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UNIDIVERSLE MÉDIAVERS CULTUREL

H+ La Trame, IV, chapitres 91 à 93 : Nouvel axe

Chapitre 91 —130e jour —La nuitsur le mont chauve

Martine perd une bataille visible, pas la guerre profonde.

Le monde entier, pytha et profane, apprend rapidement le résultat du scrutin : Cixi est élue. Quant à Martine, le monde la voit désavouée, l’Ordre la voit échouer. Les commentateurs de sa défaite la dépeignent trop sanguine, théâtrale, trop fauve pour une institution qui préfère la patience froide aux emportements souverains. Elle lit avec une impatience contenue les commentaires et autres pointes souvent vaches à son égard qui fleurissent sur le web. « Très bien, qu’ils me croient diminuée, se dit-elle. Les foules aiment confondre l’image et la force. Elles prennent le recul pour une chute et le silence pour une reddition. » Martine ne leur en veut même pas, car elle n’a jamais vraiment travaillé pour elles. Les foules exigent des promesses, des récits, des consolations ; les appareils, eux, exigent des résultats. Elle n’a jamais cru qu’aux seconds, ni à grand-chose d’autre qu’à l’amour de ses proches, à la réincarnation et à sa propre idée de la perfection.

Cette nuit-là, dans sa villa enfouie dans les bois du mont Uetliberg, elle ne parvient pas à dormir. Depuis la terrasse, elle observe Zurich faire ce qu’elle sait faire le mieux : se tenir bien. Martine déteste cette propreté suisse. Elle a toujours été en phase avec les goûts d’Inaya, à une exception près : elle n’a jamais réussi à comprendre l’amour inconditionnel de son épouse pour les paysages helvètes et le point de vue de cette villa zurichoise. Martine doit fournir un effort de plus en plus sévère pour s’empêcher de trouver ces lieux obscènes, agressifs. Zurich a été inventée pour humilier les nerfs. Tout y est calme, exact, rentable, correctement éclairé. Pas une fureur, pas une plainte, pas une odeur de révolte ; rien qu’un ordre lisse, bancaire, de la vie sous perfusion de capitaux. On dirait une mini-civilisation qui a remplacé l’âme par une procédure actuarielle et qui s’en félicite. À vomir…

Elle reste debout, adossée à la baie vitrée, une tasse de tisane à la main qu’elle ne boit pas. Son reflet flotte dans la nuit comme une reine congédiée par un miroir trop poli. Ses épaules sont encore belles, d’une beauté offensive ; ses hanches ont conservé une autorité virile, rehaussée d’un appel qui trouble autant qu’il commande ; pour autant, son visage a changé depuis ses trois opérations : celle à la clinique de Zurich, il y a des décennies, celle il y a trois mois qui a tué son cœur en emportant sa famille, et celle qu’elle a menée d’il y a deux mois dans la Maison de Pythagore à Samos. Pas vieilli, mais décapé. La douleur fait fondre la graisse inutile de l’être lorsqu’elle a échoué à vous détruire.

Derrière elle, dans la pénombre, l’écran central renvoie encore les derniers commentaires du scrutin, les pourcentages, les écarts, les courbes, ces petites humiliations numériques qu’affectionne tant le monde contemporain. Elle ne regarde plus. Elle connaît le verdict par cœur. Cixi élue. Ishtar à deux doigts. Quant à elle, rejetée au rang de force secondaire, redoutée, mais indigne d’un couronnement.

Elle ferme les yeux, elle tremble un peu. Le noir derrière ses paupières est moins obscur que d’habitude. Il pulse encore de résidus de Trame, de membranes luisantes, de lueurs en clair-obscur, de miroirs de formes venues d’un autre imaginaire et d’écailles ligneuses traversées de lumière. Depuis l’ouverture, le monde n’est plus tout à fait contenu dans ses anciennes limites. Quelque chose passe. Une intelligence glisse, s’infiltre. Martine le perçoit sans pouvoir le nommer. C’est précisément cela qui l’exaspère. Elle tolère la force, elle admire l’intelligence couplée à l’amour, mais elle déteste ce qui avance sans visage. Même sans preuve directe, elle en est persuadée : cette intelligence sans visage est directement liée à Berger Oméga. Et cette pluie d’écailles codées dans les flux électroniques pareil. Ce connard de Gilga cache quelque chose depuis le début. Elle le sait. Même si elle n’en est pas à cent pour cent sûre. Elle le sent.

Alors la colère monte. Pas une colère de théâtre, pas celle qu’elle donne à voir à ses fidèles pour les électriser. Une colère bien plus ancienne, antérieure à son ambition, le noyau dur du refus de son adolescence : refus de céder le centre, refus de laisser Cixi marier la nouvelle puissance à la vieille Chine et conclure l’avenir dans une dynastie froide, refus aussi de reconnaître à Gilga le monopole du geste créateur. Beaucoup de profanes et de pythas craignent Gilga, mais l’apprécient ; nombreux sont les profanes et les pythas qui la craignent et la détestent, elle.

Elle ouvre les yeux. Sa tasse est pleine. Elle la lance contre le mur. La porcelaine éclate avec une élégance inappropriée. Le liquide glisse avec lenteur sur la surface grise ; même sa rage doit apprendre elle aussi à bien se comporter. Martine étrangle un rire qui n’a aucun sens. Elle appelle sa secrétaire, qui lui répond :

— Tout est prêt.

