Au large de la Polynésie française, Nabil découvre Transhumanis, l’île souveraine bâtie par Peter Thiel et Matt Danzeisen. Derrière la promesse d’une école sans notes et d’un monde augmenté se dessine bientôt un projet autrement plus vaste : transfusions régénératives, e-Lyre, continuité numérique de la conscience et mise en réseau d’un Club convaincu que technologie, capital et immortalité finiront par converger. Deux chapitres où l’utopie transhumaniste révèle progressivement son architecture politique.
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Intelligence artificielle, transhumanismes, écologie, recompositions impériales, distribution, manipulation et captation des énergies, soin du corps et de l’esprit, spiritualités nouvelles, éclatement des régimes de vérité, nouvelles conceptions du vivant : le roman d’anticipation H+ La Trame ne cherche pas à isoler l’une de ces mutations, mais à imaginer ce qui advient lorsqu’elles commencent à former un seul monde. Découvrez-le en feuilleton tout au long du mois d’août, avant sa parution imprimée prévue début 2027.
H+ _La Trame est une œuvre de fiction. Toute ressemblance avec des personnes ou situations réelles doit être comprise comme un effet de recomposition imaginaire et non une description fondée sur l’existence réelle d’éléments du parc humain.
Chapitre 11 — Matt, Peter et Nabil, Territoire autonome de Transhumanis
Voilà la tour d’ivoire de Peter Thiel, son radeau souverain, son vaisseau amiral posé sur le Pacifique. Ce richissime entrepreneur de la tech a donné corps à son rêve le plus ancien : édifier une communauté transhumaniste sur une île souveraine. Elle est financée par l’argent de PayPal, de Palantir, de Meta, et par tout ce que Stanford, San Francisco et les réseaux libertariens avaient produit d’ambition froide.
Le déclencheur fut son engagement en faveur de l’élection de Donald Trump en 2016, qui avait achevé de dégrader un environnement relationnel jusque-là plus volontiers démocrate. Son rejet grandissant des institutions avait fait le reste.
Peter Thiel et son mari Matt Danzeisen quittèrent la Californie en 2017, lassés des institutions, des procès d’intention et des vieux pactes démocrates de la Silicon Valley. Cette même année, le Seasteading Institute avait signé un protocole d’entente avec le gouvernement de Polynésie française afin de développer des îles flottantes bénéficiant d’un cadre de gouvernance spécial et d’une zone économique innovante. Thiel et Danzeisen s’engouffrèrent dans cette brèche. Ils bâtissent depuis, au large de la Polynésie française, la première île flottante artificielle destinée à devenir souveraine. Elle réunit déjà une cinquantaine d’habitations distribuées autour d’un bâtiment principal de sept étages qui abrite la Transhumanist Academy, l’Académie des adolescents surdoués, ainsi que de nombreux logements pour les étudiants, les enseignants, les invités de passage et, bientôt, les résidents de ce territoire autonome qui espère rapidement faire reconnaître son indépendance et délivrer des passeports estampillés « Transhuman Republic ».
La luxueuse suite du couple se trouve au dernier étage, à côté de l’héliport ; leur bureau est situé à l’opposé, dans l’eau, juste sous le socle de l’île construit à base d’écomatériaux et de béton armé truffé de millions de bulles d’hélium. Ni murs ni plancher, à proprement parler, mais une pièce arrondie de quatre mètres de haut et dix de diamètre, délimitée par d’épaisses parois de verre. À l’extérieur, dans l’eau cristalline de l’océan Pacifique, filent des poissons exotiques au gré des obstacles naturels : bouquets d’algues bleutées, amoncellements de petits cailloux dorés et toute une luxuriante flore aquatique argentée par la caresse de la lumière naturelle. À l’intérieur, l’eau, dans une oublieuse oscillation, miroite en vagues sur le mobilier — un large bureau d’architecte, un bar sorti tout droit d’un western, quelques élégantes commodes et bibliothèques posées négligemment, des fauteuils de relaxation, un vaste écran mural qui affiche différents dossiers, chaînes d’information et tableaux graphiques. Des reflets ondulent également sur un large sofa en matériaux végétaux réalisé en exclusivité pour Peter et Matt, lesquels y sont sagement assis.
