maternité et son activité de coordinatrice au sein des Pétrolettes, association de santé communautaire fondée par et pour les personnes travailleuses du sexe. « En commençant à travailler avec Les Pétrolettes, beaucoup de choses ont fait écho : l’isolement des TDS, le discours majoritaire qu’on entend sur ce travail », raconte-t-elle. « Ça m’a un peu fait penser à la manière dont on m’avait dépeint la maternité avant que je ne sois moi-même mère. » Deux expériences en apparence éloignées se rejoignent ainsi autour d’un même constat : entre les discours sociaux et les réalités vécues, l’écart peut être immense.

Deux femmes ordinaires, deux réalités rarement entendues

La Marelle témoigne de l’intérêt de Maelan Paranthoen pour les trajectoires de femmes ordinaires et pour les injonctions auxquelles elles doivent faire face dans leur vie personnelle comme professionnelle. Avant d’inscrire Alice et Maya dans le monde contemporain, l’autrice situait généralement ses histoires au XIXe siècle. « Inutile d’avoir gravi l’Everest ou connu des histoires d’amour tumultueuses pour qu’une histoire mérite d’être racontée. » Avec La Marelle, elle fait précisément de l’ordinaire une matière romanesque : les journées répétitives, les frustrations, les petits arrangements avec soi-même et les conversations que l’on ne peut avoir avec personne d’autre.

Maya et Alice ont des personnalités et des vies a priori antinomiques, mais elles finissent par se reconnaître l’une dans l’autre. À la faveur d’un incident sans gravité, leur correspondance commence. Très vite, les préjugés et les injonctions qui pèsent sur leurs situations respectives se répondent et les rapprochent. « Je ne voulais pas qu’elles soient des féministes convaincues et irréprochables, j’avais envie qu’elles aient toutes les deux des choses à apprendre », précise Maelan Paranthoen. « Je ne suis pas d’accord avec tous les propos de Maya et j’ai parfois eu envie de tirer la main d’Alice pour qu’elle avance un peu plus vite. »

« On ne veut pas trop des enfants de moins de trois ans dans l’espace public et, en disant qu’on n’en veut pas, on dit aussi qu’on ne veut pas des mères. » — Maelan Paranthoen

La maternité après les images idéalisées

D’un côté, Alice est une jeune mère à fleur de peau. Elle a longtemps envisagé la maternité comme un accomplissement et une manière de se réaliser. « C’est ce qu’on nous vend dans les livres, dans les films », mais la réalité se révèle plus ambivalente, plus difficile. « Elle n’a pas l’épanouissement promis », explique l’autrice, avant de préciser : « Je me suis pas inspirée de ma propre expérience, ma maternité n’a rien eu à voir, mais de ce que je lis depuis quatre ans sur Instagram et des cercles dont je fais partie. »

À travers Alice, le roman aborde les semaines et les mois qui suivent l’accouchement, ce post-partum encore trop souvent réduit à une simple période de récupération physique. Le personnage éprouve la fatigue, la solitude, la transformation du corps, la diminution des interactions sociales et le sentiment de ne plus savoir quelle place occuper. La naissance de son enfant n’efface ni ses doutes ni ses besoins personnels. Elle les rend parfois plus difficiles à formuler, dans un environnement qui attend avant tout d’elle qu’elle se déclare heureuse.

Le travail du sexe au-delà des représentations imposées

De l’autre côté se trouve Maya, plus volcanique, plus frontale, fatiguée de devoir constamment expliquer son métier et déconstruire les fantasmes des autres. « Maya ne s’embête pas avec des fioritures. » Là où Alice met en crise les images idéalisées de la maternité, Maya confronte le lectorat aux stigmates qui entourent le travail du sexe. Le roman ne cherche pas à transformer cette dernière en porte-parole irréprochable : il lui laisse ses colères, ses angles morts et ses contradictions.

Cette perspective rappelle notamment le roman graphique Bagarre érotique. Récits d’une travailleuse du sexe, publié par Klou en 2022 aux éditions Anne Carrière. L’autrice et dessinatrice y raconte son parcours personnel et militant tout en déconstruisant les préjugés attachés à son activité. « Les Pétrolettes ont été un vivier de connaissances en ce qui concerne le féminisme inclusif et intersectionnel », souligne Maelan Paranthoen. Son roman s’appuie ainsi sur une connaissance concrète des discours, des revendications et des difficultés rencontrées par les personnes concernées, sans pour autant se transformer en essai ou en manifeste.