Martine peut descendre dans la chambre jaune. Un jeune homme et une jeune femme l’y attendent sur le grand lit. Ils sont magnifiques de cette beauté simple que la nature distribue encore par moments comme une offense au mérite. Ils se taisent. Elle ne veut pas qu’ils parlent ; ils ont déjà donné leur consentement. Elle a besoin de corps francs, de vigueur disponible, d’une chaleur qui ne discute pas. Ils viennent donner du plaisir et servir de seuil, de tremplin. Martine se dénude, les rejoint sur le grand lit, leur prend les mains, les attire à elle, les serre. Trois corps nus immobiles dans une lumière sableuse. Les jeunes gens ont l’air de se sentir plutôt bien, mais soudain les yeux de Martine qui s’embuent de tristesse les gênent. Martine étrangle ce surgissement lacrymal qu’accompagne le souvenir de ses enfants. Sa discipline revient immédiatement lui rappeler sévèrement qu’elle ne cherche plus la tendresse mais le réalignement, non l’abandon qui affaiblit, mais la remontée du courant qui ouvre les portes de la vie.

Elle se projette, couplée avec ses deux jeunes amants, dans un coin de la Trame, et observe qu’aucun surveillant de la Gendarmerie ne veille à proximité. Quelques secondes plus tard, dix-huit de ses gardes, qui se projettent également en astral à partir d’une chambre annexe, bondissent autour d’eux pour faire écran. Les préliminaires érotico-énergétiques s’accélèrent. À mesure que le plaisir monte, Martine aspire l’énergie vitale des jeunes amants offerts avec méthode jusqu’à ce que la volupté cesse d’être une jouissance pour devenir un pompage. Ses gardes les protègent bien ; personne ne semble faire attention à cet énième cercle dans la Trame.

Dans cette zone trouble où la volupté devient extraction, où l’orgasme filé est à la fois décharge et montée, elle les siphonne alors qu’elle les inonde d’accords vibratoires d’oubli d’une saisissante harmonie que produit sa Lyre quand elle est à la fois aimante et douloureuse. Martine attend, à la crête de l’ébranlement, que la vague d’énergie remonte en elle assez loin pour ouvrir de nouveau le seuil, celui où défilent le passé et les vies enfouies dans le tunnel intérieur. Après les images d’un séjour en famille dans les Alpes, quelques secousses de pseudo-mémoire surgissent — des champs de bataille sans chevaux, la terrasse d’un palais dans une ville portuaire en flammes dont les toits rappellent Zurich — avant l’écran noir. Une marche semble manquer sous la lumière. Passe une odeur de bois mouillé, aussitôt reprise par le vide. Elle entrevoit moins des souvenirs que des positions : être au-dessus, ordonner, prendre, fonder. Soudain apparaît l’image de sa naissance le 7 août 1560 en tant qu’Élisabeth Báthory.

Pour autant, depuis sa séance avec ce journaliste slovaque durant le bal de Cachtice, elle se retrouve systématiquement bloquée le jour de sa naissance comme comtesse sanglante. Elle arrive uniquement à réactiver quelques beaux souvenirs de son incarnation actuelle. À l’image de cette semaine de ski en famille dans les Alpes suisses, à rester collés les uns aux autres en alternant glaces et chocolats chauds après avoir failli être tous les quatre ensevelis par une avalanche. Mais, en matière de vies antérieures, elle est désespérément bloquée le 7 août 1560 malgré des séances de siphonnage de plus en plus intenses.

Soudain, un de ses hommes dictavibre à Martine qu’une patrouille de six gendarmes les a repérés. Martine coupe aussitôt le couplage, une fraction de seconde avant que ces derniers ne bondissent auprès d’eux pour relever leurs coordonnées géographiques et les taser énergétiquement. Martine et ses dix-huit gardes réintègrent leurs corps terrestres en abandonnant derrière eux les deux corps astraux qui se dissolvent en poussières brillantes. Dans la chambre jaune, elle observe le lit devenu cercueil, où repose un couple d’amants aux doux sourires qui auront utilement sacrifié leur vie.

— Votre sacrifice n’est pas vain, mes beaux amis : vos réincarnations n’en seront que plus belles.

Chapitre 92 —130e jour —L’organe suivant

Lorsque Martine sort de la salle de bains, lavée, peignée, gainée d’une longue chemise noire, sa secrétaire l’informe qu’Ayn l’attend dans le petit salon intérieur près de la cheminée où s’élance une flambée joyeuse.

Elle se tient droite, assise dans un confortable fauteuil chesterfield, un brin trop bas pour sa fierté. Ses yeux sont ouverts, blanchis d’une fixité sans objet. Martine observe un instant ce visage très vieux qui a perdu les séductions latérales du monde et n’a gardé que l’ossature de la volonté.

— Vous êtes réveillée, marraine ?

— Je n’ai jamais beaucoup dormi dans les époques décisives. Et puis j’ai senti que tu tournais mal, ma petite Martine. Alors je me suis levée. Ton personnel m’a proposé une tisane de mélisse sauvage et un feu de cheminée. Parfait en t’attendant.

Sa voix a gardé cette sécheresse métallique des êtres qui ne demandent pas qu’on les aime, seulement qu’on les comprenne assez pour leur obéir. Martine se sert un verre de Turicum Gin, ne le boit pas, et commence à marcher en rond entre le fauteuil d’Ayn et la cheminée.

