À Uruk, la victoire inattendue d’Anki dans les Arènes royales le place face à Gilga, roi magnétique d’un royaume en pleine mutation. Quelques heures plus tard, le palais s’embrase pour une nuit de fête où le luxe, les codes sociaux, les perceptions et le réel commencent à se dérégler. Une rencontre décisive se noue au cœur de cette nuit.Bienvenue dans H+ _La Trame, partie I, chapitres 18 à 19 : La Nuit d’Uruk.
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Intelligence artificielle, transhumanismes, écologie, recompositions impériales, distribution, manipulation et captation des énergies, soin du corps et de l’esprit, spiritualités nouvelles, éclatement des régimes de vérité, nouvelles conceptions du vivant : le roman d’anticipation H+ _La Trame ne cherche pas à isoler l’une de ces mutations, mais à imaginer ce qui advient lorsqu’elles commencent à former un seul monde.
H+ _La Trame est une œuvre de fiction. Toute ressemblance avec des personnes ou situations réelles doit être comprise comme un effet de recomposition imaginaire et non une description fondée sur l’existence réelle d’éléments du parc humain.
Chapitre 18 — Anki et Gilga, Arènes royales Lugalbanda Mesh
La poussière vibre encore. Déjà, une foule en mal de héros happe Anki dans un flot d’acclamations tandis qu’il revient au centre de l’arène. Casque sous le bras, peau saturée de chaleur, il se dresse sous les faisceaux — stèle vivante.
Gilga descend de sa loge. L’air autour de lui se fait dense, saturé d’électricité. Il est magnétique. Sa démarche suscite la douce crainte admirative qu’irradient certains corps souverains.
Deux cent mille corps se crispent dans un même frisson. Le roi s’approche et s’arrête à trois pas de l’inconnu. La chaleur du sable se fige, l’arène n’appartient plus qu’à ces deux fauves dressés. Un face-à-face qui abolit le monde.
— Qui t’a appris à voler ? interroge Gilga.
— Personne, répond Anki. Le vent.
Un sourire fend brièvement le visage du roi.
— Le vent ne signe pas les formulaires.
— Je ne signe pas, répond Anki, je déchiffre les signes. Et je casse tous les codes.
— Et que feras-tu des dix millions que tu viens de gagner ?
— Les donner en pâture pour libérer mes amis les bêtes.
Un éclair passe, fait de défi, de reconnaissance, d’appétit. Les caméras se gorgent de cette situation unique. Cixi observe ; déjà elle soupèse. Matt et Peter, également présents, jaugent du haut de leur loge. Ishtar, lèvres entrouvertes, ne sourit pas ; elle pressent.
Gilga fait un signe. Deux jeunes garçons et deux jeunes filles vêtus d’uniformes royaux apportent une vaste coupe. L’or du sceau royal des Mesh qui pend au cou de Gilga tinte contre l’or du trophée du vainqueur. Le roi ne prononce aucun discours. Seulement :
— Viens avec moi au palais.
Anki hoche la tête. Dans sa bouche demeure le surprenant goût âcre d’un air sableux brûlé — bien différent de la fluidité gazeuse des bois-marais. Mais cet homme-roi magnétique fait le lien.
Chapitre 19 — La Nuit d’Uruk
L’antique et vaste palais d’Uruk change d’état, comme une matière portée à incandescence. Les façades de travertin blond deviennent citron, vert acide, un ambre qui s’effiloche en filaments sur les colonnades. Au-dessus des jardins en terrasses, des faisceaux de lasers holographiques se croisent avec une lenteur stupide et majestueuse, comme si la lumière apprenait à respirer. On dresse des ponts d’un soir, courbes et fleuris, au-dessus de fontaines et de miroirs d’eau où glissent des silhouettes couvertes de tissus irréels — tulles laiteux, satins gélatineux, crêpes d’algue — et de parfums voyants — oud clair, cardamome verte, tabac blond ; un soupçon d’ozone propre aux baleines d’acier du son.