Couverture du roman La Marelle de Maelan Paranthoen
L’illustration de couverture a été réalisée par Damien Guillard

La lettre comme espace d’écoute et de transformation

Sans véritablement se connaître, Alice et Maya trouvent dans leur correspondance l’espace d’écoute qui leur manquait. La première cherche désespérément une interaction sociale ; la seconde, malgré son apparente rudesse, se montre sensible à sa fragilité. Leur besoin de parler l’emporte sur leurs réticences. Il est parfois plus simple de se confier à une inconnue, précisément parce qu’elle se situe en dehors des rôles familiaux, amicaux ou professionnels qui enferment la parole.

Entre l’anecdote d’un client qui pose un lapin à Maya et le souvenir de la première nuit passée sans son bébé pour Alice, chacune livre des fragments de son existence. Les détails les plus ordinaires cristallisent alors des questions bien réelles : le rapport au corps, l’argent, le couple, la disponibilité permanente attendue des femmes, la difficulté à préserver un espace intime ou la possibilité de définir soi-même ce qui constitue une vie accomplie.

Leurs échanges prennent progressivement une dimension plus réflexive, sans cesser de rester incarnés. Une forme de pédagogie se dégage du récit, mais celle-ci naît du dialogue plutôt que d’un discours imposé au lecteur. Alice et Maya apprennent l’une de l’autre et sur elles-mêmes ; le lectorat progresse avec elles, au rythme des lettres et des déplacements intérieurs qu’elles provoquent.

« Le format de la lettre me permet de penser, de réfléchir, de soupeser, et ça ancre une réalité pour toujours », explique Maelan Paranthoen, qui écrit elle-même de nombreuses lettres. Depuis la naissance de sa fille, elle en rédige dans un carnet afin que celle-ci puisse les lire lorsqu’elle sera plus grande. « Je trouve ça beau de laisser un petit bout de soi et de sa vérité de cette façon. » Dans La Marelle, la correspondance permet également de ralentir le temps : chaque personnage peut revenir sur ce qu’elle a vécu, choisir ce qu’elle veut raconter et formuler des pensées qu’une conversation immédiate aurait peut-être étouffées.

Deux écritures qui évoluent sans se confondre

La voix d’Alice se rapproche davantage de la manière d’écrire habituelle de Maelan Paranthoen. Celle de Maya est plus directe, parfois crue, dans une veine qui peut rappeler Virginie Despentes et son essai devenu culte King Kong Théorie, publié en 2006, dans lequel l’écrivaine aborde notamment la prostitution, les violences sexuelles et les normes imposées aux femmes.

« Son personnage m’a demandé plus d’efforts, ne serait-ce que par l’utilisation de l’écriture inclusive que je n’avais pas l’habitude d’utiliser. » Au fil du roman, les deux styles évoluent néanmoins sans se rejoindre. Maya semble s’adoucir tout en conservant son franc-parler, tandis qu’Alice conquiert peu à peu une plus grande liberté dans sa manière de s’exprimer. L’évolution de leurs écritures rend perceptible celle des personnages : les mots deviennent le lieu où chacune reprend possession de son propre récit.

Cette progression entretient la curiosité jusqu’aux dernières pages. Alice et Maya finiront-elles par se rencontrer ? Continueront-elles à correspondre ad vitam æternam ? Ou cette relation restera-t-elle une parenthèse, suffisamment importante pour leur permettre à toutes deux d’avancer ? Le roman tire précisément sa force de cet entre-deux : une proximité réelle, construite à distance, qui transforme les deux femmes sans leur promettre nécessairement une amitié conforme aux attentes romanesques.

Une seconde vie aux éditions fier·es

Après une première diffusion en autoédition, La Marelle connaîtra une nouvelle publication le 28 octobre 2026. Le roman deviendra le cinquième titre des éditions fier·es, maison queer, engagée et indépendante créée à Rennes en avril 2024 afin de favoriser une plus grande représentation des vies et des cultures LGBTQIA+ dans la littérature francophone.

Pour accompagner cette parution, la maison a lancé le 1er juin 2026 une campagne de précommandes destinée notamment à financer les coûts d’impression et le travail éditorial. Cette seconde vie devrait permettre au texte de rencontrer un lectorat plus large et de bénéficier d’une véritable circulation en librairie. Elle confirme également la cohérence entre le roman de Maelan Paranthoen et le projet des éditions fier·es : publier des récits minoritaires sans les réduire à des démonstrations ou à des identités figées.

Instagram de Maelan ParanthoenSite des éditions fier·es

La Marelle, de Maelan Paranthoen, éditions fier·es.
Prix annoncé : 14 €.
Parution prévue le 28 octobre 2026.

Article connexe :

Emmanuelle Volage

L’auteur

Emmanuelle Volage

Agenda

À faire à Rennes