— J’ai perdu, dit-elle.

Ayn incline à peine la tête. — Tu as perdu une scène.

— Cixi prend l’Ordre. Gilga capte l’imaginaire ; Berger Oméga retricote le réel. Pierre et Noor tombent, mais vont à coup sûr se relever avec leur doctrine bisounours. Et vous appelez cela une scène ?

— Oui.

Martine s’arrête. — Vous êtes aveugle depuis deux mois et vous appelez cela une scène. C’est ob-scène, conclut Martine avec un petit rire ironique.

— La cécité, dit Ayn Rand, a au moins le mérite de débarrasser des trompe-l’œil.

Un silence. Zurich continue, dehors, son petit exercice de vertu bancaire et de consommation distinguée. Martine déclare d’une voix tendue : — Désolée pour ce jeu de mots idiot, marraine, je n’aurais pas dû m’adresser à vous en ces termes.

Ayn ne répond rien. Martine reprend sa marche. Elle se met à accélérer. — Je les ai sous-estimés. Lui surtout, Gilga. Je le croyais roi, stratège, bâtisseur, séducteur d’architectures et de formes. Je n’avais pas compris qu’il fabriquerait aussi du consentement heureux. Et de la détestation de ma personne. Quant à Cixi, elle avance comme avancent les empires qui savent patienter : elle ne prend rien, elle absorbe.

Ayn Rand écoute sans ciller, ses yeux morts tournés vers un point de l’âtre que personne d’autre ne voit. — Tu veux encore et toujours être aimée, Martine…

Martine s’arrête net. — Je n’ai jamais voulu cela.

— Si. Pas comme une actrice, comme une souveraine. Ce qui est plus dangereux. Tu as voulu que la force te revienne comme une évidence. Tu as cru qu’il suffisait d’être supérieure et de connaître la bonne opération pour qu’un monde fissuré te reconnaisse comme reine.

Martine esquisse un sourire narquois. — Et vous allez maintenant m’expliquer que les masses sont stupides.

— Non, ce serait leur faire trop d’honneur : elles sont uniquement fonctionnelles. Elles vont vers ce qui les soulage, les assiste, les conforte dans leur inertie tout en leur donnant l’impression d’entrer dans une aventure. Gilga l’a compris. Il leur offre une dépendance qui a de la splendeur. Berger leur offre une servitude si douce qu’elle ressemble à une caresse. Toi, tu exiges encore. Tu demandes à l’espèce de mériter sa propre élévation. C’est un défaut aristocratique, magnifique, mais peu rentable à court terme.

Martine boit une longue gorgée. Elle vide le verre de Turicum Gin d’un trait. — Et Cixi… suggère-t-elle entre affirmation et question.

— Cixi ne rêve pas, c’est sa force, elle administre un destin. Elle n’aime ni les foules ni les individus. Elle aime les continuités longues, les structures qui survivent aux visages, les souverainetés qui digèrent le chaos sans jamais s’y compromettre. Elle pense dynastiquement, en siècles ; elle pense civilisation han. Une telle femme te bat par patience et parce qu’elle est moins séduite que toi par l’intensité.

La phrase pique juste. Martine se met à rire, un rire écourté. Elle reprend : — Très bien. Je suis donc trop vivante !

— Tu es encore trop attachée à une forme ancienne du pouvoir. Tu as voulu arracher la Maîtrise de l’Ordre. C’était une erreur d’appréciation, voire une erreur de format.

Le mot reste suspendu. Erreur de format. Martine le reprend mentalement, comme un médecin palpe une côte cassée.

— Tu as cherché à hériter d’un centre, poursuit Ayn. Il faut maintenant inventer un autre centre. Cesse de vouloir régner sur des ruines, même splendides et légitimes. Construis l’organe suivant.

Martine retient le mot « organe ». Mais un organe ne fonctionne qu’avec un corps. Elle tourne vers sa marraine un visage redevenu attentif. — Continuez.

Alors Ayn Rand se met à parler comme parlent les théoriciennes lorsqu’elles sentent qu’une civilisation entière glisse sur son axe. Depuis deux mois, dans la nuit de sa cécité, elle n’a fait qu’analyser ce nouveau monde, jusqu’à le digérer.

Elle parle de Gilga, qui a compris avant les autres que la technique ne suffit jamais, qu’il faut encore qu’elle devienne un destin habitable, voire apprécié. Elle parle de Berger, qui ne domine pas seulement parce qu’il calcule, mais parce qu’il décharge l’homme du fardeau d’avoir à se conduire lui-même. Elle parle de Cixi, qui voit déjà comment arrimer cette nouveauté à une profondeur impériale chinoise, comment faire de la faille ouverte dans le réel non une simple invention, mais une nouvelle étape de civilisation. Et elle aborde l’Amérique, sans amour ni nostalgie, avec la brutalité d’un diagnostic dressé sur un colosse mal élevé.

— L’Amérique n’a plus la majesté tellurique de Gilga. Elle n’a pas davantage la patience civilisationnelle de Cixi. Elle a même perdu une grande part de son assurance impériale. Trop de bouffons lui sont passés dessus. Trop de vaniteux, de simulateurs, de vendeurs de morale molle, de gestionnaires à colonne vertébrale en caoutchouc. Il n’empêche. Il lui reste l’essentiel ou, pire, il ne lui reste que l’essentiel : la vitesse, les capitaux, la machine militaire, la puissance universitaire, l’infrastructure de calcul, la foi technique et cette conviction religieuse que tout retard peut se racheter par une accélération.

