IV
DIVISION
L’équipe de Martine quitte la Maison de Pythagore rapidement car les treize gendarmes traîtres la préviennent que le commando de la Gendarmerie en route pour Zurich vient de faire demi-tour juste avant d’atterrir et file à toute vitesse par le sud-est ; il devrait rallier Samos dans deux heures, peut-être moins. Martine prend note de l’information, elle s’apprête à se tourner une dernière fois vers la maison de Pythagore, mais elle se retient et ne jette aucun coup d’œil derrière elle. Elle chausse ses lunettes de soleil avec un rictus intraduisible.
La nuit ne tient plus l’île dans sa paume, l’aurore rougeoie. Plus bas, la mer frappe les rochers avec cette obstination sourde qu’ont les choses ou les êtres qui n’ont jamais eu besoin des hommes pour exister. Dans l’allée, les pneus des véhicules ont laissé une odeur de gomme chaude et de poussière écrasée qui flotte au-dessus des bosquets comme un relent de violence mécanique. Pourtant, à mesure qu’elle s’éloigne du domaine, la tension de cet assaut sans bataille se défait en elle. Ce n’est pas de l’apaisement, plutôt une concentration froide. La promesse d’une longue attente qui s’apprête à prendre fin.
Il faut un quart d’heure pour rejoindre les ruines du château de Polycrate. Elle les traverse en direction d’un objectif précis. Douze de ses gardes la suivent à distance. Les vieilles pierres retiennent la chaleur affleurante du jour. Sous ses bottes, des herbes sèches craquent à peine. Elle sait où est l’entrée pour l’avoir aperçue une fois. Une trappe de bois si simple qu’elle semble faite pour un cellier de monastère plutôt que pour l’un des lieux les plus anciens et les plus redoutés de l’Ordre.
Martine murmure dans le vent salé un vers d’un frère ami et poète hélas décédé : « Laveuses des morts dans les eaux-mères du matin – et c’est la terre encore aux ronces de la guerre… »
Sous Samos, on n’enferme pas les violents : l’Ordre enferme les irréductibles. On ne descend pas dans la prison pour les châtier, mais les soustraire. Les figures trop puissantes, dissidentes, contagieuses pour être simplement gomées sont ensevelies là dans la pierre blanchie. Enfermés dans des cellules individuelles, ils respirent grâce à quelques lucarnes zénithales par où parviennent les provisions et s’échappent leurs déchets. Le temps fait le reste. Un temps minéral, sans saisons, qui râpe lentement les certitudes jusqu’à les rendre définitivement silencieuses.
Une fois ouverte, la dalle de bois délivre un étroit passage de marches taillées à même le roc. La prison souterraine est vaste. Trente-trois cellules.
Martine descend les premières marches en prenant appui sur une rampe de fortune. À mesure qu’elle descend, l’air se rafraîchit, l’iode s’efface. Une odeur de pierres humides monte du fond, chargée d’un sédiment plus ancien encore — poussière de papier, cire usée, linge trop longtemps replié. Chaque pas lui rend une part de son propre passé. Pas tant des souvenirs précis que des angles, des intensités, des voix qui ont compté avant même qu’elle ne le comprenne. Surtout l’une d’elles : Ayn Rand. Sa marraine pytha. Ayn, sa marraine et sa première géométrie. Sa première cruauté admise comme nécessité de rigueur.
Sa marraine qui a été condamnée en 1982 par Pierre de Chardin qui présidait à l’époque le Comité d’éthique de l’Ordre. Son crime : avoir soutenu que le siphonnage d’un ordinaire ou d’un pytha consentant ne relevait pas d’un abus criminel mais d’un accord consenti d’intensification supérieure de l’existence actuelle et à venir. Pierre l’accusa de « barbarie sectaire », elle répondit « augmentation partagée ». Prison à perpétuité. Direction la plus ancienne prison de l’Ordre : Polycrate à Samos.
Martine poursuit jusqu’au fond du couloir. Les gardes, derrière elle, ouvrent déjà trois autres cellules. Deux prisonniers sortiront, les autres non. Sur trente-trois prisonniers, 29 sont d’affreux pythasangs criminels qui méritent bien leur sort ; les autres sont des prisonniers idéologiques devenus, à l’exception d’Ayn, trop vieux pour la guerre ou trop brisés pour le monde. En ce qui concerne Ayn, Martine n’a jamais douté un instant de sa force mentale.
