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UNIDIVERSLE MÉDIAVERS CULTUREL

H+ _La Trame. Partie I, chapitres 9 à 10 – Ton sacrifice n’est pas vain, ta réincarnation n’en sera que plus belle

À mesure que les seuils se franchissent, l’Art énergétique révèle moins ce qu’il permet que ce qu’il autorise. Dans les deux chapitres suivants, la Trame devient l’espace d’une initiation, d’une emprise et d’un franchissement dont les personnages ne mesurent pas encore toutes les conséquences.Bienvenue dans H+ _La Trame, partie I, chapitres 9 et 10.

Intelligence artificielle, transhumanismes, écologie, recompositions impériales, distribution, manipulation et captation des énergies, soin du corps et de l’esprit, spiritualités nouvelles, éclatement des régimes de vérité, nouvelles conceptions du vivant : le roman d’anticipation H+ La Trame ne cherche pas à isoler l’une de ces mutations, mais à imaginer ce qui advient lorsqu’elles commencent à former un seul monde. Découvrez-le en feuilleton tout au long du mois d’août, avant sa parution imprimée prévue début 2027.

Cliquez sur les numéros pour aller à un chapitre précédent :[1–3][4–5][6–8]

H+ _La Trame est une œuvre de fiction. Toute ressemblance avec des personnes ou situations réelles doit être comprise comme un effet de recomposition imaginaire et non une description fondée sur l’existence réelle d’éléments du parc humain.


Chapitre 9 – Ishtar la Joyeuse chez Anki en Chine du Nord

Sous l’arcade de pierre de la terrasse miroitent les eaux des bassins naturels. L’un d’eux fume comme une coupe géante. Les pierres vibrent sous la psalmodie sourde d’un chœur invisible. Des encens brûlent — myrrhe, benjoin, opium noir. La fumée monte en spirales épaisses, se contorsionne en serpents menaçants.

Anki se tient sur la première marche qui descend dans le bassin. Il a bu le vin que lui a offert Ishtar, l’amie que lui a envoyée sa sœur ; maintenant, sa tête tourne. L’eau bouillonne sur des pierres volcaniques plongées au fond. Ishtar y a versé des herbes écrasées, des fleurs d’absinthe et des pétales rouges. L’odeur, sucrée et âcre, brûle les narines et subjugue le peu de lucidité qui reste à Anki. Ishtar la Joyeuse prend ses mains dans les siennes et ferme les yeux. Elle se projette en astral dans la Trame ; lentement, elle se relie au corps énergétique d’Anki en composant sur sa Lyre une musique silencieuse qui les relie.

Elle effleure les cordes de sa Lyre et compose des passes douces, une suite d’accords qui suggèrent à Anki qu’ils sont tous deux liés, au sens propre comme au figuré. Les trois cordes de suggestion vibrent d’accords discrets, comme une berceuse muette qui instille la confiance.

Puis elle se met à fouiller l’esprit de ce jeune homme animal, sans qu’il ne résiste. Elle fouille, cherche et trouve, cachée dans l’hippocampe, une Lyre brute. Une Lyre mal dégrossie, avec une corde naine, presque atrophiée, rugueuse et comme apeurée. Une Lyre comme Ishtar n’en avait jamais ni croisé ni, a fortiori, défloré : figée dans une peur, un effroi ancien, dans le cauchemar d’un jeune enfant.

Ishtar descend les marches, les mains d’Anki toujours prises dans les siennes. Ce dernier n’oppose qu’une faible résistance ; il descend une, deux, puis toutes les marches jusqu’au fond. Son corps musculeux et sauvage pénètre dans l’eau comme un faune dans la nuit.

Drapée d’un voile carmin, Ishtar s’immerge avec lui. Dans ses cheveux noirs, des perles brillent comme des étoiles sombres. Elle continue à passer et repasser dans son esprit ouvert ; elle compose des accords lents et variés sur sa Lyre ;  elle les envoie à Anki, régule les flux, dénoue des nœuds, notamment dans les zones chaotiques et nouées autour de sa Lyre.