Ils sont 4 444 — un nombre que l’on prononce comme un mot de passe. Tout le Gotha mondial a espéré recevoir une invitation, mais ceux qui ont eu la chance d’être invités ont l’air d’y avoir répondu pour faire plaisir aux autres alors que manquer cette nuit et devoir la commenter par ouï-dire leur aurait été une vexation. Dans l’escalier d’honneur qui mène à la salle de réception du palais, des majordomes gantés guident les pas sans jamais toucher les épaules ; on s’incline d’un quart de degré, on retient une grimace en sourire, on opine avec ces micro-hochements de tête qui signifient : je sais, je suis là, je reste dans le cercle.
Sous les moucharabiehs sculptés et les voûtes peintes à la feuille de métal, des alcôves bâties comme des chapelles païennes — banquettes basses en velours citron, tables en marqueterie d’os, éventails d’ivoire, très Pierre Loti dans l’arrondi des choses et la langueur des tentures, mais adossées à une ingénierie impitoyable — climatisation à 23 °C, humidité à 44 %, service synchronisé au chrono atomique, musique contenue entre 45 et 65 décibels, jamais assez forte pour couvrir les conversations, jamais assez basse pour laisser revenir le réel. Rien n’est laissé au hasard, mais tout s’autorise un air négligé.
Dans la salle des Étoiles, un orchestre d’Uruk, fagoté de boubous indigo, sample des vers bédouins sur un afro-beat minéral : guembris clapotants, krakebs d’acier, congas au cuir mouillé ; un vieux cheikh à la voix sableuse module un chant d’amour pour une chamelle prodigue, et l’ingénieur du son lui répond avec un MPC que personne ne voit, boom-bap en velours, ce qui donne au tout un air de rituel antique que l’on aurait branché à un synthé. On applaudit en claquant des doigts — code adopté l’an dernier par la jet-set pour ne pas déranger les concerts en live — et les mains, toutes ces mains manucurées, et pour certaines onglées, produisent un bruissement de pluie sur une serre.
Dans l’alcôve aux lampes jaunes :
— Ce nombre-là… douze… ça brûle, non ?
— Ça s’accorde. Comme les cordes d’un oud.
— Ou comme des serpents enroulés !…
Ils rient, sans raison claire.
Plus loin, deux femmes maquillées de poudre turquoise se penchent vers un plateau de figues noires.
— On dit qu’elles saignent de l’or.
— Non, du cuivre… le cuivre chante plus juste.
Elles croquent. Le jus tache leur menton comme une encre sans attache.
Les échanges se terminent comme les queues d’un cerf-volant de soie. L’ennui est interdit, et pour le coup absent, le ravissement n’est pas feint. Sur les guéridons apparaissent de minuscules assiettes en pâte de verre : pastilla d’aubergine glacée à la rose, abricot grillé à la liqueur umeshu de prune japonaise, nigiri de courge maturée au koji, feuille d’or posée avec une pince à timbres — illusions véganes dont la vérité tient dans le savoir-faire et le conte — et personne n’ose demander s’il y a du pain. Les cocktails, eux, ont des couleurs de tableaux savants – jaune optique, bleu d’encre, rose thé – servis dans des calebasses en cristal. On boit peu, en réalité ; on trempe. Rester « raccord » est une discipline : rides tenues, pupilles sages, anecdotes fraîches, hashtags maîtrisés, rires calibrés. Peu échappent à la peur de commettre un impair.
Arrive Cixi, silhouette graphite, dos droit, regard de temple ; à son bras, Anki, « son jeune frère ! ». Une lente houle parcourt la terrasse. Des colibris-drones-caméras-TV pivotent pour capter l’angle où la lumière fait des étincelles sur les pommettes asiatiques. Cixi sourit à Gilga comme on salue un roi de théâtre ; les invités ressentent une vibration plus basse, une note de cuivre dans la grande machine à plaisir.
Ishtar, robe de soie noir-de-vigne, passe de cercle en cercle avec sa politesse carnivore. Elle n’effleure pas, elle pose et reprend la main, comme une harpiste sur une table d’acajou. Les vieux princes rougissent légèrement, ce rose intérieur qui n’appartient qu’aux vieux cochons qui n’ont jamais connu le manque de glands ; les jeunes conseillers détournent la tête, puis la tournent, puis repartent, puis reviennent en quémandant un regard, une parole que leur adresserait cette amazone que certains galants éconduits surnomment, avec cette méchante inélégance des taureaux castrés de leurs désirs, la « superpute féministe ».