Une plaque en bois porte son nom : AYN RAND – perpétuité.
Martine frappe deux fois. Pas de réponse. Elle pousse le loquet, ouvre la porte et entre. La cellule est plus aménagée qu’elle ne l’avait imaginée. Une table étroite, une grande étagère de livres rongés par le temps. Au-dessus d’un lit simple, une lucarne haute où tombe un carré de lumière pauvre. Un espace salle de bains et toilettes s’ouvre à côté de la kitchenette où par une autre lucarne passe une poulie qui sert aux provisions et aux déchets. Près du mur, dans un rocking-chair, une vieille dame assoupie, vêtue d’une robe américaine vintage et d’un foulard russe, a la tête penchée sur un livre mais les yeux fermés.
Le visage a maigri, les lignes se sont durcies, mais l’essentiel demeure intact. Ce n’est ni le charme, ni même l’autorité, mais une forme d’arête. Une façon d’occuper le silence comme s’il était un espace de pensée. Martine fait un pas, Ayn Rand ouvre les yeux. Le regard la traverse d’un seul trait, vif, offensant de netteté.
— Bonjour, ma fille, dit-elle.
Martine s’arrête. Elle n’a pas prévu ce trouble minuscule, cette brèche. Elle a préparé des arguments, des phrases, peut-être même une froideur. Elle trouve une simplicité nue.
— Vous m’attendiez, marraine ?
Ayn arbore un sourire ni tendre ni ironique ; en un mot : exact.
— Je sens les ondes avant qu’elles ne touchent les portes, tu sais bien…
Le ton n’a pas changé. Les années n’ont pas émoussé cette façon de parler comme on découpe proprement une matière trop épaisse.
— Tu as pris ton temps, ajoute-t-elle.
— Oui, quelques décennies, murmure Martine. Le monde n’était pas prêt. Et moi non plus.
— Et toi non plus ?
Martine a un très léger mouvement de tête.
— Et moi non plus. Il aura fallu que je perde tout. Toute ma famille.
Ayn se redresse lentement. Le bois du fauteuil gémit.
— Alors, si tu as tout perdu, dis-moi pourquoi tu viens réveiller une vieille hérétique. Si tu es là, c’est que tu as déjà pris beaucoup à Pierre. Mais pas encore ce que tu désires gagner plus que tout, c’est cela ?…
Martine s’approche. Les murs renvoient un froid plus dense que la température réelle. Cette prison a retenu des corps chauds mais aussi les idées froides qui ont voulu les traverser.
— Marraine, Pierre ne contrôle plus l’Ordre, la Trame s’est étendue, elle est ouverte à tous, les ordinaires s’y projettent aussi. Le secret n’existe plus.
Pour la première fois, une expression mobile passe sur le visage d’Ayn Rand. Pas de stupeur, un calcul très rapide, immédiatement suivi d’un doute qu’elle n’accepte pas encore.
— Oui, je sais. Même prisonniers, nous pouvons encore nous projeter. Je reviens à l’instant même de ma projection matinale dans la Trame.
— Et alors ?
— Alors voilà donc ce que vous avez fait ! assène-t-elle d’un coup inattendu.
— Qui, « vous » ? Ce n’est pas « nous », les pythas, ou bien je ne suis pas au courant…
— Qui d’autre ? Bien sûr que si ! Les catastrophes n’ont jamais d’auteur unique, mais elles ont toujours des héritiers.
Martine tire à elle la seule chaise présente et s’assied en face de sa marraine.
— Ce n’est pas une catastrophe, c’est une ouverture. Ce que vous avez commencé à penser en solitaire depuis un siècle est devenu traversable.
Ayn baisse les yeux vers son carnet avant de fixer Martine.
— Je t’ai appris que la liberté est une forme de solitude éclairée. Et toi, tu te réjouis qu’elle se soit dissoute dans une mer de consciences mêlées !
— Pas dissoute, dépliée.
— Mauvais mot.
— Alors : amplifiée.
Ayn reste immobile un instant.
— Plus mauvais encore.
Martine sent remonter en elle une tension qui ne relève ni de l’impatience ni de l’irritation mais d’une ferveur dure. Elle sait qu’avec d’autres, il faudrait convaincre ; avec Ayn Rand, il faut déplacer l’axiome.
— Vous m’avez appris la rigueur, la responsabilité. Je n’ai rien renié de cette ligne intérieure. Mais la raison n’est plus seule, car elle a trouvé son milieu.