Elle saisit un couteau d’obsidienne, l’élève au-dessus de la vapeur, tranche une poignée de cheveux d’Anki. Les mèches tombent dans l’eau sans bruit.

Anki gémit, guttural, comme une bête blessée.

— Tu quittes la harde commune, murmure Ishtar. Tu chemines vers les hommes singuliers.

Elle appuie fortement ses doigts sur son crâne. Les cordes d’harmonie résonnent de nouveaux accords qui apaisent le flux énergétique et calment l’effroi d’Anki. Puis, d’un geste, elle l’immerge en arrière, la tête la première, dans l’eau brûlante. Quand il remonte, suffocant, elle lui fait boire un vin noir mêlé de champignons et de racines. Ses pupilles s’ouvrent comme deux gouffres.

Le monde bascule.

Cinq sœurs d’Ishtar, amazones et prostituées sacrées, arrachent Anki à l’attraction de l’eau ; elles le couchent, à côté du bassin, sur un matelas de sol drapé de lin rugueux. Le sol se met à vibrer comme une terre enceinte ; des tambours résonnent lourdement derrière les murs. Non loin, dans une galerie, sept sœurs entonnent en chœur une mélopée où se mêlent chinois, arabe, grec et sumérien, longues voyelles animales qui agitent les peaux.

Ishtar, dénudée, ceinte aux hanches comme au pied gauche d’une ceinture de clochettes frappées de la  Tétraktys de Pythagore, s’agenouille. Son corps exhale le musc, le vin et la cyprine. Elle approche sa main du sexe d’Anki. Il se crispe. Elle lui envoie un accord de suggestion : confiance. Ses muscles se relâchent. Le premier contact brûle pourtant, très fort. Anki hurle comme un cerf égorgé. Elle le retient, douce et ferme, souffle à son oreille :

— Meurs à la bête, nais à l’homme.

Elle l’accueille. Elle reçoit son membre dans son sanctuaire de chair, unissant la bête, l’homme, la femme.

La pénétration tend le frein, l’égratigne, mais Ishtar module les sept cordes de la maîtrise pour composer un accord d’oubli qu’elle envoie résonner dans une zone mémorielle douloureuse et verrouillée, tout près de l’hippocampe d’Anki. Les accords vibratoires effacent la douleur brute, effilochent l’animalité, ouvrent une brèche. Les râles changent. Les grognements se muent en mots brisés, la conscience vacille.

Ishtar bouge lentement puis en ondes plus larges. Chaque mouvement, chaque accord envoyé dans l’esprit d’Anki, le sculpte, arrache une strate archaïque et désenflamme la gangue de verrouillages qui enveloppe la Lyre de ce jeune homme doué mais rustre. Elle sent en retour des énergies esseulées et superflues s’échapper d’Anki et verser en elle comme un vin chaud. Le plaisir est rituel : chaque coup de reins est un accord joué sur la Lyre, chaque soupir une modulation du flux vital d’Anki et des particules d’énergie en retour pour Ishtar.

Puis le spasme éclate. Énorme, volcanique. Anki se tord, hurle, hurle encore. Quelque chose cède en lui. La bête s’efface dans l’orgasme, son langage se dissout dans une chaleur vaporeuse comme une piste effacée par une pluie d’été.

Les voix et les tambours se sont tus. Quand il rouvre les yeux, Anki regarde, hébété, le monde qui lui fait face. Ishtar, couchée sur lui, caresse sa joue.

Venus du fond de la nuit, se redéplient des bruits connus, des sons anciens : cris, froissements d’ailes et de peaux, une chouette hulule. Il les laisse pénétrer en lui afin qu’ils le bercent, familiers. Mais soudain son ami Sì bù xiàng brame dans la nuit. Un long brame, dans une tonalité qu’Anki peine à décoder. Il se concentre, mais non…

« Je ne comprends pas…Je ne comprends plus le langage animal…Je deviens comme les autres humains, je deviens trop humain…J’ai oublié le chemin qui mène à la harde… »

Et il éclate en sanglots.


