Avec cette nouvelle enquête dans le Paris de l’immédiat après-guerre, Philippe Jaenada poursuit son exploration des faits divers oubliés et redonne vie à leurs acteurs. Un ouvrage incontournable de cette rentrée littéraire.
« Six septembre 1949 : une jeune femme est retrouvée morte sur le quai de Javel. » Elle s’appelle Louise Cansot. Étranglée, sans chaussures, nue sous sa robe, elle a les cheveux mouillés. Après six mois d’enquête, le dossier est clos. Le meurtrier n’a pas été identifié. Qui peut bien, plus de soixante-quinze ans plus tard, avoir envie de rouvrir ce « cold case » datant de l’ère glaciaire ?
L’inspecteur Columbo ? Sherlock Holmes ? Hercule Poirot ? Bien évidemment, aucun de ces enquêteurs de fiction, incapables de revenir si loin dans le temps. Si vous êtes un lecteur assidu de ce type d’ouvrages, vous avez déjà trouvé notre enquêteur en chef. Il a œuvré notamment sur Bruno Sulak (Sulak), Pauline Dubuisson (La Petite Femelle), Henri Girard, futur Georges Arnaud (La Serpe), et dernièrement Kaki (La Désinvolture est une bien belle chose). Depuis plus de dix ans, au prix d’investigations impressionnantes, il éclaire les zones d’ombre qui recouvrent ces faits divers, réhabilite parfois des innocents et propose, ailleurs, sa propre résolution des énigmes.
« Bon sang, mais c’est bien sûr ! » : un seul homme est capable de se porter volontaire pour reprendre le dossier : le citoyen-écrivain-enquêteur qui répond au nom de Philippe Jaenada (prononcez bien Jaenada et surtout pas Janada, il y tient, à son « e ») (comme il tient à ses multiples parenthèses) (une composante indispensable de son style unique) (fermons d’ailleurs celles-ci).
Pourquoi s’intéresser à cette jeune femme assassinée parmi des centaines — des milliers ? — depuis 1949, s’interroge-t-il ? Nous pourrions lui souffler qu’il a un goût certain pour les histoires et les destins tragiques de jeunes femmes. Ajouter qu’il aime se replonger dans l’ambiance de ces années 1930 à 1960 qui encadrent la Seconde Guerre mondiale. Et puis, après tout, pourquoi pas elle, cette jeune fille arrivée de Tréguier à seize ans pour devenir « bonne » chez les bourgeois, comme tant d’autres jeunes provinciales de l’époque ? Pauline Dubuisson, Kaki, Louise Cansot ont en commun ces cassures, ces brisures qui font basculer des vies ordinaires vers des destins tragiques.
Louise, ou Lise, adresse donc du pied, allongée sur le quai de Javel, un appel à notre écrivain pour lui demander de lui redonner vie le temps de cinq cents pages. Car Jaenada éprouve toujours de l’empathie, de la sympathie — de l’amour ? — pour ces jeunes femmes. S’il s’acharne à retrouver leurs assassins ou à comprendre les circonstances de leur mort, il s’évertue surtout à se mettre dans la peau des victimes et à comprendre leurs existences cabossées.

Cela tombe bien : c’est aussi la méthode qu’utilise le commissaire Maigret, celui qui s’imprègne de l’ambiance, de l’air du temps, des lieux et cherche à connaître la victime pour trouver l’assassin. Alors Jaenada a lu les soixante-quinze enquêtes de Maigret et il s’en inspire pour « tourner la clé », celle qui ouvrira peut-être la porte de la solution. C’est d’ailleurs l’un des principes revendiqués du livre par l’éditeur.
Maigret est donc là, derrière lui, avec sa pipe et son épais pardessus, pour le guider, l’encourager. Mais il faut être honnête : Jaenada triche. Il possède un avantage énorme sur Simenon : il est en 2026 et s’offrent à lui, grâce à Internet, toutes les possibilités d’accès à des documents numérisés dont l’examen ouvre des perspectives vertigineuses.
Maigret avait sa pipe et sa bière. Jaenada a son whisky — souvent double — et son MacBook.
Écrit ainsi, cela paraît anodin. Dans la réalité (les lecteurs fidèles vous le diront), cela change tout. Soyons honnêtes jusqu’au bout : même avec un MacBook, peu d’entre nous seraient capables de consacrer des journées entières à la lecture d’archives de journaux, de documents officiels, de romans de Simenon ; toutes ces sources qui permettent de retrouver un acte de naissance — basique — mais aussi la largeur moyenne d’une voiture des années 1940 ou l’emplacement de son filtre à huile.
C’est ainsi, et c’est formidable et stupéfiant. On se laisse une nouvelle fois embarquer pour faire la connaissance des artistes peintres de l’époque auxquels Louise servait de modèle — elle fut même l’un des modèles les plus demandés de Montparnasse. On retrouve aussi la vie de femmes démunies face à des grossesses terrifiantes.
Jaenada ne va certainement pas se promener avec des banderoles féministes dans les rues de Paris (mais je m’avance beaucoup en écrivant à sa place !), pourtant, de livre en livre, il raconte des années où les femmes sont volages, inconsistantes, dévergondées — c’est bien connu — tandis que les hommes s’amusent et profitent — c’est la vie, quoi ! Une grossesse non désirée et la vie s’effondre pour les femmes. Elle se poursuit tranquillement pour les hommes : quelques soubresauts furtifs, mais bien vite oubliés. Passons à autre chose.
Il y a quand même du Sherlock Holmes dans cette manière de rechercher la faille dans le récit de l’enquête officielle : un pull sec, mais des cheveux mouillés ? Du Maigret aussi — il va être content, Jaenada, s’il lit cela un jour ! (fort improbable) — car il met toujours au premier plan, avant même la résolution de l’énigme, finalement presque un prétexte, la personnalité et l’humanité des êtres :
« Les gens m’intriguent, tous, me fascinent, je voudrais tout savoir d’eux, leurs pensées, leur passé, découvrir l’intérieur au-delà de l’enveloppe, tous. »
Il y a surtout du Jaenada et son style inimitable, mêlant sa vie personnelle à ses réflexions quotidiennes. Ah ! cette carte bleue perdue à cause d’un manteau aux fausses poches, ressemblant à celui du commissaire de Simenon…
C’est vertigineux, effrayant parfois, mais unique. On sort de là rincé, épuisé — il n’a pas une condition physique d’athlète, notre écrivain, qui passe dix heures par jour sur son siège. On connaît celui que Jaenada tient désormais pour l’assassin, mais, comme dans tout bon roman policier — ce que le livre n’est pas —, on s’est surtout attaché à des êtres souvent en souffrance et injustement oubliés.
Louise, Lise, plus de sept décennies plus tard, où qu’elle repose, doit être heureuse de voir sa courte et difficile existence sortir enfin de l’oubli.
Merci, Monsieur Jaenada.
Avec un « e » que l’on prononce !
L’Inconnue du quai de Javel, de Philippe Jaenada. Flammarion. 528 pages. 23 €. Paru le 19 août 2026.