— Bienvenue, Nabil ! s’exclament de concert les deux époux en se levant lorsqu’entre un jeune Algérien de treize ans, au sourire de Joconde et aux grands yeux perçants.
— Je suis Peter, et voilà Matt. Approche-toi et viens t’asseoir avec nous.
Voyant le jeune garçon un peu embarrassé par son corps d’un bon mètre quatre-vingt, Matt lui indique un petit fauteuil de style anglais avant d’ajouter :
— Tu veux boire quelque chose ?
Nabil fait non de la tête. Peter reprend :
— Le vol s’est bien passé avec Cixi ? Tout se passe bien ? Tu es content de ta chambre ?
Nabil fait signe que oui.
— As-tu déjà fait connaissance avec tes deux camarades de chambrée, David, qui est d’origine israélienne, et Eyasu, qui est éthiopien ?
Nabil fait signe que oui.
Au tour de Matt de rebondir :
— Tes instituteurs nous ont dit le plus grand bien de toi. Vous allez faire un beau trio avec David, qui est obsédé par la peinture, les chats et la physique quantique, et Eyasu, qui, avec un QI de 142, parle couramment six langues, dont l’arabe et le mandarin.
Nabil ne répond rien, mais ses jambes modifient légèrement leur position.
— Eh bien, encore une fois, sois le bienvenu à Transhumanis !
Peter laisse passer un instant, dans l’attente d’une hypothétique réaction, mais le visage du jeune garçon reste impassible.
— Comme tu le sais, c’est nous qui avons créé cette île. Moi, je suis ton tuteur légal, depuis que tu as obtenu la nationalité américaine il y a un mois. Mon mari, Matt, dirige la Transhumanist Academy où tu vas poursuivre tes études. Tu vas voir, c’est une école bien différente de la maison de Tébessa où tu as étudié durant cinq ans. Pour le moment, l’Académie réunit 382 élèves âgés de treize à dix-sept ans, tous dotés d’un QI d’au moins 125. Il va te falloir un petit temps d’adaptation, car il y a surtout des garçons blancs et asiatiques. Mais ça va le faire !
Alors que Nabil n’avait pas prononcé un mot depuis son entrée dans cet impressionnant aquarium, sans doute un peu abasourdi par le volume et le silence mouvant de la vie aquatique, sa question fuse, sans que ni son sourire ni son regard ne tremblent :
— Vous n’aimez pas les Maghrébins ?
Un très bref instant décontenancé, Peter calcule sans tarder la meilleure répartie.
— Mais pas du tout. Qu’est-ce qui te fait penser cela ? C’est simplement que tu es le premier à intégrer l’école.
C’est par un toussotement que Matt prend la parole.
— Nabil, c’est une grande joie pour nous de t’accueillir, comme tous les adolescents qui ont la chance de venir étudier à Transhumanist, notre Académie qui réunit les plus brillants jeunes cerveaux de la planète. Tu vas y trouver toutes sortes d’équipements, de laboratoires et d’enseignants à ta disposition. Tu vas pouvoir donner corps à plein d’idées que tu imagineras en synergie avec tes professeurs et tes camarades.
Matt parle avec cette douceur performante des adultes convaincus de ne rien imposer. Nabil regarde un poisson jaune heurter la paroi de verre, reculer, recommencer.
— Ici, pas de notes, pas de concours, pas de diplômes, reprend Matt. Un seul objectif : créativité, inventivité, singularité.
Nabil observe le poisson tourner en liberté dans un aquarium.