Chapitre 10 – Village de Cachtice, Slovaquie

Tout le village, soit près de 4 000 habitants, ne parle que de cela. Une riche Américaine a loué à la commune le vieux château de Cachtice, du moins, la demi-ruine qui demeure perchée sur la colline. Elle entend lui redonner vie durant un week-end en s’inspirant des plans du XVIe siècle, époque où y résidait Élisabeth Báthory.

Cette noble dame cultivée – elle parlait hongrois, allemand, français, slovaque, roumain, grec et latin – était connue pour l’originale attention qu’elle portait au petit peuple dans un contexte troublé par les continuelles razzias des Turcs. Avant même d’être veuve à 42 ans, elle raffina sa vie en voluptés sybarites, rites de sorcellerie, orgies de torture et autres plaisirs coupables dont les excès sanglants furent dénoncés par un pasteur protestant à la cour de Vienne. Le limier ensoutané avait en effet découvert l’événement qui avait déclenché chez Élisabeth Báthory un goût pour le sang versé.

« Un jour, une servante lui tira les cheveux en la peignant, Élisabeth la frappa si fort que la domestique saigna du nez; une goutte de sang tomba sur le poignet d’Élisabeth qui constata peu après que la partie de peau touchée était devenue plus douce. Elle décida de baigner son visage dans le sang d’une victime de ses orgies et le crut rajeuni. Dès lors, elle fut convaincue qu’elle préserverait sa beauté et sa jeunesse en se trempant régulièrement dans du sang frais de jeunes filles, de préférence vierges. »

La justice impériale, au vu des nombreux témoignages concordants, ordonna que celle que le petit peuple surnommait déjà la Comtesse sanglante soit séquestrée à vie dans son château de Cachtice. Elle y mourut le 21 août 1614 à l’âge de 54 ans.

Quand on a les moyens, les choses vont vite. Peu de temps après la location du château, assortie d’un solide transfert de fonds à la mairie de Cachtice, un maître d’œuvre, huit artisans et dix ouvriers, tous grassement payés, réussirent à rendre le château habitable pour un séjour sous un climat estival. Si la date de la réception reste encore secrète – le maire avait exigé des villageois la plus grande discrétion conformément aux vœux de l’Américaine, une certaine Martine R., et à l’intérêt financier de la commune, – l’arrivée avant-hier d’une décoratrice italienne qui a commandé alentour des fleurs fraîches, la mise en place hier d’un cordon de sécurité puis l’arrivée ce matin d’un fameux restaurateur de Vienne avec une brigade de trente cuisiniers et serveurs laissent penser que la fête est imminente. Pour autant, aucun habitant ne sait que 444 Pythagoriciens sont attendus le lendemain même. Ces derniers ont reçu le mois dernier une invitation originale :

Vous êtes conviés à un bal métempsychique le 21 août au château de Cachtice en Slovaquie. La châtelaine Martine Rothblatt — connue dans ses vies passées sous les noms de George VI, Arthur Rimbaud, Frédéric Ozanam, Marquis de Sade et Comtesse Báthory — vous attend costumés au fil de vos précédentes incarnations. RSVP sous 10 jours.

martine rothblatt
Blason de membre du Conseil de Martine Rothblatt

*

Le jour dit, les habitants voient arriver une nuée d’hélicoptères et d’automobiles de luxe qui acheminent les invités vers le château où les attend la maîtresse du château.

Une fois l’entrée du porche passée, chacun se mêle à la foule bigarrée qui se dirige vers l’esplanade du château de Cachtice. Tout un beau monde se découvre ou se retrouve dans la lumière déclinante de ce début de soirée chargée de parfums sucrés presque palpables sous les lampions et les rires en cascade. Beaucoup se connaissent depuis des années, certains depuis des décennies, quant à ceux qui ont réussi grâce à leur hygiène énergétique à allonger leur durée de vie jusqu’à plus de 120 ans, ils se connaissent parfois depuis plus d’un siècle.