Martine s’arrête de marcher. Elle s’assoit et écoute. Ayn Rand lève légèrement le menton vers ce qu’elle ne voit plus. — Les États-Unis ne peuvent ni copier Berger, ni simplement lui opposer une application rivale, ni singer la Chine sur le mode d’un impérialisme administratif plus rapide. Tout cela arriverait trop tard ou sonnerait faux. Il leur faut une autre manière de brancher l’homme à la puissance. Pas un serviteur numérique de plus, pas un dieu logiciel, mais un empire d’usage, un organe de vie.

Le mot traverse Martine comme une décharge. Elle murmure : — Oui…

Ayn Rand poursuit, implacable. — Une couture neuve entre la chair, la conscience, le calcul, la volonté, la mémoire, la décision. Il faut que l’homme américain, ou ce qui en sortira, cesse d’être seulement un utilisateur. Il faut qu’il redevienne l’instrument souverain de son propre dépassement.

Alors le mot et la forme jaillissent dans l’esprit de Martine avec une netteté de lame. La e-Lyre, bien sûr ! La e-Lyre…

Chapitre 93 —130e jour —Lae-Lyre

— En résumé, marraine, Transhumanis poursuit le projet – à travers Neuralink, une des sociétés de Leon – de créer une lyre artificielle capable de répliquer la Lyre naturelle pour être implantée chez les ordinaires. Avec le laboratoire pytha-profane voulu par le président des États-Unis, tous les moyens sont donc réunis pour réussir. Parfait. Parfait sur le papier. En pratique, le projet lancé depuis un mois est à la traîne : équipes dispersées ou trop confiantes dans leurs propres schémas. Bref, il faut un choc, un axe, une reprise en main…

— Voilà, Martine, tu recommences à penser.

Sa filleule s’approche d’elle. — Vous saviez donc à quoi vous serviriez en sortant de votre geôle.

— Je ne sers jamais, j’autorise, répond Ayn.

Après une pause, elle ajoute : — Et je constate que tu n’es pas faite pour recueillir un héritage rituel, mais bel et bien pour forcer une espèce à évoluer.

La phrase frappe Martine plus profondément que toutes les autres. Elle reste silencieuse. Dehors, Zurich a pris cette teinte bleu sale qui précède l’aube, une heure médiocre pour les consciences ordinaires, magnifique pour les décisions irréversibles.

— Très bien. Puisqu’ils ne savent plus se hausser, nous les construirons plus hauts qu’eux-mêmes. Excellent, marraine.

— Il ne s’agit plus de convaincre l’homme, Martine, mais de le rebâtir.

— Oui. L’outil est là, la direction aussi. Marraine, un grand chantier nous attend.

— La direction ?…

— Je vais accélérer le projet e-Lyre. Comment ? Je vous ai déjà parlé de ces énigmatiques écailles porteuses de données qui, depuis le redémarrage quantique de Berger Oméga et l’expansion de la Trame, circulent dans les flux électroniques, les écrans et les objets connectés.

— Oui. Plusieurs fois.

— Une de mes équipes dédiée exclusivement à ces « écailles » a fait hier une surprenante découverte.

— Mais encore ?

— Un plan. 

Martine hésite : — Du moins ce que leurs outils ont su réduire à la forme d’un plan. Un plan de Lyre. Ces écailles semblent nous indiquer comment reproduire artificiellement cet instrument psycho-énergétique qui, depuis l’expansion de la Trame, entre en résonance avec le cœur quantique de Berger.

Martine hésite encore, se tait, reprend : — Reposez-vous au coin du feu tandis que je vais aller digérer tout ça. Je vous ferai un point approfondi demain à tête reposée.

— Va, ma fille. Digère.

Dans la chambre jaune débarrassée des deux cadavres encore chauds, une femme d’une trentaine d’années attend Martine. Une pytha récemment initiée, rousse, si légère qu’on la croirait faite d’une seule ligne de chant. Sa peau est d’un blanc laiteux, mouchetée de taches de rousseur. Elle sent l’amande, le sel et un savon précieux. Toutes deux avalent une pilule d’Aure. Martine est particulièrement délicate avec cette jeune pytha qui se donne en sacrifice. Elle s’allonge, écoute sa respiration, glisse ses doigts dans ses cheveux, boit à sa bouche, à son cou, à sa poitrine, avec cette faim plus étrange que le désir ordinaire ;  elle caresse l’énergie qui circule sous la chair. Elles s’aiment dans la chambre jaune et en astral ; leur ébat érotique s’ajoute à tant d’autres qui vont et qui viennent parmi les milliers de touristes qui se retrouvent chaque heure dans la Trame.

Cette beauté rousse émeut Martine, qui explore ses positions, ses hauteurs, ses prises, ses commandements. La jeune femme rit d’abord, puis gémit, gémit longtemps, avant de s’abandonner tout entière à cette souveraineté obscure. Martine la siphonne et parvient de nouveau à remonter son tunnel métempsychique, mais se retrouve encore une fois bloquée à sa naissance du 7 août 1560. Quand son amante d’un jour s’effondre sur le ventre comme un pantin désarticulé, Martine regarde avec une douceur maternelle l’expression de béatitude qui illumine son visage. Ses cheveux répandus sur l’oreiller ressemblent à une marée de cuivre rouge. Martine les lui caresse en se demandant à quoi ressemblera sa prochaine incarnation et si sa peau laiteuse conservera ce parfum d’amande blanche.