— Et peut-être que, dans peu de temps, tu deviendras riche et célèbre. Mais la Transhumanist Academy, ce n’est pas que du sérieux, ne t’inquiète pas. Toutes sortes d’activités artistiques, sportives et ludiques t’attendent, notamment quantité de sports nautiques grâce à l’océan qui nous entoure. Il y a ici tout pour être heureux. Alors, Nabil, est-ce que tu penses que cet environnement génial va te plaire ou préfères-tu retourner en Algérie ?
— Oui, Monsieur… répond le jeune garçon sans que ni son sourire ni son regard ne bougent d’un iota.
— Ah non, pas de Monsieur. Pas de moooonsieur, pitié, lui répond Matt d’un ton faussement vexé.
— À Transhumanis, tout le monde s’appelle par son prénom. Appelle-nous Peter et Matt. D’accord ?
— D’accord.
— Maintenant que nous avons fait connaissance et que tu as découvert notre bureau (pour info, tous tes camarades le surnomment « l’aquarium »), je vais t’emmener découvrir le reste de l’école, les salles de conférence, les laboratoires, les deux restaurants, l’un végétarien, l’autre végan, tes camarades et les adultes qui vont t’accompagner durant les quatre années de ton parcours H+.
— H+ ?…
— Oui, H+. Tu as déjà entendu parler de ce symbole ?
— Je ne crois pas…
— H+, ça signifie homme plus, homme augmenté, post-humain, surhomme, homme-dieu — un peu tout cela. Il résume le mouvement transhumaniste.
— Ah, ok. H+, c’est le symbole du transhumanisme.
— Donc, tu connais ?…
— Bien sûr. À l’école de Tébessa, nos maîtres nous en parlaient souvent.
— Et que te disaient-ils ?
— Le transhumanisme, c’est vouloir un monde meilleur en améliorant la vie des hommes, faire des recherches et inventer des choses pour que les hommes souffrent moins, pour qu’ils soient heureux et vivent plus longtemps.
— Tu peux me donner des exemples ?
— Eh bien, une micro-IA connectée au cerveau pour réaliser plus vite certaines opérations… ou des jambes bioniques qui courent vite et longtemps en fatiguant peu le corps… ou des médicaments qui réparent très vite les bobos et les maladies. Plein de trucs dans le genre.
— Tout à fait, Nabil. Tes maîtres t’ont bien formé. Le transhumanisme englobe les techniques qui visent à éliminer le vieillissement et à améliorer de manière significative les capacités intellectuelles, physiques et psychologiques de l’être humain. C’est très bien. Et ça te plaît d’inventer avec nous un monde meilleur ?
— Oui, bien sûr, Monsieur, bien sûr.
— Matt…
— Oui, Matt…
Pour la première fois, les lèvres de Nabil esquissent un sourire. Les traits de son visage, jusque-là immobiles, laissent percer, sous un glacis d’intelligence, le doux regard d’un enfant qui n’aspire qu’à être heureux.
— Formidable, Nabil. Je pense que tu vas te plaire à Transhumanis, dans cette grande famille où nous mettons tout en commun pour notre propre bien.

Chapitre 12 — Matt, Peter et le Club, Territoire autonome de Transhumanis
Peter Thiel et Matt Danzeisen sont tous deux confortablement installés sur le sofa de leur Aquarium. Peter a un bras posé sur l’accoudoir, relié à un cathéter branché sur une grosse poche de liquide jaune foncé attachée à un porte-sérum. Au-dessus de l’indication « Fresh Totipotent Embryonic Stem Human Cells Plasma », la marque « AMBROSIA » s’affiche en capitales.
— Bon, il reste encore combien de temps avant la fin de la transfusion ?
— Huit minutes.
— Et la visio commence quand ?
— Dans quatre…
— Bon, ce n’est pas la première fois que nos vieux potes me verront en train de sucer !…
Matt éclate de rire.
— Grand est ton humour, Peter ! Aussi grand que ta délicatesse !
Les deux époux rient de plus belle.