Dans les jardins, des rideaux de pluie froide tombent d’une corniche invisible pour voiler l’horizon ; au-delà, le désert tient sa promesse de ténèbres. Il y a des tentes comme des pavillons d’opéra avec des damas, des brocards, des lampes à huile électrique et des divans qui s’enfoncent comme de l’eau tiède. Dans l’une d’elles, trois notables d’Uruk fredonnent un zajal qu’un batteur reconfigure en swing ; dans un recoin, un poète fredonne pour lui-même : « Les aubes du désert ont des plis de robe et de rose… » puis s’arrête, trop manifestement gêné d’avoir pensé à haute voix.
La musique change de peau sans changer de squelette. Une nappe synthétique, jaune pâle, se glisse sous le beat, puis quelque chose se désajuste — rien de visible, juste un souffle trop long, un charleston trop mou, une caméra qui tarde d’une microseconde — et l’on a cette impression bizarre, délicieuse, que « le temps trébuche en pantoufles de vair ». Les conversations reprennent, mais chaque mot glisse d’un quart de ton.
On croit, on nie, on évoque Berger et sa mise à jour Oméga, on murmure Alpha.
— Tu crois que…
— Non, mais…
— Oméga… c’est…
— Oui ?
— L’alpha…
On s’entend, et pourtant l’on se manque ; il faut hausser le menton, parler plus près, rire un peu plus. Dans une galerie aux murs soufflés comme des bulles, un miroir continue d’absorber des couples. On y voit, distinctement, « c’est certain ! », passer par deux fois la même femme à quelques secondes d’intervalle, dans la même robe, la même boucle qui retombe. Elle se voit elle-même sans se reconnaître. Un serveur répète une phrase terminale à deux tables différentes : « L’infusion de pistil est à tomber ». Sa bouche danse avec une demi-seconde de retard déjà synchronisée à la table suivante.
Sur la pelouse, un paon décide d’ouvrir sa roue à l’envers. D’abord toute noire, puis grise, puis irisée — le code couleur du palais mais inversé — et les invités applaudissent comme si l’animal l’avait fait exprès. Au-dessus de l’esplanade, une nuée de drones forme le mot « JOIE », puis « LOI », puis « OUI », puis « OIE », provoquant un fou rire idiot qui retombe en nappe de malaise ; quelqu’un murmure « signe », quelqu’un répond « glitch », et l’on se sent aussitôt plus léger. « OMEGA ! »
Une brise chaude vient de nulle part, et une odeur d’orge grillée. La cuisine souffle un secret. Sur un plateau, un chef propose « shawarma d’aubergine au feu de datte » – le seul titre émoustille. Peter Thiel déclare, un peu trop fort : « C’est si bon que j’en pleurerais » et ne pleure pas ; Matt Danzeisen, son mari aimant, rit pour lui, juste ce qu’il faut, en inclinant le verre comme on incline un adieu.
Le roi apparaît comme apparaissent les astres, on s’en rend compte après coup. Gilga n’entre pas ; le lieu devient plus dense, alors on devine qu’il est là. Ni beau ni laid, mais chargé, saturé, comme une note tenue longtemps. Il salue peu. On vient se satelliser, à distance juste. Un ambassadeur parle de cimetière d’éléphants ; un directeur de plateforme évoque des « cohortes compassionnelles » à l’occasion du déploiement de la nouvelle économie mondiale ; un ancien chanteur chasse l’air d’un sifflement et s’enthousiasme un peu trop : « quelle judicieuse absence de lune ! », rit-il en fixant la verrière.
Le protocole, en coulisse, règle les frictions avec science : tel banquier croise tel ministre sans fracas, tel rival, tel parlementaire qu’attend un piège rose, tel ex-amant ; deux vieilles haines ont droit à une minute de corridor avec un bouquet de pistils entre les deux, voire entre les deux fesses, au cas où. La nuit est une machine de paix à haut rendement qui se donne en fête.