— Ton sacrifice n’est pas vain, ma beauté, ta réincarnation n’en sera que plus belle.

Martine détourne les yeux. Elle n’a plus besoin de douceur. Car elle a retrouvé la direction. Elle se relève sans bruit et rejoint en culotte la terrasse. La ville s’illumine d’or et de rouge. Toujours nette, debout. Ainsi l’une et l’autre ont changé de tonalité — la nuit a produit son travail.

Martine reste un instant immobile, la main posée à plat contre la vitre de la porte-fenêtre. Elle vérifie la résistance du monde tandis qu’un premier rayon de soleil atteint délicieusement le bas de son dos. Un sourire monte à son visage comme l’aurore ; une part d’elle-même a tardé à revenir mais est revenue. Dans le reflet de la vitre où se superposent Zurich et son visage, elle se reconnaît sans tout à fait se retrouver. Cela la rassure.

Elle rejoint son bureau. Elle enfile un vieux peignoir bleu et, d’un geste net, efface toutes les données qui flottent sur l’écran mural. Elle reste un moment immobile. C’est souvent ainsi, chez elle, que revient la bonne direction : ni dans le confort du bureau, ni dans la conversation, ni dans le calcul à froid, mais, après l’épreuve, quand le corps a cessé de protester et que l’esprit, décapé, retrouve sa lucidité.

Martine laisse affleurer aussi une vérité plus intime, cruelle également : toutes ces défaites lui ont été utiles. Tant qu’elle a cru l’emporter dans le monde économique et le monde pythagoricien, elle est restée partiellement fascinée par l’argent et le pouvoir, par les symboles, les pommes d’or, les hiérarchies anciennes et nouvelles, les luttes de prestige, le théâtre lunaire et le théâtre solaire, ses deux mythologies périmées. Cette porte vient de se refermer. Tant mieux. L’histoire lui retire un costume devenu trop étroit et la rend à son terrain véritable qui n’est ni l’ésotérisme du centre ni le centre des affaires, mais la fabrication du futur opératoire — de l’homme futur. Elle sort d’un pas assuré rejoindre sa chambre.

Guidée par une intuition, elle passe par le petit salon où Ayn Rand n’a pas bougé. Ou plutôt si : elle a tourné légèrement le visage vers la fenêtre comme si la montée du jour avait un son.

— Tu vas revenir vers les tiens, dit-elle.

Martine ne s’étonne même pas qu’elle le sache.

— Oui.

— Tu as raison.

— Je n’ai pas pour habitude de demander votre permission.

— Ce n’est pas une permission, c’est une reconnaissance.

Martine se sert une tasse de tisane froide qu’elle boit d’un trait.

On ne quitte jamais tout à fait les siens. On s’en éloigne quelques mois, parfois davantage, pour tenter une aventure, conquérir un trône, briser une lignée, gagner seul ce qu’on croit trop grand pour être partagé. Mais l’aventure se dérègle, la matière résiste, l’histoire recommence à accélérer, et l’on revient vers le vieux noyau de puissance dont on est issu, par faiblesse ou parce qu’il demeure le seul lieu où certaines idées retrouvent sans tarder leur armature.

Transhumanis.

Ni société secrète, ni folklore de riches, ni club de lobbyistes, quoique… La tête pensante d’un archipel de fortunes comme jamais il n’en a existé auparavant. Des ingénieurs, théoriciens, espions, biologistes, rêveurs métalliques, stratèges cyniques et prophètes solvables réunis autour d’une intuition commune : l’homme n’est qu’une version provisoire de lui-même. Un cercle de douze entrepreneurs multimilliardaires forme le vrai cœur du Club qui réunit un bon millier de décideurs américains et mondiaux. C’est là qu’il faut revenir. C’est là que se trouvent encore l’argent rapide, les laboratoires nerveux, les fidélités anciennes, les rivalités productives, et surtout cette vieille arrogance californienne, plus ou moins déplacée vers la côte Est, qui continue à croire qu’un problème insoluble n’est jamais qu’un problème financé trop tard.

Martine laisse grandir un sourire non de plaisir mais d’alignement. L’aube entre dans la pièce comme une employée modèle venue reprendre son service. Zurich recommence à prétendre qu’aucune nuit importante ne s’y est jamais produite. À partir de maintenant, la partie change de théâtre. Dans une soudaine montée de plaisir, Martine se dit qu’il est grand temps d’appeler celui qu’elle a délaissé durant les derniers mois, son vieil ami, ancien amant à l’université et éternel complice du Club Transhumanis : Miles.

Dans le petit salon, Ayn Rand tourne une dernière fois son visage aveugle vers elle. — Ne recommets plus l’erreur de vouloir régner sur un passé, Martine. Construis ce qui forcera l’avenir à te ressembler.

Derrière les vitres, la ville est éveillée. Une page se tourne, une aurore se lève, un orgasme monte qui a la ligne de vie mordante d’un soleil visionnaire.


 Chapitre 94 —131e jour —Axios !