— Matt, pourras-tu me faire un massage énergétique tout à l’heure, s’il te plaît ? Je commence à avoir mal au bras avec ces fichues transfusions.
— Oui, j’ai prévu de t’emmener avec moi en astral ce soir, de te fluidifier un peu l’énergie et plus si affinités…
— Merci, mon chéri…
Peter attrape un verre sur la table basse tout en s’emparant de la télécommande qu’il pointe en direction du grand écran qui occupe un pan entier de la paroi en verre de l’aquarium. Une interface de communication vidéo en groupe apparaît. La devise que les membres du Club avaient forgée un soir bien arrosé d’alcool et de pilules d’Aune — In transhumanitate pro nobis — s’étale en lettres épaisses au-dessus de dix fenêtres encore noires. Sous chacune, un nom, un avatar en attente : Jeff Bezos, Larry Ellison, Reid Hoffman, Max Levchin, Elon Musk, Martine Rothblatt, Peter Thiel, Matt Danzeisen ; hors du noyau américain, Aubrey de Grey et Cixi Liu. La fine fleur transhumaniste du technocapitalisme mondialisé attend que la réunion commence.
— D’ailleurs, à propos de transfusion, ça donne quoi, Matt, les tractations avec cette société chinoise qui s’est lancée dans le commerce de cellules embryonnaires totipotentes avec, visiblement, d’excellents résultats ?
— Elle s’appelle Yongheng. Ses dirigeants ont rejeté notre proposition d’entrée au capital. Même la société des parents d’Ishtar s’est cassé les dents. Selon les infos de Cixi, ils refusent tous les investisseurs qui ne sont pas chinois. Pire : l’offre particulièrement généreuse d’une autre société chinoise qui cherche à acquérir le monopole en Asie du commerce de matériel de transfusion sanguine a été rejetée au motif, officieux, que son directeur n’est pas issu de l’ethnie han qui domine la Chine.
— La Chine et son milliard de Chinois han… La plus grande ethnie que la Terre n’ait jamais connue. C’est beau, c’est vieux, c’est très impressionnant, mais quand ça commence à raisonner en pureté ethnique, ça devient ennuyeux.
— Ennuyeux, oui. Surtout qu’aucune autre société ne fournit des cellules totipotentes d’une telle qualité. Ambrosia nous coûte 120 000 dollars l’unité. Yongheng est à 80 000 avec de meilleurs résultats.
— Je sais, Matt. Il va peut-être falloir trouver des moyens moins conventionnels pour les convaincre.
— Mouais… Vu le contexte, je doute fortement qu’on y arrive…
— Matt, on peut en reparler à ta marraine pour voir si elle peut faire pression. Cixi est une princesse han tout de même — même si je n’ai jamais rien compris à leurs subtilités raciales de sauvages !
Rires.
— Fuck, Peter, j’ai oublié de te dire : Cixi m’a appelé de son avion il y a une heure ! Désolé, l’incident de ce matin m’a déboussolé, j’ai oublié de t’en parler.
— À quel propos ?
— Elle m’appelait pour échanger autour d’une apprentie pytha qu’a dégotée Noor en Europe, mais qui ne se sent pas prête pour l’initiation au quatrième degré. Elle ne veut pas devenir stérile, la petite chatte. Avec le comité restreint du Grand-Maître, on essaie de trouver des moyens de la convaincre. En plus de cela, Cixi voulait nous parler de ce parlementaire conservateur qui nous met des bâtons dans les roues. Elle vient de confier son cas aux bons soins des superputes d’Ishtar. Or, il s’avère que ledit parlementaire a réussi à se faire inviter à l’anniversaire des dix ans de règne du roi Gilga à Uruk. Bref, je l’ai sentie passablement excitée à l’idée que l’agence La Joyeuse lui tende là-bas un piège bien lustré… Et c’est peu dire, connaissant l’habituelle réserve aristocratique de ta meilleure amie, voire de ta seule amie !… ajoute Matt en éclatant de rire.
