Aller au contenu
UNIDIVERSLE MÉDIAVERS CULTUREL

H+ La Trame, III, 57 à 60 : Partition mortelle

Après la publication par Bloc9 de l’identité des pythas, la haine se transforme en chasse mondiale. Les assassinats se multiplient tandis que les réseaux sociaux attisent une fracture devenue à la fois numérique et charnelle. À Samos, l’Ordre tente de distinguer les pythas éthiques des pythasuceurs et des pythasangs afin de comprendre ce qui menace sa survie. Mais pendant qu’il cherche encore comment répondre à la crise, Bloc9 déplace la violence de la rue jusqu’au cœur de l’intime.

Intelligence artificielle, transhumanismes, écologie, recompositions impériales, distribution, manipulation et captation des énergies, soin du corps et de l’esprit, spiritualités nouvelles, éclatement des régimes de vérité et nouvelles conceptions du vivant : le roman d’anticipation H+ La Trame ne cherche pas à isoler l’une de ces mutations, mais à imaginer ce qui advient lorsqu’elles commencent à former un seul monde. Découvrez-le en feuilleton tout au long du mois d’août avant sa parution imprimée prévue début 2027.

Chapitres précédents : 1–3 · 4–5 · 6–8 · 9–10 · 11–12 · 13–15 · 16–17 · 18–19 · 20–21 · 22–23 · 24–25 · 26–27 · 28–32 · 33–39 · 40–45 · 46–50 · 51–54 · 55-56

H+ La Trame est une œuvre de fiction. Toute ressemblance avec des personnes ou situations réelles doit être comprise comme un effet de recomposition imaginaire et non une description fondée sur l’existence réelle d’éléments du parc humain.

Chapitre 57 — 39e jour — Partition mortelle

Bogota. Campus de médecine. En plein cours magistral, un tir sec retentit. La professeure Christina Belov, dont l’identité fait partie de la liste publiée par Bloc9, s’effondre, la chemise tachée de rouge. Des étudiants fuient ; certains restent filmer.

Saint-Denis. Un homme est désigné du doigt par un groupe : « C’est lui ! C’est lui ! » La rumeur devient meute. Le pytha tente de se protéger, ses mains semblant briller d’une lueur d’énergie maladroite, mais la foule le piétine, filme, diffuse en direct.

Casablanca. Dans une cave humide, deux femmes pythas sont retrouvées mortes les mains tranchées et les yeux percés. Sur les murs, une inscription au spray : « Bloc9, et plus si affinités ».

Kinshasa. Un attroupement se transforme en chasse. On poursuit un adolescent soupçonné d’être pythasang. On l’arrête, on le frappe à coups de pierres. Son corps en lambeaux est jeté dans une ruelle où il pourrit au soleil.

Mumbai. Une maison s’embrase durant la nuit. Une famille entière brûle vive ; elle était accusée de cacher un pythasang. La fumée se propage dans le ciel saturé d’humidité et se mêle aux cris des voisins.

Marseille. Un après-midi OpenMind tourne au carnage. Un commando de sept hommes cagoulés et armés déboule dans un centre culturel du Panier, où il vide ses chargeurs sur les pythas présents et les centaines de profanes venus se faire tester. 43 morts, 236 blessés.

À Bangkok, Calcutta, Dacca, Delhi, Hong Kong, Jakarta, Karachi, Lagos, Le Caire, Los Angeles, Manille, Mexico, New York, Osaka-Kyoto-Kobé, São Paulo, Séoul, Shanghai, Tokyo… un même scénario. Des inconnus, désignés par une adresse ou une photo partagée, tombent comme des mouches chez eux, en sortant du travail, dans des rues, sous le soleil, la lune, les néons ou les lampadaires. Les assassinats se répondent d’un continent à l’autre comme une partition mortelle parfaitement synchronisée.

Chapitre 58 — 40e jour — Visages

Sur les réseaux, les images circulent sans filtre.

Une adolescente se filme en pleurs sur TikTok avec un chaton kawaii dans les bras : « Ma prof préférée était pytha, elle a été assassinée hier par les tarés du Bloc9. Qu’est-ce que je dois faire ? » (vidéo relayée 25 millions de fois)

Un adolescent lui répond : « J’ai découvert que ma prof préférée est pytha… Qu’est-ce que je dois faire : la dénoncer ou la protéger ? » (vidéo relayée 34 millions de fois)

Les commentaires hurlent en boucle :

— Cinglés !

