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UNIDIVERSLE MÉDIAVERS CULTUREL

H+ _La Trame, partie II : chapitres 22 et 23 — Emerveillement et courants froids

La Trame vient de changer d’échelle. Ce qui relevait jusque-là d’une expérience intime devient un espace partagé : les pythas s’y retrouvent, s’y reconnaissent, y créent ensemble. L’émerveillement est immédiat. Bienvenue dans H+ _La Trame, partie II, chapitres 22 et 23. La révélation commence par l’émerveillement puis le froid entre dans la Trame.

Intelligence artificielle, transhumanismes, écologie, recompositions impériales, distribution, manipulation et captation des énergies, soin du corps et de l’esprit, spiritualités nouvelles, éclatement des régimes de vérité, nouvelles conceptions du vivant : le roman d’anticipation H+ La Trame ne cherche pas à isoler l’une de ces mutations, mais à imaginer ce qui advient lorsqu’elles commencent à former un seul monde. Découvrez-le en feuilleton tout au long du mois d’août, avant sa parution imprimée prévue début 2027.

Chapitres : [1–3][4–5][6–8][9–10][11–12][13–15][16–17][18–19][20–21]

H+ _La Trame est une œuvre de fiction. Toute ressemblance avec des personnes ou situations réelles doit être comprise comme un effet de recomposition imaginaire et non une description fondée sur l’existence réelle d’éléments du parc humain.


Chapitre 22 — La première semaine — L’émerveillement

Dans l’heure qui suit l’extension de la Trame, plusieurs centaines de pythas répartis sur la surface de la Terre ferment les yeux. Pour certains, c’est un rituel du matin, une façon d’ouvrir le corps avant le café ; pour d’autres, une pause de midi qu’ils préfèrent au repas ; pour d’autres encore, un geste hygiénique, comme se brosser les dents, afin de mieux s’endormir.

Chacun projette son corps énergétique dans la Trame comme on respire, comme on se désaltère d’un verre d’eau fraîche après l’effort : pour délasser ses tensions et stimuler ses flux vitaux en jouant de la Lyre pour soi, mais aussi pour soigner un proche ou un patient et se nourrir des énergies superflues qui se dégagent de l’opération. C’est l’hygiène secrète de leur vie, la diététique invisible qui distingue les pythagoriciens des profanes depuis plus de deux mille cinq cents ans.

Chaque pytha s’attend donc à flotter dans sa solitude habituelle, dans son petit monde astral, dans son bain intérieur privé. Mais non. Accélérée par la rumeur qui parcourt la pythasphère à la vitesse de l’énergie, leur projection débouche d’un seul coup dans une immense cavité délimitée par des membranes mouvantes comme une peau sensible. Ils n’ont plus l’impression de dériver chacun dans une nappe astrale close et particulière, mais de surgir dans un espace collectif, ni vide ni abstrait, un éther universel, ancien et subtil.

Les membranes de la Trame ne bornent pas vraiment l’espace tant elles sont glissantes. Comme si elles essayaient de donner forme à l’informe invisible qui d’ordinaire entoure comme un esprit toutes les choses du monde sans se laisser voir. Comme si la Trame offrait soudain à l’astral diffus une respiration, un éther, une peau, un seuil, une architecture, une transition, une manifestation.

Elles semblent faire écho à la vie de chaque pytha en alternant de superbes figures géométriques — spirales de neige arc-en-ciel, rosaces de quartz, fractales serpentines — avec des morceaux de vie, de visages, de souvenirs, peut-être des rêves ou des fantasmes — un maelstrom en composition permanente.

La surprise est si forte que, les premiers instants, personne ne bouge. Des milliers d’yeux intérieurs s’écarquillent dans un silence ébahi. Lentement, les corps énergétiques astraux se déploient, et l’espace s’anime comme une ruche phosphorescente qui s’ébroue dans un silence vibrant.

Chacun se promène dans cette nouvelle Trame qui se donne à découvrir, à apprivoiser. Chacun se meut librement par la force de la pensée. On croise tant de signatures énergétiques inconnues ; chaque corps astral est doublé d’un calque translucide où apparaissent le visage réel de son propriétaire et les coordonnées GPS exactes du lieu où il se trouve en réalité sur Terre. Ce détail ne manque pas de dérouter. La merveille est aussi une mise à nu. Pourtant, l’excitation de la découverte l’emporte.

Et voilà la découverte la plus troublante : penser à quelqu’un suffit à bondir près de lui, à condition bien sûr que cet autre pytha soit également présent dans la Trame au même moment. Untel pense à une amie disparue depuis vingt ans ; or, elle se trouve au moment même chez elle en train de se projeter en astral ; résultat : les deux se retrouvent côte à côte dans un coin de la Trame. Les corps astraux se tiennent face-à-face, et derrière eux, le visage réel sur Terre apparaît rehaussé par les coordonnées GPS. Pour autant, leurs présences énergétiques ne peuvent dans la Trame ni se relier ni échanger, encore moins s’étreindre. Sans contact physique — mains unies dans la réalité terrestre —, seul un face-à-face est possible en astral ; face-à-face certes fascinant, mais à la fois intrusif, distant, donc décevant. Comme si l’esprit lui-même s’interdisait une visite impudique une fois arrivé au seuil. Cela reste une invitation silencieuse à se revoir en chair et en os.