— La raison n’a pas de milieu, la coupe Ayn, elle est ce qui tranche dans les milieux.
— Elle le croit, elle se croit foyer, mais ce n’est qu’une flamme. Nous avons trouvé la chambre où brûlent les autres.
Le silence retombe. Dans la lucarne, la lumière a légèrement tourné. Un insecte frappe deux fois contre la pierre, tombe à terre immobile. Ayn observe Martine longuement ; elle cherche à déterminer non si sa filleule dit vrai, mais si elle est encore récupérable pour sa propre conception du monde.
— Tu parles comme une mystique, finit-elle par lui dire.
— Comme une scientifique qui a franchi le miroir.
Cette fois, Ayn Rand pousse un rire bref, sans joie.
— Toutes les mystiques disent cela au moment où elles cessent de le savoir car elles basculent dans la folie.
Martine retient un geste d’humeur, mais rétorque :
— Et toutes les grandes intelligences prennent d’abord pour une chute dans la folie ce qui les oblige à se déplacer.
Ayn ne répond pas tout de suite. Elle a gardé sa vieille discipline du visage, mais autre chose, finement, travaille sous la peau.
— Si Pierre apprend que tu m’as sortie d’ici, il te fera condamner.
— Il faudrait déjà qu’il se relève…
Ayn lève les yeux.
— Tu l’as donc brisé à ce point ?
Martine sourit froidement.
— Non. Je lui ai seulement montré que le centre et l’avenir ne lui appartiennent plus.
Le silence change de qualité, il n’est plus défensif, il commence à écouter.
Martine reprend doucement :
— Le monde bascule. La morale de Pierre enferme les âmes dans une police de la pureté. Elle veut encore classer, interdire, retrancher, mais la Trame déborde déjà ses murs. J’ai besoin de vous.
— Pour quoi faire ?
— Pour rendre à la liberté sa structure.
Ayn Rand plisse les yeux.
— J’ai cessé de croire à la manipulation des foules.
— Ce ne sont pas les foules qui vous sont proposées, c’est la manipulation de la continuité.
Martine laisse son affirmation descendre entre elles avant de poursuivre :
— Vous m’avez appris que la vie digne d’être vécue est celle qui poursuit son propre bonheur. Très bien. Mais que devient ce “propre” quand la conscience d’un individu n’est plus enfermée dans une seule traversée individuelle ? Qu’est-ce que le “moi” quand la mémoire n’est plus seulement cérébrale, mais vibratoire, et qu’une Trame modifie les relations énergétiques et appelle à concevoir autrement l’espace et le temps ?
Un léger tremblement passe dans les fines mains d’Ayn Rand. Une microfissure.
— Tu veux parler de réincarnations ? dit-elle avec sécheresse.
— Je parle de continuités.
— Les mots mous sont faits pour les idées molles.
— Non, les vieux mots sont parfois trop petits.
Martine sort alors un petit instrument de sa poche et tient dans sa paume une pièce de métal sombre en forme de la lettre grecque oméga aux deux branches arrondies qui s’effilent en pointes.
— Il y a six mois, lors d’un voyage en Égypte avec Inaya et les enfants, nous avons racheté à un trafiquant d’art ce compas en forme d’oméga qu’il avait découvert dans des fouilles de la pyramide de Khéops. Aussitôt, j’ai ressenti l’envie de méditer en sa présence. Je le gardais dans la main lors de mes projections en astral. Pas à pas, grâce à ce compas, comme s’il m’avait orientée, j’ai fini par découvrir un accord inconnu de la Lyre. L’accord ultime, l’alpha et l’oméga. Un accord complexe qui résonne comme la vibration de la lettre oméga quand il est joué lors d’un transfert d’énergie intense. Je veux dire : un transfert terminal.
— Tu veux dire : un siphonnage ?
— Oui.
— Et ?…
— Cet accord ouvre le passage dissimulé dans l’Œil Intérieur : il permet de remonter le cours de ses vies passées.
— Rien que cela… Tu veux dire que cette vieille lune serait vraie ?
— Ok… Et elles ressemblent à quoi, tes vies passées ?
— J’ai été successivement George VI, Arthur Rimbaud, Frédéric Ozanam, le marquis de Sade et la comtesse Báthory. Je n’arrive pas à remonter plus loin, car à chaque fois il me faut une quantité d’énergie de plus en plus grande. Un siphonnage très dense…
— Mazette, rien que cela ! Ouah…
Ayn regarde sa filleule avec un sourire narquois.