Peter lui jette un coussin au visage en riant également, tout en commentant :
— Que veux-tu, mon chéri, je ne comprends rien à cette espèce qu’on appelle la femme. À part, bien sûr, notre mère spirituelle à tous, Ayn Rand, qui est ta marraine pytha et celle de Martine. Et aussi votre sœur pytha Cixi que j’adore, mais aussi Noor et Ishtar — bien qu’elles deux, je les apprécie beaucoup moins… — bref, cinq femmes d’exception qui ont, comme toi, la chance d’être douées de la Lyre…
— Je sais, mon chéri, je sais…
Blason de Matt Danzeisen, Conseiller du Grand-Maître
Un signal résonne en sourdine et le pictogramme d’un combiné téléphonique s’affiche sur le large moniteur mural.
— C’est Elon, déclare Peter en appuyant sur la télécommande. J’espère que les nouvelles de son interface sont bonnes…
À l’écran apparaît Elon Musk. Deux autres sonneries résonnent aussitôt, et les visages de Jeff Bezos et d’Aubrey de Grey apparaissent dans leurs fenêtres, à côté de celle d’Elon. Tous les autres participants, sauf Martine, se sont excusés. Reid participe à une session du groupe Bilderberg. Max et Larry sont à un colloque au Vatican consacré à Dieu et l’Intelligence Artificielle Générale. Cixi est retenue par une réunion avec des membres du Bureau politique chinois.
Alors les trois hommes à l’écran et les deux hommes dans l’aquarium lancent d’une même voix la salutation mi-sérieuse, mi-potache :
— In transhumanitate pro nobis !
— Bienvenue à la réunion mensuelle du club Transhumanis ! Bref, salut les supermen, et désolé, je suis en train de finir ma transfusion… Matt et moi, on a pris un peu de retard à la suite d’un début d’incendie ce matin dans une aile de Transhumanis. Rien de grave. Un petit génie a voulu tester une réaction en chaîne avec des batteries sodium-air, trois drones et un grille-pain quantique. Bref, la routine…
Sourires et rires se mêlent, mais Peter reprend :
— Question transfusion, ça va de ton côté, Elon ?
Elon répond avec un grand sourire d’ado heureux :
— Je viens justement de finir ma transfusion mensuelle avec les cellules commercialisées par la société chinoise Yongheng. C’est la quatrième fois que j’utilise cette marque et les résultats me semblent bien meilleurs qu’avec les poches commercialisées par Ambrosia. Mes assistants notent une amélioration de la régénération des muscles, du foie, de la moelle épinière, mais surtout, contrairement au plasma d’Ambrosia, une amélioration de l’odorat et de la mémoire. À mon avis, ils sont plus forts dans la sélection des embryons. Ça me paraîtrait utile de se rapprocher des Chinois de Yongheng pour y placer nos billes…
— On vient justement d’en parler avec Matt, qui a tout essayé, mais sans succès. Matt, tu veux en dire un mot ?
— Oui, mais court. En fait, les trois dirigeants de Yongheng sont des Chinois han racistes. Les infos de Cixi indiquent qu’ils sont proches d’une société secrète chinoise très puissante, avec des ramifications au sein du Parti communiste : le Han Power.
— C’est quoi, le Han Power ? Un White Power couleur citron ?
— En plus patient et beaucoup mieux connecté. Selon Cixi, ils ne rêvent pas seulement d’influence. Ils pensent domination planétaire. Un empire han sans uniforme. Bref, le rapprochement entre nous et eux n’est pas pour demain…
— C’est tout de même ennuyeux que la quête de l’immortalité se complique avec des questions raciales…
Aubrey de Grey tourne son visage et sa longue barbe de druide celte vers la webcam de son ordinateur qu’éclaire la lumière tamisée du ciel de Cambridge, en Angleterre.