— Assassins !

— Resist !

— Bloc9 now !

— PythaPride !

#ResistanceNow #KillAllPythas

La planète entière semble avoir basculé en un vaste champ de bataille numérique et charnel.

À Samos, dans le bureau ovale, Pierre, Noor et les quatre Cavaliers fixent les écrans sans un mot. Le silence est plus glaçant que toutes les images. Ni colère ni larmes. Seulement la sidération d’un monde qui vient de reconnaître leurs visages pour les offrir au sacrifice. Pierre referme les paupières, la mâchoire serrée. Noor pose sa main sur la sienne. L’Ordre vient d’entrer dans une zone où ni la Trame ni la sagesse ne suffiront. Que peuvent faire un million de pythagoriciens, en majorité pacifistes et doux, contre des dizaines de millions d’individus en colère ? La police a beau être censée les protéger, rien ne résiste à la haine populaire.
 

Chapitre 59 — 41e jour — La révélation des Cavaliers

Rapport confidentiel commandé par le Grand-Maître à la Gendarmerie de l’Ordre

À l’attention du Grand-Maître

Objet : Typologie des comportements énergétiques des pythagoriciens

L’ouverture de la Trame a confirmé, mais aussi amplifié, les tendances statistiques que nous accumulons depuis quelques décennies.

1. Les pythagoriciens éthiques — 70 à 80 %

La très grande majorité respecte scrupuleusement l’éthique de l’École.

• Ils n’absorbent que les énergies superflues dégagées lors d’un soin consenti, notamment lorsqu’ils interviennent comme médecins, ostéopathes, énergéticiens ou religieux.

• Grâce à l’entretien régulier de leurs flux énergétiques, leur santé demeure excellente et leur espérance de vie s’inscrit dans la frange haute de l’humanité : 120 à 144 ans.

• Ils s’éteignent paisiblement, de vieillesse naturelle, le plus souvent lucides et en bonne condition physique.

2. Les pythasuceurs occasionnels — 15 à 20 %

Une minorité s’autorise des écarts.

• Ils prélèvent de temps à autre des énergies non superflues sur des personnes, dans le cadre ou en marge d’un soin.

• Les victimes ressentent une fatigue inexpliquée, parfois attribuée à un rhume, à un coup de froid ou à un virus bénin ; quelques jours de repos suffisent à rétablir leur équilibre.

• Pour ces « suceurs », l’effet recherché n’est pas tant un gain vital qu’un plaisir analogue à une ivresse — un verre de vin, un stupéfiant occasionnel.

• Leur longévité n’est pas modifiée : 120 à 144 ans également.

3. Les pythasangs — environ 1 %

Cas extrêmes, interdits, pourchassés, condamnés.

• Ils siphonnent leurs victimes jusqu’à les mettre en danger vital, parfois en les privant de toute énergie.

• Les victimes s’effondrent, anémiées, et meurent en quelques secondes ou en quelques heures, souvent sous un diagnostic erroné : virus grave, cancer fulgurant, dégénérescence cellulaire.

• Ce comportement marginal est souvent justifié par deux croyances anciennes, tenaces, et pourtant infondées.

D’une part, les pythasangs croient que le siphonnage d’énergies accroît leur longévité. Pourtant, toutes les statistiques disponibles démontrent que les pythasangs meurent entre 120 et 144 ans, voire en moyenne un peu plus jeunes que les pythas éthiques.

D’autre part, malgré toutes les mises en garde du Comité d’éthique de l’Ordre, une croyance tenace circule à bas bruit : offrir son énergie vitale à un pytha plus puissant permettrait à celui qui se sacrifie de renaître plus haut dans la roue des réincarnations. Cette croyance se fonde sur une maxime apocryphe, faussement attribuée à Pythagore : « Malheur au non-doué qui agresse le doué ; heureux le non-doué qui est consommé par le doué, car il sera élevé dans la roue future ; heureux le pythagoricien qui sacrifie sa vigueur à plus accordé que lui, car il renaîtra d’un rang relevé dans l’harmonie suivante. »

Ce qu’ils recherchent : longévité, extase, vies passées.

• L’aspiration brutale déclenche une vague de jouissance quand l’énergie du siphonné revient frapper l’Œil intérieur du pythasang et nourrir son corps énergétique et organique.

• La vague déclenche parfois la remontée de souvenirs oubliés ; quelques rares entrevoient le fil de leurs vies passées.