— Marraine, je sais de source sûre désormais que la mémoire n’appartient pas au cerveau. Le cerveau n’est qu’un verrou parmi d’autres. Mais la Trame, elle, conserve éternellement ce que les individus pensent perdre au fil de leur existence et de leurs réincarnations.
Ayn la regarde sans ciller, mais ses doigts se sont desserrés sur le livre.
— Si je te crois, dit-elle, l’individu cesse d’être une maison close.
— Il devient un centre mobile.
— Et la liberté ?
— Elle ne consiste plus à s’isoler du tout, mais à traverser sans se dissoudre. Circuler entre notre réincarnation actuelle et nos vies passées, c’est cela l’éternité. Nos vies sont la vie éternelle.
Ayn ferme les yeux.
— C’est hors de tout ce que j’ai cru et défendu.
— Non, marraine, c’en est l’épreuve ultime.
Ayn rouvre les yeux et fixe Martine d’un regard faussement clément :
— Tu as sombré dans la folie, ma pauvre enfant. Je suis désolée pour Inaya, les deux enfants et toi.
Martine va pour s’exprimer, mais Ayn poursuit :
— Ne dis rien : je suis au courant.
Martine laisse échapper un souffle lourd et agacé. Quelques secondes pour retrouver son calme, elle propose sur un ton de bonne lycéenne :
— Si vous voulez, le plus simple, c’est que je vous le démontre.
Ayn ferme les yeux un moment. Elle les rouvre, la vieille dureté n’a pas disparu, mais elle n’occupe plus seule le terrain. Une faim intacte est entrée, une curiosité sans limite, honteuse peut-être, mais invaincue. Ce soleil noir des ardents désirs de savoir.
— Montrer comment ? demande-t-elle.
Martine donne un ordre à Bill, le chef de sa garde :
— Amenez le prisonnier.
Bill et deux gardes entrent quelques instants plus tard avec un prisonnier mains et pieds menottés. Le visage de l’homme comme son physique est dur, sale, répugnant. Ayn détourne la tête aussitôt. Non par dégoût, plutôt parce qu’elle reconnaît trop bien cette scène, cette vieille complicité de la pensée et de l’usage. Sucer un sale type comme cela, tout de même…
— Je suis désolé, marraine, dit Martine, j’aurais préféré une belle et jeune offrande après tant d’années, mais je fais avec ce qu’on a sous la main…
— Suce ma bite, sale chienne ! Je vais te défoncer ta sale chatte de trans, Martine ! Viens par-là, et toi aussi, Ayn, vieille salope !
Ni Martine ni Ayn ne lui répondent. Un garde le bâillonne tandis qu’il continue à vociférer et que plusieurs gardes viennent entourer de leur solide présence la scène. Ayn respire plus vite. Ses mains, pourtant, viennent d’elles-mêmes rejoindre celles de Martine sur les menottes du prisonnier qui gesticule.
Le contact est d’abord sec. Puis la vibration monte. Elle n’a rien d’une musique, rien non plus d’un choc. L’impression qu’une très ancienne serrure commence à céder en plusieurs points à la fois. Les murs reculent, la cellule perd ses angles. Le carré de lumière de la lucarne s’ouvre jusqu’à ne plus ressembler à une lumière, mais à une faille respirante. La Trame s’ouvre. La marraine et la filleule se projettent avec le prisonnier et, entourées par les gardes qui se disposent autour d’elles et du vieux pytha en un cocon protecteur, débutent sans attendre de le siphonner.
Après trois minutes de lutte inégale au cours de laquelle le prisonnier fait montre d’une étonnante résistance énergétique, ses défenses tombent, il se fait siphonner. Martine compose en même temps une série d’accords longs et complexes sur les cordes de sa Lyre qu’Ayn n’avait jamais entendus et qui dirigent la vague énergétique vers le Troisième Œil de cette dernière. La dame âgée sent tout à coup passer à travers sa conscience quelque chose d’infiniment plus vaste que le souvenir délicieux qu’elle en avait. Non une mer d’énergie violente et indistincte, mais un tissage énergétique des temporalités, un champ de tensions, de rémanences, de reprises, de figures inachevées. Des vies, non juxtaposées, mais spiralées. La vague d’énergie précipite la conscience d’Ayn dans le tunnel métempsychique qui s’est ouvert dans son Œil intérieur. Elle bascule sur une marche sans pierre, une racine glissée sous la lumière avec une odeur de terre mouillée. Sa conscience se remet à circuler. Elle revoit ses années passées à New York, à Alexandrie aussi. Elle traverse à nouveau cette nuit à Samarcande qui avait bousculé ses certitudes. Voilà la maison de Saint-Pétersbourg où elle habitait enfant. Tant de gestes, de visages recoupés par une même flamme sans identité stable. Et puis, emportée plus loin par la vague d’énergie, la conscience d’Ayn aborde sa première vie antérieure. Un immense champ où elle sait qu’elle ne sait plus qui elle est. Derrière elle, une nappe tissée ; un enfant gît immobile, le visage bleu de la strangulation.