C’est là que la panique douce commence — une panique souriante, parfumée, presque tendre. Dans la cour aux fontaines, l’eau se met à remonter à rebours dans un bassin, comme si la gravité oubliait sa mission. On applaudit, pensant à un tour, puis on a un pli d’âme : « c’est très beau, mais est-ce prévu ? » Une vieille duchesse, eyeliner parfait, se signe de croix avec la main qu’elle croit libre, mais qui tient une coupe ; elle répand le champagne sur le marbre ; le marbre le boit comme un papier buvard.
Dans l’allée des dattiers, on entend un bêlement discret, presque courtois. Des rires étouffés. Un second bêlement, plus proche, légèrement nasillard. De derrière une haie d’ifs surgit un valet coiffé de cornes de feutre, collants couleur d’olive, flûte d’os en bandoulière ; on reconnaît un satyre d’opéra. Il s’incline, très sérieusement, et offre un plateau de figues au poivre. Un jeune oligarque russophone blêmit, sourit d’un sourire magnifique, recule d’un pas et déclare « j’adore ! » On croque dans les figues ; elles rendent un jus animal, sucré comme un secret.
Le Pan de la fête est là, innocent et lubrique, décoratif et vrai. Rien de diabolique, quelque chose d’obstiné. Deux danseuses, voiles jaunes, traversent la cour au ralenti, leurs pieds nus devenus trop nus. Un chien d’apparat, immobile, cligne des yeux avec un bruit de papier froissé. Un diplomate prend la main d’une femme et la serre trop longtemps, puis s’excuse d’une voix qui n’est pas la sienne.
— Ce n’est rien, c’est la chaleur.
— Oui, la chaleur.
— Et les hologrammes.
— Et la chaleur des hologrammes.
On s’aime un peu mieux, par précaution. On parle plus bas, on rit. Les membres d’un quatuor à cordes, déguisés en nobles espagnols, entament un morceau que personne ne connaît. Il est simple et juste et rend à chacun une respiration. Une chanteuse entame une nawba andalouse sur une cadence broken beat ; c’est presque beau. Grâce à ce chien andalou, la nuit redevient humaine.
Anki que les plus jeunes surnomment déjà « l’homme-vent » se laisse prendre à l’étrange bonheur d’être regardé sans savoir quoi faire de ses mains. Ishtar s’approche, pose une caresse légère sur l’avant-bras, pas plus, pas moins, let l’entraîne vers un balcon où l’on aperçoit le lac s’assombrir comme une opale. Elle parle très peu.
— Tu vois la ligne ?
— La ligne ?
— Là où l’eau recommence. C’est là qu’il faut se tenir. Toujours dans l’interstice entre les choses.
Il ne répond pas, mais Ishtar le gêne. La phrase s’installe en lui comme un poids, un poids relatif. La présence d’Ishtar le dérange. Sa féminité énigmatique, et le souvenir imprécis de leur nuit passée, le gênent. Il cherche sa sœur du regard.
En contrebas, Cixi converse avec un ancien ministre de l’Énergie qui mêle des « oui » en anglais et en français dans la même phrase. Elle lui sourit avec des dents calmes, délicatement aiguisées. De l’autre côté de la balustrade, trois jeunes héritières d’on-ne-sait quel empire récitent des mots nouveaux comme des mantras : « souveraineté nutritionnelle », « frugalité joyeuse », « contrat climat ». On dirait des pierres précieuses qui cliquettent ou caquettent, c’est selon.
Gilga, lui, a disparu. On l’aperçoit, à rebours, en pleine conversation avec une dame aux cheveux gris, la directrice informatique de Berger, dans une galerie où un jeu de miroirs les démultiplie. Un jeune premier le pointe du doigt — « regarde, le roi » — et sa compagne-peut-être-tu-me-baiseras-cette-nuit baisse la main avec une douceur ferme. Pas de doigt ici, pas de trait direct, en principe, mais cette nuit a ses licences.
Dans l’aile des Alcôves, un souffle d’encens à la myrrhe s’accorde avec une eau de champignon magique grillé au safran ; l’accord produit une sensation de harpe dans la poitrine. Des couples se font et se défont avec l’élégance d’une règle : on ne s’abandonne jamais au premier passage, on se manque deux fois, on se retrouve au troisième en ayant déjà pris congé du quatrième. Des boucles se bouclent. La chair frôle, mais le vêtement commande. Parfois, on oublie le vêtement.