→ Leur addiction ne relève donc pas de la survie, mais d’une quête de jouissance, de longévité et d’illuminations intérieures.

Conclusion

Les règles éthiques instituées par Pythagore semblent respectées par une proportion stable, mais légèrement déclinante, des initiés au cours des deux derniers siècles. Toutefois, il faut prendre acte d’une révision de notre estimation antérieure de la proportion de pythasangs à la lumière de l’expansion de la Trame. Nos statistiques estiment désormais leur part à environ 1 % des initiés actifs, contre 0,2 % lors des précédentes analyses, soit une multiplication par cinq. Cette croissance soudaine — ou cette correction brutale d’estimations antérieurement inexactes — est inquiétante. Elle pose un problème moral autant que stratégique. Avec la récente exposition de l’ensemble des membres de notre Ordre au regard public, l’enjeu est capital : il convient de distinguer les pythas éthiques des pythasangs, sous peine que l’opinion ne condamne tous les pythagoriciens d’un même bloc.

Les Cavaliers Moran, Izanami, Audra et Hel ont signé.

*

Après la lecture de ce rapport, Pierre demande à ses Cavaliers de préparer une consultation interne de la pythasphère relative à l’appréciation de la situation, des actions et des options possibles. Il faut que l’Ordre soit prêt à prendre le pouls de ses membres si la crise continue de s’aggraver. Quelques questions, une zone de commentaire libre, des réponses anonymisées. Moran acquiesce.

Chapitre 60 — 42e jour — Douceur caraïbéenne

Sur une petite île privée des Caraïbes, une villa blanche coloniale s’endort, bercée par le roulis de la mer et les pales des ventilateurs au plafond. La lune s’est voilée derrière un petit nuage somnolent. Tout paraît immobile dans une chaleur figée hors du temps.

Dans leur chambre, les enfants sourient dans leur sommeil. Bina, l’épouse de Martine Rothblatt, s’est endormie dans un confortable fauteuil du salon, un vieux livre de contes pour enfants à la tranche rouge et dorée entrouvert sur sa poitrine. Les domestiques dorment dans une maison attenante.

Au large, un sous-marin de poche perce la surface. Une unité militaire rallie le rivage. Quinze membres des forces spéciales qui ont rejoint Bloc9 se déploient en cinq groupes de trois. Lentement, mais sûrement, car leurs renseignements se révèlent précis. Au couteau ou au silencieux, dix minutes suffisent pour éliminer sept gardes. Cinq minutes encore pour rejoindre la salle de veille des gardiens. Un gaz inodore se répand. Trois gardes convulsent et meurent avant même que l’alerte n’ait été donnée. Il reste cinq gardes à neutraliser.

Au même moment, craquement sec. Le bruit discret d’un carreau fendu. Une odeur d’air salé se mêle à un effluve métallique quasi imperceptible. Comme les gardes, les chiens n’aboient pas : ils ont également été neutralisés.

Le silence est total. Seuls des pas feutrés, mesurés, envahissent les couloirs. Trois assaillants avancent comme des ombres gantées de noir. L’un effleure un cadre photo, l’autre caresse du bout des doigts une poignée de porte. Ils savourent l’action.

Puis le chaos muet. Une lampe bascule ; un souffle étouffé, immédiatement couvert par un linge humide. Un enfant s’agite dans son sommeil, mais rien ne sort de sa gorge. Le parfum sucré du sang s’épaissit et adhère aux murs. Dans le salon, le livre pour enfants s’imprègne des gouttes d’un jet rouge sombre que les pages boivent paisiblement une à une.Cinq heures plus tard, quand les domestiques entrent à l’aube dans la maison des maîtres, ils découvrent l’horreur. Les corps gisent : gestes arrêtés, regards ouverts mais vidés. Le front de Bina est gravé d’un « 9 » au couteau.

Nicolas Roberti

L’auteur

Nicolas Roberti

Nicolas Roberti est passionné par toutes les formes d'expression culturelle. Docteur de l'Ecole pratique des Hautes Etudes, il étudie les interactions entre conceptions spirituelles univoques du monde et pratiques idéologiques totalitaires. Conscient d’une crise dangereuse de la démocratie, il a créé en 2011 le magazine Unidivers, dont il dirige la rédaction, au profit de la nécessaire refondation d’un en-commun démocratique inclusif, solidaire et heureux.