La vague retombe. La cellule reprend sa taille. La pierre redevient pierre. Ayn reste muette.
Le prisonnier a glissé à terre. Martine ordonne aux gardes d’emporter avec eux cette « ordure » afin de ne laisser aucune trace avant de déclarer : « Ton sacrifice n’est pas vain, sale merde, ta réincarnation n’en sera que… moins laide ! »
Ayn finit par murmurer :
— C’est donc cela…
Martine ne répond pas tout de suite.
— Oui.
Ayn lève les yeux vers elle.
— … la continuité des vies passées.
Martine incline légèrement la tête :
— Oui. La continuité des vies passées et, peut-être, à venir.
— Et la liberté ? demande encore Ayn, soudainement inquiète.
Martine a un regard presque tendre ou, du moins, le plus proche de la tendresse que son visage peut désormais offrir sans se contredire.
— Elle commence au moment où l’on cesse de prendre sa prison pour le monde.
Ayn sourit lentement, un sourire de déplacement.
— Bravo, Martine, tu n’as pas renversé l’axiome, mais tu l’as forcé à sortir de sa cellule. Sincèrement, bravo, ma fille, je suis admirative.
Le visage de Martine s’illumine. Elles restent un moment sans bouger, contentes. Le chef de sa garde glisse à l’oreille de Martine qu’il faut se presser car l’avion de la gendarmerie vient d’entrer dans l’espace aérien grec. Martine se lève et tend la main à sa marraine.
— Venez.
Ayn regarde sa paume avec l’étonnement de celle qui n’en a pas tenu une invitation depuis des décennies. Elle se lève, lentement. Ses jambes tremblent légèrement. Martine lui tend le bras et la soutient sans insister. Dans le couloir exigu, des gardes les précèdent et les suivent. La vieille femme et la dissidente remontent collées l’une à l’autre l’escalier de pierre. À chaque marche, l’air gagne en sel, en espace, en lumière. La prison rend-elle l’une des siennes au monde ou lui restitue-t-elle une question qu’il croyait définitivement ensevelie ?
L’entrée de bois dépassée, la mer Égée s’offre d’un coup. Le vent vient de l’Est. Il porte l’iode, les herbes sèches, la poussière blanche et cette odeur des îles grecques où le soleil et le sel semblent user les choses jusqu’à leur vérité nue. Ayn s’arrête chancelante sur le seuil. Après tant d’années de pierre, d’ombre et de lumière filtrée, le monde ne se donne pas à elle, il l’attaque.
La blancheur frappe son visage — une lame. Elle pousse un cri. Un cri bref, terrible, indigné, comme si la lumière venait de commettre une faute contre elle. Un cri de révolte contre le monde grec, contre la civilisation, contre l’humain. Ses deux mains montent à ses yeux qui n’avaient connu depuis des décennies que la lumière pauvre des lucarnes et reçoivent le matin grec dans sa pure violence d’Atride. Son corps plie, vacille. Martine la retient par le bras au moment où ses jambes manquent de céder sous elle. Le cri s’interrompt. Le silence devient plus violent que la douleur. Ayn garde les paupières closes, la respiration haute, coupée. Ses doigts tremblent contre son visage. Lorsqu’elle rouvre enfin les yeux, ses yeux ont changé. Son regard ne fixe plus rien. Il glisse au-delà des formes. Les pupulles, perdues dans une clarté laiteuse, semblent avoir perdu toute prise sur le monde.
Martine se penche aussitôt.
— Marraine… Vos yeux ont l’air totalement éblouis…
Ayn inspire très profondément ; respirer devient une manière de tenir debout à la place de voir.
— J’avais oublié, dit-elle.
— Quoi ? demande Martine, inquiète.