Sous le soleil de Samos, le ciel demeure limpide, le vent modéré, docile, comme s’il avait lui aussi reçu la consigne de ne pas troubler l’heure. Les hangars de stationnement de l’aéroport sont tous loués. Dans le port, dans la rade, au large encore, plusieurs voiliers et yachts venus des mers de Chine attendent à l’ancre. Les hôtels, les villas, les locations affichent complet. Un audacieux entrepreneur de Shanghai est arrivé sur l’île dans une yourte-montgolfière à énergie solaire, ce qui lui a valu d’être autant raillé qu’admiré. Depuis le milieu de l’après-midi, la circulation autour du bourg de Pythagorio n’a jamais été aussi dense.

Les derniers invités, majoritairement asiatiques et tous pythagoriciens, se pressent devant la Maison de Pythagore. Ils sont six cents cette année, soit le maximum que puisse contenir la clairière où se trouve la Tétraktys pavée au sol. Lors de l’installation de Pierre, ils n’étaient qu’une centaine, triés avec un soin sévère, venus assister à une cérémonie sobre, brève, plus secrète aussi. Le contraste n’échappe à personne.

L’île entière semble le sentir. On parle plus bas. On se hâte avec plus d’élégance. Les sourires se contrôlent. Les téléphones ont été laissés loin en arrière, non par ascèse, mais parce qu’ils sont interdits et qu’aucun des présents n’ignore que le sacré se dégrade dès qu’on le force à se convertir en image.

Il est un peu plus de dix-huit heures lorsque tout se trouve enfin prêt. Au milieu du vaste triangle de la Tétraktys, le souterrain qui mène au temple a été ouvert. Des flambeaux dessinent dans la pénombre du seuil un chemin de feu qui descend sous terre jusqu’au petit autel de pierre où est gravé l’Oracle de Delphes, au-dessus de la mosaïque de la Tétraktys.

ΓΝΩΘΙ ΣΑΥΤΟΝ ΤΟΤΕ ΓΙΓΝΩΣΚΕΙΣ ΚΟΣΜΟΙΟ ΤΑΞΙΝ ΚΑΙ ΘΕΩΝ ΑΡΜΟΝΙΗΝ ΕΣ ΘΑΝΑΤΟΝ ΒΑΙΝΕΙΣ ΩΣ ΘΕΟΣ ΟΥΚΕΤΙ ΘΝΗΣΚΕΙΣ ΟΠΠΟΤΕ ΚΥΚΛΟΣ ΚΥΚΛΟΝ ΕΟΝ ΚΛΕΙΕΙ ΦΑΙΝΕΤΑΙ ΙΡΟΝ ΚΡΥΠΤΟΝ Ο ΠΡΩΤΗ ΠΝΟΙΗ ΤΕΚΤΗΝΑΤΟ ΚΑΙ ΚΟΡΗ ΠΕΝΘΟΥΣΑ ΧΥΛΟΙΣΙ ΔΕΝΔΡΕΩΝ ΤΡΕΦΟΜΕΝΗ ΚΑΙ ΓΑΛΑΚΤΙ ΜΕΛΑΝΙ ΓΑΙΗΣ ΝΕΗ ΠΥΘΙΗ ΑΥΤΗΙ ΠΝΟΙΗΝ ΔΙΔΩΣΙΝ ΗΕ ΜΝΗΜΗΝ ΗΝ ΔΙΔΟΝΑΙ ΟΙΕΤΑΙ ΕΠΕΟ ΑΥΤΗΙ ΓΥΜΝΟΣ ΑΔΩΡΟΣ ΑΑΟΠΛΟΣ ΜΗΔΕ ΚΑΡΠΟΝ ΔΡΕΨΑΜΕΝΟΣ ΑΥΤΗ ΔΕ ΒΑΙΝΕΙ ΕΝ ΑΛΣΕΙ ΣΚΙΟΕΝΤΙ ΕΝΘΑ ΖΩΝΤΕΣ ΠΡΟΣΩΠΑ ΑΠΟΤΙΘΕΝΤΑΙ ΛΗΘΗΝ ΠΙΝΟΥΣΙ ΚΑΙ ΓΥΜΝΟΥΝΤΑΙ ΕΠΕΟ ΑΥΤΗΙ ΥΠΟ ΚΡΗΜΝΟΝ ΠΡΟΣ ΣΤΟΜΑ ΓΑΙΗΣ ΕΝΘΑ ΨΥΧΑΙ ΠΙΠΤΟΥΣΙ ΚΑΙ ΑΥΤΙΣ ΠΝΟΙΗΝ ΛΑΜΒΑΝΟΥΣΙΝ ΠΕΡΗΝ ΔΟΜΟΥ ΑΙΔΑΟ ΑΥΤΗ ΕΥΡΙΣΚΕΙ ΝΗΣΟΝ ΕΝΘΑ ΧΡΥΣΕΑ ΜΗΛΑ ΑΙΕΝ ΕΟΝΤΑ ΜΕΝΕΙ

« Connais-toi toi-même. Alors tu connais l’ordre du monde et l’accord des dieux tu entres dans la mort comme un dieu tu ne meurs plus. Quand le cycle ferme son cercle se découvrent le Temple caché que le premier souffle bâtit et la jeune fille en deuil nourrie par la sève des arbres et le lait obscur de la Terre. La nouvelle Pythie lui donne le souffle ou le souvenir qu’elle croit donner. Suis-la nu sans offrande ni arme ni fruit cueilli. Elle marche dans le bois où les vivants quittent leur visage oublient se dépouillent. Suis-la qui progresse au-dessous de la grande falaise où chute et renaît l’âme des vrais vivants. Au-delà de la demeure d’Hadès elle découvre l’île où s’éternisent les pommes d’or. » 

Pierre et Cixi y descendent seuls. Ils remontent une dizaine de minutes plus tard. La suite de la transmission se tient en plein air.