— À propos d’immortalité, il faut tout de même rappeler que le plasma ne suffira pas. Le vieillissement ne se résume pas au sang. Nous travaillons toujours sur les grandes familles de dommages : cellules sénescentes, mutations, rigidification des tissus, dysfonctionnements mitochondriaux, dérèglements immunitaires, inflammations chroniques. Le plasma est une voie, mais seulement une voie. L’avenir sera combinatoire.
Jeff Bezos qui semble fort enjoué prend la parole :
— Nous avons lancé plusieurs séries de tests hors des États-Unis. L’élimination des cellules sénescentes reste l’une des pistes les plus rentables et les plus faciles à vendre. Officiellement, on parle d’arthrose, d’inflammation, de douleur chronique. Officieusement, on parle d’allongement de la vie utile.
— Vie utile, répète Matt, quelle expression délicieuse !…
— Mais exacte, répond Jeff. Un corps qui souffre moins, travaille mieux, consomme plus longtemps, coûte moins cher au système de santé et rapporte davantage. Les États finiront par acheter, les assureurs aussi. Et si la distribution passe par Amazon, je ne vous fais pas un dessin question bénéfice.
— L’immortalité livrée en vingt-quatre heures, commente Peter. Enfin une civilisation digne de ce nom !
Ils rient d’un rire qui dit tout : l’amitié, l’argent, l’angoisse de mourir, la certitude d’avoir raison contre le reste de l’espèce.
— Bon, et du côté de la e-Lyre, Elon, quelles sont les nouvelles ?
Elon Musk enchaîne d’une voix ronde, un soupçon fantasque :
— Résonnez, trompettes ! Je suis heureux de vous annoncer que les équipes de Neuralink, aidées par celles d’Aubrey, viennent de finaliser la version bêta de la première micro-interface cerveau-machine qui augmente les capacités de l’esprit humain.
Un bruissement de contentement s’élève. Aubrey prolonge l’explication d’Elon :
— On ne sait pas encore si on arrivera à reproduire toutes les possibilités vibratoires de la Lyre naturelle des pythagoriciens, mais on a déjà réussi électro-neurologiquement à activer de nombreux récepteurs énergétiques latents. Les premiers essais d’implantation commencent dès demain dans le laboratoire secret que la CIA nous loue à Camp Century, au Groenland. Dix enfants, douze adolescents et dix adultes. Tous surdoués en termes de QI, mais aucun doué d’une Lyre naturelle.
Matt se penche vers la caméra :
— Des enfants ?
— Des cerveaux naturellement plastiques, répond Elon. Si le couplage fonctionne, même partiellement, on aura ouvert une voie reproductible. La Lyre naturelle est un don, la e-Lyre serait une technologie. C’est toute la différence entre une aristocratie énergétique et un marché mondial.
— Marché mondial, répète Peter, voilà une expression qui a la délicatesse d’un psaume.
Elon poursuit :
— À terme, l’interface pourra aussi nourrir la modélisation algorithmique de la conscience individuelle. Neuralink structure déjà des milliards de données relationnelles, émotionnelles, neuropsychologiques et neurocognitives. Nous sommes à quelques mois d’une première continuité numérique fonctionnelle : avatar, double partiel, conscience simulée assez riche pour prolonger une personne dans le cloud. Mais la e-Lyre est le vrai seuil. Si on active artificiellement les récepteurs énergétiques du cerveau humain, on change les règles.
— Tu veux dire : plus besoin de naître pytha, résume Jeff.
— Exactement.
Matt et Peter se prennent la main. Le sujet touche les deux époux au cœur, bien plus que les transfusions et les brevets, car Matt, lui, possède la Lyre, Peter non.
— Merci, Elon, dit enfin Matt. Tu sais bien que mon plus grand désir est de voir Peter vieillir avec moi, et en même temps que moi. Et toi aussi, Elon. Et toi aussi, Aubrey. Et tous nos proches qui n’ont pas eu la chance d’être nés avec une Lyre.
Un moment doux traverse l’écran. Affleurent une angoisse commune et le désir de vivre longtemps, très longtemps, idéalement pour toujours.