Un éminent collectionneur d’art contemporain chuchote au jeun.e peintr.e plasticien.ne qu’il patronne :
— Tu sais ce qui nous tient ensemble ?
— La peur.
— La peur d’être dehors.
— Et le désir d’être dedans.
— Dans quoi ?
— Dans le récit.
— Lequel ?
— Celui que l’auteur nous raconte qui rappelle qu’il est déjà tard pour ne rien dire.
Ils rient sans joie, boivent. Un percussionniste fait claquer un break qui remet les pieds au sol. Les vers bédouins reviennent, plus lents, comme s’ils prenaient du poids en traversant la foule. On frappe des mains, tchak, tchak, tchak ; un call-and-response rythme pour de bon.
Minuit a lieu trois fois — « effet de style », explique un Français prétentieux, mais c’est une redondance ; « décalage des fuseaux », corrige un Américain, aussi prétentieux finalement. À la troisième, la verrière du grand hall s’ouvre sur un ciel noir de velours piqué de quelques étoiles qui réussissent à franchir les lumières irradiantes du palais. Il survient ce silence des grandes salles contentes ; la rumeur remonte, ample.
Le maître des jardins fait basculer de petits ponts suspendus. On dérive d’un salon à l’autre comme des radeaux polis. Le palais s’allonge, respire, s’effiloche en veines. Chaque couloir a une odeur : pistache verte, mousse humide, cuir frais, poudre de fusil, dahlia. On peut, si l’on ferme les yeux, s’y reconnaître à l’odeur seule. Un jeu discret, sans prix.
Dans un couloir trop long, une fanfare miniaturisée passe en tenue d’apparat composée de quatre musiciens hauts comme trois pommes, tubas en argent, marche parfaite. On sourit, incrédules. On se rappelle qu’on a déjà vu cela dans un rêve ; on s’incline alors. L’un d’eux fait un clin d’œil qui sonne clair. On soupire d’aise, le réel veut bien jouer avec nous, donc nous pardonne.
Au bout d’un jardin sec, des conteuses yéménites, cheveux couverts de pièces d’argent, voix de figue, disent des légendes minuscules : La fille qui prenait pour père un palmier ou Le renard et le puits d’émeraude. L’assistance se penche, très bas, afin de capter chaque syllabe. On jurerait que l’algorithme de la fête s’arrête pour leur ménager la place qu’elles méritent.
Et puis, presque sans qu’on le remarque, la folie se redresse et remet sa cravate. Les miroirs cessent de répéter les gens ; les fontaines reprennent leur sens ; le paon range sa roue à l’endroit ; les serveurs changent de phrase. Un check discret au pupitre-son confère aux basses le bon tassement. Un chef ôte sa toque et salue un boxeur indien qui n’en revient toujours pas d’avoir été invité.
La fête se pose en douceur, comme un oiseau qui a fini sa figure et se laisse planer. On n’est pas revenus à la normale — on est devenus normaux de la fête, ce qui est différent ; le cœur plus large, l’œil plus lent, la raison revenue comme on revient d’un bain de mer. La nuit veut bien durer, mais personne ne veut plus la forcer.
Sur une terrasse haute, Gilga, Cixi, Ishtar, Matt, Peter, Jeff, Anki et quelques autres grands de ce monde se tiennent un instant côte à côte, sans rien dire. Entre leurs épaules, on perçoit la ville immobile, la lisière des jardins, l’ombre du désert. On partage une figue, un silence. Quelqu’un prononce « demain » comme on dit « merci ».
Au loin, très loin, un bêlement s’élève, timide et comique. On rit, vraiment, cette fois. Le Pan s’incline dans son buisson et disparaît ; la musique reprend sa route. Les colibris-drones redessinent des constellations plausibles.
Uruk, saoulée de codes, de grâce, de glace au citron vert et aux décoctions psychotropes, glisse vers une folie douce, exactement au point où l’on sait que l’on a dansé assez pour se souvenir que l’on est vivant. Derrière un chêne-liège du jardin royal, alors qu’un paon braille dans la nuit tribale, Gilga et Anki s’enlacent et se goûtent.
Cher lecteur, à demain pour la suite.