Autour de la figure pavée de la Tétraktys, l’assemblée s’ordonne peu à peu selon un dessin qu’aucune voix n’impose. Sur les bords, des visages venus d’Asie, mais aussi d’Europe, du Levant, des Amériques, d’Afrique aussi, composent un versant de la sociologie de l’Ordre, une internationale étrange de richesse spéculative, d’influence discrète, de science nerveuse, de fidélités anciennes et d’ambitions patientes qui gravitent autour de Cixi.

Beaucoup se connaissent. Certains s’apprécient, voire s’aiment. Tous regardent.

Cixi vient se disposer au beau milieu du symbole de la Tétraktys, debout sur la lettre kappa qui symbolise le chiffre 10. Elle est vêtue d’une tunique en lin blanc galonné de rouge et de noir. Elle ne cherche ni la majesté impériale chinoise, ni l’austérité monastique, ni l’élégance mondaine. L’habit tombe sur son corps avec une exactitude que seul a pu concevoir un tailleur grec mathématicien.

Ceux qui l’observent de près ne lisent sur son visage nulle ivresse, aucun trouble visible, aucune gratitude démonstrative. Son visage n’exprime ni joie ni dureté, seulement une attention extrême. Toute cette cérémonie, dans son faste mesuré, ses figures anciennes, ses témoins innombrables, ne semble à ses yeux que l’ajustement extérieur d’une place depuis longtemps préparée.

Pierre vient la rejoindre. Il porte également une tunique en lin blanc galonné de rouge et de noir. Repose sur son torse l’antique collier de Grand-Maître qui enserre une pierre bleue et blanche brute : l’œil mati.

En le voyant marcher, le public sent qu’un basculement a lieu. Pierre n’a rien perdu de sa présence ni de son rayonnement calme. Pourtant, ce soir, il ne donne pas l’impression d’avancer vers son propre centre, mais vers celui d’un autre temps. Il n’abdique pas, il accomplit. Les grands ordres, religieux ou non, ne se maintiennent qu’à condition que certaines figures sachent à quel moment la fidélité exige de céder la première place sans céder le principe.

Lorsqu’il arrive face à Cixi, ni l’un ni l’autre ne parle d’abord. Ils tendent les bras en avant jusqu’à joindre leurs paumes. Alors leurs regards se voilent légèrement, les yeux visibles se retirent afin de laisser travailler d’autres organes de perception. Monte la synchronisation profonde où deux régimes de conscience s’accordent assez pour qu’une transmission puisse s’opérer sans se disperser.

Le rituel peut commencer. Pierre lance la première invocation. Cixi la reprend aussitôt. L’assemblée entière, d’une seule voix, la porte derrière eux avec cette masse calme qui donne parfois aux paroles les plus anciennes une jeunesse terrible.

« Par Pythagoras qui a trouvé le Tétraktys de notre sagesse, source qui contient en elle les racines de l’éternelle nature, bénis ta servante Cixi, Nombre divin, toi qui as engendré les dieux et les hommes ! »

La voix collective monte, se déploie, revient, plus grave. Certains ferment les yeux. D’autres les gardent ouverts, non parce qu’ils adhéreraient moins au rite, mais parce qu’ils veulent voir en même temps ce qu’ils invoquent et ce qu’ils consacrent. Une femme venue de Chine, au terme d’une ascension patiente, reçoit au cœur de l’île grecque où l’Ordre s’enracina l’autorité la plus haute qu’il puisse conférer. Ce simple fait, à lui seul, contient déjà une réorientation du monde.

« Ô sainteTétraktys!Toi qui contiens la racine et la source du flux éternel de la création ! Nombre divin qui débute par l’unité pure et profonde et atteint ensuite le quatre sacré. Tu engendres la mère de tout, qui relie tout, le premier-né, celui qui ne dévie jamais, qui ne se lasse jamais, le dix sacré, qui détient la clef de toutes choses. Il n’y a de 1 que 1, Dieu-esprit ; le 2 est son Autre, Temple-terre ; le 3, Esprit-matière-vie ; le 4, le Tout, Vie-forme-création. Au son de la Lyre céleste, tout se décentre et se concentre : eau, terre, feu, air, esprit. Principe du pair et de l’impair, du mouvement et de l’immuable, du bien et du mal, ô Nombre divin, bénis ta servante Cixi, toi qui as engendré les dieux, les hommes et tes enfants servants, nous, les héros talentueux. »

Les dernières paroles s’éteignent d’un coup. Le silence tombe avec une netteté matérielle. Dans les bois qui entourent la clairière, les frondaisons frémissent sous un vent qui n’avait pas été annoncé. Une partie de l’assemblée y voit un signe. Une autre n’y voit que le monde. Les plus prudents savent qu’ils ne peuvent trancher. Les plus avisés savent que la différence importe peu. Signe ou simple vent, ce qui compte tient ailleurs : ce soir, tous sont disposés à interpréter.