Ayn tourne le visage vers la mer ou du moins vers ce qu’elle devine encore en être la présence immense.
— La sensation d’exister avant de penser.
Le vent soulève une mèche grise sur sa tempe. Martine la regarde, grave :
— C’est la première porte.
Ayn hoche lentement la tête.
— J’ai passé ma vie à défendre la conscience contre la matière. Et voilà qu’il faut maintenant admettre que le temps en est la synthèse.
Martine lui donne à nouveau le bras pour avancer. Ayn fait un pas, puis un autre. Elle heurte aussitôt un caillou, trébuche légèrement. Ce n’est pas encore une chute, mais ce n’est plus un éblouissement. Martine s’immobilise.
— Vous voyez très mal ?…
Ayn ne répond pas tout de suite. Ses yeux ouverts sont tournés vers une profondeur vide.
— Je vois trop de lumière.
Et ajoute plus bas :
— Ou peut-être plus rien que son souvenir.
Ses mots glissent dans l’air comme une hypothèse que personne ne préfère confirmer. Martine resserre sa main sur son bras.
— Venez, marraine.
Elle la guide entre les pierres avec une attention à la fois tendre et rigoureuse. Les gardes se tiennent à distance. La vieille hérétique et la nouvelle dissidente avancent ensemble parmi les ruines du château de Polycrate, l’une voyant encore, l’autre déjà retirée du visible. Elles gagnent le bord de la falaise. En dessous, la mer bat la pierre avec une régularité de cœur. Le soleil grimpe vers son zénith. Des oiseaux au duvet sombre tournent au-dessus des ruines. Les herbes sèches frémissent dans la lumière. Beauté insultante. Oraculaire. Ayn ne voit plus rien. Ou plutôt si, mais autrement. Son visage se tend vers le large, vers une pensée devenue trop vaste pour ses yeux. Ses yeux blanchissent encore, sa détention vient d’être remplacée non par la liberté, mais par une surexposition plus ancienne que toute prison.
— Quand Pierre de Chardin m’a fait arrêter en 1982, il m’a dit que j’étais la dernière flamme d’un monde éteint.
— Il se trompait.
— Oui. Ce monde n’était pas éteint, il attendait patiemment qu’on rouvre la porte.
Le vent redouble. Un petit bosquet se détache d’une paroi en contrebas.
— Et maintenant ? Que veux-tu de moi, Martine ? D’une visionnaire privée de vision ?
— Que vous soyez la colonne quand beaucoup ne verront plus que la vibration.
Ayn laisse passer quelques secondes. Son visage se tourne légèrement vers sa filleule, mais d’une manière neuve : l’écoute doit désormais remplacer le regard.
— Et toi ?
— Moi, je serai la vibration qui force les colonnes à bouger.
Cette fois, Ayn sourit. Un sourire mince, douloureux, très pur.
— Le monde va me haïr de nouveau.
— Peut-être. Mais cette fois, il nous écoutera.
Elles restent là, côte à côte, tournées vers la mer. Un garde fait signe à Martine qu’il faut vraiment se presser. Mais Ayn murmure :
— En 1931, quand je suis devenue américaine, j’ai cru que la vérité était dans les nombres. En 1957, quand j’ai écrit AtlasShrugged, j’ai cru qu’elle était dans l’intérêt personnel rationnel. En 1982, quand Pierre m’a fait mourir au monde profane, j’ai cru que l’homme devait encore devenir homme. Aujourd’hui, alors que je perds la vue, j’ai la vision nouvelle que la vérité se trouve dans la maîtrise du temps.
Sans détourner ses yeux de l’horizon, Martine poursuit :
— C’est là que tout commence et c’est dans la maîtrise de la circulation du temps et des vies passées que chacun trouvera l’éternité. « Suis-la qui progresse au-dessous de la grande falaise où chute et renaît l’âme des vrais vivants…
Ayn la coupe et poursuit :
— … Elle découvre l’île où s’éternisent les pommes d’or. »
Et tandis qu’elles quittent les ruines du château, la lumière de Samos vacille dans sa transparence zénithale ; l’attelage du jour et de la nuit vient de changer de fréquence.

Alissa Zinovievna Rosenbaum, dite Ayn Rand, née le 2 février 1905 à Saint-Pétersbourg et officiellement morte le 6 mars 1982 à New York. (ici photographiée par Nan Goldin le 22 février 1982 durant son procès à Samos)