Dès le 2e jour, dans un salon d’une villa de São Paulo, six jeunes Brésiliennes qui viennent de terminer leur parcours initiatique se sont retrouvées pour célébrer l’anniversaire de l’une d’elles. Elles se donnent la main, assises sur un tapis moelleux, et se projettent. Dans la Trame, elles forment une sphère énergétique à l’intérieur de laquelle elles laissent courir leur imagination avec joie, car les pythas ont vite remarqué que les idées créées à plusieurs prennent forme et se matérialisent dans un creux astral formé entre amis. Les pythas qui se tiennent à l’extérieur d’un cercle d’amis ne voient ni n’entendent ce qui se déroule à l’intérieur. De l’extérieur, on n’aperçoit que des surgissements énergétiques fugaces, comme des éclaboussures de joie imprimées sur la peau du monde. Cela étant, les membranes de la Trame, là où l’éther se courbe comme une paroi d’eau profonde, s’illuminent parfois de quelques fragments de leurs imaginations partagées. Dans le cas des jeunes Brésiliennes, les parois miroitent de bouffées de papaye, d’éclats de rire légèrement ivres, de silhouettes qui dansent sous la lune sur la plage de Quarta Praia, le sel d’une vague éclaboussée, la tiédeur d’une peau effleurée, une épaule dénudée.

Le 3e jour, deux cousins germains dispersés par les aléas de la vie à l’autre bout de la planète reviennent plusieurs fois, autant de fois que leur permet la fatigue engendrée par ces projections sans apport d’énergie. Ils pensent l’un à l’autre dans la Trame. Sans résultat. Alors, ils conviennent par téléphone de s’y projeter à 20h. Ils se retrouvent enfin côte à côte. Pas un mot, pas un geste, car ils ne sont pas reliés physiquement dans le réel. En revanche, percevoir le visage du cousin projeté en transparent derrière la proximité vibrante de son corps astral suffit déjà à réjouir. Il est grand temps d’organiser ce voyage de retrouvailles en famille (sept ans qu’ils ne se sont pas vus, car ils gagnent tous les deux des salaires d’infirmiers et comptent à eux deux trois enfants adoptés ; un voyage cher au sens propre et figuré).

Le 4ᵉ jour, un ancien Grand-Maître de l’Ordre de Pythagore rejoint dans un EHPAD à 4 000 km de chez lui deux sœurs jumelles de 140 ans (âge légal 102) qui ont compté pour lui durant la Seconde Guerre mondiale au XXe siècle. Dans un petit salon discret, tous trois se projettent main dans la main dans la Trame où ils redonnent vie à des souvenirs anciens, douloureux, tragiques, mais aussi joyeux. Ils pleurent et rient ensemble. L’une des sœurs lâche involontairement un petit pet. Silence gêné, tout de suite emporté par un éclat de rire collectif. Pour prolonger leurs retrouvailles, ils s’emploient à donner corps à un bestiaire fabuleux : un lion de flammes qui éternue des confettis, un papillon gigantesque qui crache des fleurs en papier crépon, les chamailleries de trois petits lapins blancs et roses qui se frottent le nez. Ils rient de bon cœur.

Le 5ᵉ jour, et pour la seconde fois, une douzaine de comédiens et artistes grecs se retrouvent dans un théâtre d’Athènes d’où ils se projettent main dans la main dans la Trame. Ils y dessinent dans leur cercle intérieur un amphithéâtre de marbre où ils répètent une tragédie inédite en l’accompagnant de différents scénarios d’images et de sons. Des bribes et fragments expérimentaux de cette pièce s’affichent sur les parois de la Trame ; ils sont observés avec intérêt par plusieurs pythas sensibles à l’art dramatique.

Tout paraît possible.

À deux, c’est déjà pas mal, mais à cinq, à dix, à vingt, la créativité franchit un seuil qui potentialise l’imagination, la décuple. La Trame offre à tous la générosité folle des amours naissantes. La Trame est un carnaval silencieux, un festin de joie intérieure, une comédie cosmique, des hologrammes, des décalcomanies, des retrouvailles…

Cette première semaine, beaucoup dansent, rient, s’émerveillent. Pas tous.

Une partie, croissante, se crispe : certains ne veulent ni être observés ni que leurs activités soient publiques. Pire encore, que leur emplacement sur Terre soit révélé. Même si la gendarmerie de l’Ordre veille — ou, précisément pour certains, parce qu’elle surveille.


Chapitre 23 — La première semaine — Les courants froids

Chaque retour dans la Trame est une surprise. Certains y viennent avec la curiosité de grands enfants qui retrouvent le manège de leur enfance, d’autres avec la discipline de ceux qui savent que leur santé, donc le ralentissement du vieillissement de leur corps terrestre, en dépend. On s’y donne désormais rendez-vous après s’être retrouvés dans un salon privé ou un jardin entre amis.