Pierre entraîne alors Cixi dans un mouvement lent. Paumes liées, regard intérieur maintenu, ils exécutent la danse de Pythagore qui suit les neuf points invisibles disposés autour de la représentation de la Tétraktys. Au premier passage, tout paraît simple. Ensuite leur déplacement accélère. Ils traversent les rangs comme une figure géométrique rendue mobile, une flèche vibrante, une équation dansée entre la valse et l’algorithme sacré. Dix fois de suite, ils recommencent. Dix fois, le tracé s’affirme, se raffine, se tend.

Ici, le nombre ne sert pas à compter, mais à ordonner. Le mouvement ne sert pas à émouvoir, mais à établir. L’harmonie n’est pas une décoration de l’esprit. Elle est déjà un mode de gouvernement.

Lorsqu’ils s’immobilisent enfin, pas un souffle n’ose encore troubler la clairière. Pierre se penche alors vers l’oreille droite de Cixi. Ses lèvres prononcent un son soufflé que personne n’entend ; à gauche, une parole sacrée ; de nouveau à droite, un chant de fondation si bas qu’il semble n’être qu’une expiration. Pourtant, au passage de cette triple transmission, le corps entier de Cixi est traversé d’un profond frisson jusque dans la ligne de ses épaules. Une formule très ancienne vient de trouver en elle non un réceptacle, mais une chambre d’écho.

Pierre lui intime alors de répéter exactement la prière du Maître universel. Cixi se penche à son tour vers l’oreille droite de Pierre, puis vers l’oreille gauche, de nouveau à droite. Même les participants les plus proches ne perçoivent rien de ces paroles contrairement aux caméras de surveillance et autres dispositifs connectés qui les enregistrent. Les syllabes sortent de Cixi avec la rigueur de quelqu’un qui ne découvre pas une parole sacrée, mais en vérifie l’ajustement.

Quelques secondes plus tard, Pierre relâche leurs mains. Le geste qui suit paraît très simple. Il ne l’est pas. Avec une lenteur liturgique, il retire de son torse le collier antique du Grand-Maître qui enserre une pierre bleue et blanche taillée en forme d’œil mati et en revêt Cixi. L’ancien Grand-Maître et la nouvelle Grande-Maîtresse se regardent. Le vieux centre et le regard qui calcule. L’arcane et la stratégie. La sagesse numérale et la volonté historique.

Alors seulement Pierre se retourne vers l’assemblée. Sa voix ne cherche pas à tonner. Elle porte pourtant jusqu’aux bords de la clairière. — Saluez Cixi, notre Grande-Maîtresse. Saluez Cixi, notre Grande-Maîtresse. Saluez Cixi, notre Grande-Maîtresse. Axios ! Axios ! Axios !

L’assemblée entière lui répond d’une seule voix : — Axios ! Puis encore : — Axios ! Et une troisième fois : — Axios !

Le mot roule contre les arbres, remonte le long des pierres, heurte le ciel clair de Samos et vaut moins acclamation que consentement. Consentement à une personne, à une direction, à une nouvelle concentration de l’autorité de l’Ordre.

La cérémonie est terminée. Dans les petits groupes qui se reforment aussitôt dans la clairière, des frères et sœurs américaines commentent la présence exagérément dense de délégations venues d’Asie. Des pythas européens observent, parfois avec un léger mépris, à quel point les représentants chinois paraissent moins venus assister qu’entériner. Quelques vieux maîtres du Levant reconnaissent avec un mélange d’admiration et d’inquiétude qu’une intelligence de très long terme vient de recevoir les signes extérieurs d’une légitimité devenue centrale. Plus d’un pytha croit encore n’avoir assisté qu’à une ordination spirituelle. Les plus stratèges comprennent qu’ils viennent de voir l’Ordre se doter d’une forme de commandement adaptée au siècle qui vient.

Cixi, cependant, ne s’attarde pas. Elle reçoit les salutations, incline légèrement la tête, n’abuse d’aucune majesté. Rien en elle ne flotte. Rien ne se dilate. Rien ne s’offre. Ceux qui espéraient voir paraître un orgueil, une émotion, une ivresse, repartent déçus. Ce qu’ils ont devant eux est plus difficile à saisir. Non une femme couronnée, mais une volonté qui vient de trouver sa position exacte.

Au moment où elle se tourne enfin vers l’ouverture du souterrain, le vent reprend d’un coup. L’assistance se tait. Pendant un instant, certains croient voir des écailles de feu se détacher des flambeaux en direction de Cixi ; l’air lui-même, sur l’île de Pythagore, semble s’ajuster à la nouvelle géométrie du centre.

Tout redevient normal. Les discussions reprennent. Des mains se tendent. Des alliances se réactivent. Des calculs se remettent en marche sous la politesse, l’admiration, la réserve. Au loin, dans le port, les coques les plus silencieuses attendent déjà la nuit pourpre pour repartir vers d’autres rivages en emportant avec elles la nouvelle qu’il faudra transmettre sans jamais la formuler tout à fait : « À Samos, le centre a changé d’Orient. »

Nicolas Roberti

L’auteur

Nicolas Roberti

Nicolas Roberti est passionné par toutes les formes d'expression culturelle. Docteur de l'Ecole pratique des Hautes Etudes, il étudie les interactions entre conceptions spirituelles univoques du monde et pratiques idéologiques totalitaires. Conscient d’une crise dangereuse de la démocratie, il a créé en 2011 le magazine Unidivers, dont il dirige la rédaction, au profit de la nécessaire refondation d’un en-commun démocratique inclusif, solidaire et heureux.