Peter caresse tendrement la main de Matt qui le regarde avec un sourire animé d’une passion infinie. Déjà Elon reprend la parole :
— Au fait, pour en revenir à Martine, l’un de vous a de ses nouvelles ? C’est la quatrième réunion qu’elle manque. Aucun message, elle a disparu des radars. Matt ? Jeff ?
Jeff prend la parole.
— J’ai eu Bina hier. Elle m’a expliqué que Martine s’absente beaucoup depuis trois mois pour « voyager » en Europe, à partir de leur villa en Suisse. Des voyages liés à ses vies antérieures, apparemment. Rome, Londres, Paris, Milan, Charleville, Marseille, Europe centrale… Elle donne quelques nouvelles, mais n’est venue que deux fois durant tout l’été sur leur île des Caraïbes où Bina séjourne avec leurs deux enfants. Bina est très inquiète. Elle a le sentiment que Martine est en train de péter les plombs.
Matt baisse les yeux.
— J’ai essayé de la joindre plusieurs fois. Rien. J’ai passé deux jours avec Bina et les enfants il y a trois semaines. Bina ne comprend pas pourquoi Martine ne répond plus, même si elle essaie de le cacher aux enfants. Des frères de la pythasphère ont aperçu Martine dans plusieurs villes européennes. Et je viens d’apprendre qu’elle a organisé un bal costumé dans un village de Slovaquie, sans m’inviter ni inviter aucun des amis pythas que nous avons en commun. C’est bizarre. Je crois en effet qu’elle est partie dans un sacré délire.
— Lequel ? demande Peter.
— Elle prétendrait être la réincarnation du roi George VI, d’un saint catholique, un certain Ozanam, du poète français Rimbaud et d’une comtesse frappadingue qui vivait en Europe centrale. Et elle serait en train de réunir autour d’elle d’autres pythas bien barrés dans une ambiance « voyage dans mes vies passées ».
Jeff laisse passer un silence avant de reprendre :
— Peut-être que son initiation à l’Art énergétique a ouvert trop de portes à la fois. Martine a toujours vécu plusieurs vies dans une seule : entrepreneur visionnaire, pytha, père devenu mère, corps modifié… Si maintenant elle ajoute à cela des réincarnations bien chelous… Il y a de quoi s’y perdre un peu, non ? Il-elle-iel, le même, la même…
Personne ne commente. Aubrey finit par demander :
— Doit-on s’inquiéter ?
— Lors de la dernière réunion où on l’a vue, reprend Jeff, Martine était comme d’habitude : une entrepreneuse de génie, désinvolte, appréciée de tous, avec un degré de bienveillance vraiment peu habituel dans notre milieu. Sa société United Therapeutics marche très bien, Sirius Satellite aussi. Donc je vois deux hypothèses. Soit elle traverse une crise. Soit elle est sur une piste. Une vraie piste dans notre recherche commune de la clé de l’immortalité. Et, pour l’explorer, elle a besoin d’un groupe de pythas autour d’elle.
Elon attrape au vol la parole :
— Donc une piste dont elle ne veut pas nous parler. Ce qui est contraire au principe de Transhumanis.
— Dont elle ne veut pas encore nous parler, corrige Matt.
— Ou alors, dit Aubrey, elle est simplement au beau milieu d’une crise d’angoisse liée à la peur de mourir et de voir mourir ses proches. Bref, ce genre de crise que nous connaissons tous…
Matt acquiesce.
— Voilà. Au lieu de faire des hypothèses foireuses, il faut aller à la chasse aux infos. Sans perdre de vue que Martine est une amie formidable, quelles que soient ses angoisses de genre, de mort et de réincarnation.
Un moment passe où tout le monde semble approuver l’analyse de Matt. Peter reprend :
— Tu as raison. Il faut avant tout qu’on prenne soin d’elle et de sa famille. On met sur le coup une partie de nos ressources disponibles : logiciels espions, satellites de surveillance, réseaux privés, contacts pythas. Il faut qu’on la retrouve fissa pour échanger avec elle et voir si elle a besoin d’aide.