Un joyeux bal sans fin se déploie. On chante, on rit, on s’offre des visions comme des cadeaux. Des fruits d’énergie éclatent entre les mains, sucrés, pétillants, gorgés de couleurs. Sur les membranes mouvantes, des cascades de souvenirs jaillissent : une série de premiers baisers maladroits, un vieux chien qui bondit dans un champ, la lumière sur les temples de Bagan en Birmanie au petit matin après une nuit de plaisir, une pluie de confettis sur un balcon lors du carnaval de Rio.

Et pourtant, çà et là, la fête se cabre. Des réunions de vieux copains tournent vinaigre. C’est le cas de la projection d’un cercle de onze anciens camarades d’une fraternité de Harvard. Après vingt minutes de créations collectives qui ressemblent surtout à des prises de tête, l’un d’eux fait surgir un éléphant grotesque qui défèque bruyamment sur le corps astral d’un autre camarade qu’il détestait durant leurs études. Quelques rires fusent, mais le camarade humilié se barre et réintègre aussitôt son corps terrestre. Alors un autre venge à sa manière son vieux copain offensé. Il projette dans le cercle la silhouette tremblotante de la mère de son adversaire, morte d’un cancer ; elle avance bras tendus avant de se dissoudre dans une pluie de cendres. Certains rient — un peu jaune — de la bonne blague en retour ; d’autres se détournent, encore plus gênés. La réunion se délite. Chacun se réincorpore.

Sur les membranes mouvantes apparaissent parfois des images plus troublantes qu’aucun cercle n’admet avoir produites : des champs vides sous un ciel d’orage menaçant, une silhouette pendue à un arbre, une famille effrayée poursuivie par une meute de loups, un scarabée qui ronge la cornée d’un nouveau-né, un cri muet, figé comme une photographie ancienne. Personne n’ose vraiment commenter ces intrusions. Certains affirment qu’elles viennent d’un groupe de pythas sanguinaires, ce tout petit pourcentage de pythagoriciens qu’on surnomme les pythasangs parce qu’ils se rendent coupables de sucer abusivement les énergies des profanes jusqu’à les siphonner. D’autres pensent que la Trame elle-même absorbe les peurs et les fantasmes, et les recrache au hasard, comme une mer malade.

On en parle, mais à mi-voix, entre deux émerveillements. La joie persiste, mais elle est traversée par des courants froids. Et puis il y a Samir.

Ancien chef mafieux devenu moine, il s’est retiré depuis vingt ans dans le monastère de la Mer Tranquille au Cambodge. Depuis l’expansion collective de la Trame, il se projette avec la discrétion d’un chat efflanqué, cherche l’ombre, un recoin où personne ne viendra le déranger. Il ne reste jamais longtemps, moins d’une minute, le temps d’aspirer un peu des énergies superflues libérées par le corps énergétique des profanes qu’il soigne.

Mais cet après-midi, il ressent un plus grand besoin. Alors il s’entretient avec plusieurs touristes venus visiter le monastère et les confesse à tout-va en leur prenant les mains dans le petit salon qui fait office de confessionnal. Il soigne vite fait bien fait un nœud musculaire, soulage un petit mal de tête, et capte ainsi en retour un peu d’énergie superflue de celui qu’il bénit dans le réel, ses mains chaudes dans ses deux mains confiantes.

Soudain, dans la Trame, quelqu’un bondit en face de lui. La silhouette immobile le fixe. Il croit reconnaître la signature énergétique d’un vieil ami devenu mortel ennemi. Samir se réincorpore aussitôt, mais déjà son ennemi a disparu. Il revient dans la réalité du monastère, le cœur battant. Il n’a pas eu le temps de mémoriser les coordonnées GPS de son ennemi, mais ce dernier, peut-être, a eu le temps de mémoriser les siennes…

Dans le salon confessionnel du monastère, ses mains devenues moites lâchent brutalement celles d’un jeune pèlerin. Celui-ci, surpris, sourit pourtant et le remercie d’une voix légère :

— Merci, père, je me sens mieux… Beaucoup mieux…

Mais Samir n’entend pas. Il croit percevoir un pas dans le couloir. Un pas lourd et régulier. Tandis que le jeune pèlerin va vers la porte pour s’en aller, déjà la poignée tourne. C’est le père Benoît-Suong, qui pensait la pièce vide. Samir bredouille quelques mots, sort à son tour, se retire dans sa cellule. Le surlendemain, en fin d’après-midi, c’est dans sa cellule que le père Benoît-Suong retrouve Samir, la poitrine percée par trois balles tirées au silencieux.

Nicolas Roberti

L’auteur

Nicolas Roberti

Nicolas Roberti est passionné par toutes les formes d'expression culturelle. Docteur de l'Ecole pratique des Hautes Etudes, il étudie les interactions entre conceptions spirituelles univoques du monde et pratiques idéologiques totalitaires. Conscient d’une crise dangereuse de la démocratie, il a créé en 2011 le magazine Unidivers, dont il dirige la rédaction, au profit de la nécessaire refondation d’un en-commun démocratique inclusif, solidaire et heureux.