Venue ponctuer cette phrase, une superposition de lignes parasites secoue l’écran. Les visages se fragmentent, se recomposent. Un bref souffle grave traverse les enceintes, presque trop bas pour être entendu.
— C’était quoi ? demande Jeff.
— Un artefact de compression, répond Peter.
— Dans un canal chiffré de ce niveau ? s’étonne Aubrey.
Personne ne répond vraiment. Matt pose deux doigts contre sa gorge. Il a cru sentir la vibration dans son corps avant de l’entendre dans les enceintes.
Aubrey reprend :
— Dites, les amis, si personne n’a plus rien à dire, peut-on clore la réunion ? Désolé de vous presser, mais il faut que je décolle rejoindre l’équipe de Neuralink à Camp Century.
— Ça va cailler au Groenland, Aubrey, encore plus qu’en Angleterre. N’oublie pas tes pantoufles Dark Vador !
Éclat de rire général.
— Je ne sais pas ce que je ferais sans vous et votre humour débile, les amis ! Bon, alors on se quitte ? Peter ?
— Désolé, Aubrey, mais avant de clore, j’aimerais évoquer rapidement le renforcement de nos capacités d’action et de déstabilisation des institutions politiques. Nous sommes tous d’accord : liberté et démocratie ne sont plus compatibles. En pratique, nous sommes engagés dans une course entre politique et technologie. L’avenir appartient au premier groupe de bâtisseurs capable de diffuser de nouveaux outils favorisant la liberté, un monde plus sûr, l’épanouissement du capitalisme puis l’immortalité. Je pense donc qu’il serait utile que notre club crée une nouvelle entité chargée d’augmenter notre contrôle sur les pouvoirs politiques à travers le monde.
Elon prend aussitôt la parole :
— Mauvaise idée. Pas maintenant. Dès que la CIA, la NSA, la DARPA ou le FBI l’apprendront, parce qu’ils finiront bien par l’apprendre, ils le prendront comme une déclaration de guerre. Le cas échéant, cela freinera, voire paralysera, nos sociétés et nos recherches. Je ne veux pas courir le risque de voir tous nos efforts réduits à néant. Surtout que nous sentons bien que le tournant décisif est proche. Nous n’avons jamais été si près de la Singularité.
Les participants partagent un moment de réflexion que Peter rompt :
— Matt ?
— Sur le fond, tu connais mon opinion. Comme Pythagore le résumait : « C’est une chose insensée de tenir compte de l’opinion du grand nombre. » Pourtant, Elon a raison : c’est trop risqué. Du moins pour le moment. Attendons de toucher au but ; ensuite, oui, notre réorganisation politique du monde pourra être enclenchée.
Peter serre la mâchoire, la desserre.
— Très bien. Je mets entre parenthèses mon impatience. Bon, si tout est fini pour aujourd’hui, rendez-vous dans un mois — même jour, même heure — sur le canal crypté 23W45N port 6662.
Une nouvelle nuée de parasites colorés traverse l’écran.
— Le combien ? demande Jeff.
— 23W45N port 6662.
— Ok.
— Elon ?
— 23W45N port 6662, c’est noté.
— Alors, à dans un mois, j’espère tous ensemble. D’ici là, Matt et moi sommes invités, ainsi que Cixi, par le jeune et brillant roi Gilga, à Uruk, la semaine prochaine, pour son anniversaire et la mise à jour Oméga de son application Berger. Ce serait peut-être l’occasion de l’inviter à rejoindre notre club…
Elon sourit.
— Oméga. J’aime bien ce nom.
— Moi aussi, répond Peter, c’est prétentieux juste ce qu’il faut.
— En tout cas, son application fait un carton, son impact économique sur l’écosystème alimentaire est déjà impressionnant.