Les plus récemment initiés à l’Art énergétique sont vite introduits par leur parrain et marraine ou bien des frères et sœurs de leur pays, les liens se tissent naturellement. Les portes d’entrée aujourd’hui disparues sont matérialisées par un rideau de vapeur parfumée aux agrumes qui diffuse des volutes légèrement poivrées. Vêtue d’une tunique antique de lin blanc retenue aux épaules par deux broches en or, l’une en forme de Phénix, l’autre de Swastika, et d’un collier qui fait reposer à la naissance de sa gorge un médaillon en forme d’Œil Mataki, Martine accueille avec chaleur chaque pytha l’un après l’autre. Une double poignée de main énergique suffit à se reconnaître…

Derrière la vingtaine de pythas, également vêtus de tuniques et de broches, mais sans collier, qui entourent Martine comme une garde d’honneur, se profile la grande cour du château avec son chemin de garde, ses annexes et sa grande tour qui ont été transformés pour cette soirée unique en un vaste lieu de réception. Des exclamations enthousiastes s’élèvent jusqu’à culminer dans un brouhaha d’admiration qui résonne entre les mini-fontaines de champagne et de somptueux buffets végans. La foule se dilue en petits groupes qui font le tour de la vaste cour en voguant de coin en recoin.

Certains admirent les jeux d’eaux qui glissent et ondulent sur les vieux murs de pierre. D’autres les vieilles meurtrières qui abritent des fontaines d’où jaillissent des jets de cristaux qui retombent en rosaces sous le ballet de lucioles phosphorescentes. Au fond de la cour, dans l’angle le plus éloigné de l’entrée, deux colonnes de serveurs en charge du service aboutissent à deux fauteuils en lin frappés d’un Phénix et d’une Swastika qui se font face.

Les costumes des invités ont le mérite d’être variés… Certaines pythas se sont crues invitées au carnaval de Venise : courtisanes au visage enluné d’un masque vénitien, Mata Hari masquée de cuir, Joséphine Baker au visage charbonneux brandissant des ananas en guise de nichons, Cassandre au pubis étrangement phosphorescent, Alice entourée de lapins taquins, Aphrodite à la peau laiteuse et à la chevelure rehaussée de lys suivie par un nain grimé en cupidon…

Beaucoup en rient, car peu d’invités se sont glissés dans la peau d’un personnage célèbre en prenant au sérieux cette identité d’emprunt. Certes, quasiment tous croient en la réincarnation, et tous aimeraient bel et bien se souvenir de leurs vies passées, mais à part le premier Grand Maître, Pythagore en personne, puis la première Grande Maîtresse, son épouse Théano, et une poignée de pythas à travers les siècles, la plupart en obtiennent au mieux que quelques rares bribes, et encore : pas toujours très crédibles… 

Les rafraîchissements coulent à flots entre deux petits fours baroques et décadents où domine la couleur rouge. Un pytha allemand, compositeur et DJ mondialement connu, délivre un set techno ambient, délicieusement progressif, qui impulse dans les corps une vibration hypnotique, invitation à ressentir intensément toutes les sensations produites par ce bal costumé dans un château médiéval. Une invitation au voyage. La soirée prend. Elle se poursuit dans une ambiance suave.

Au pied de la grande tour carrée au nord de la cour du château, quatre colosses de la sécurité de Martine encadrent un homme d’une petite trentaine d’années. Il est grand, cheveux bruns, des yeux bleus, son costume de serveur froissé, le visage travaillé par une inquiétude qu’il s’efforce de dissimuler.  L’un d’eux s’écarte afin de murmurer à celle qui s’est renommée pour la soirée Comtesse sanglante :

– On l’a repéré au contrôle d’entrée des employés du traiteur. Micro-appareil planqué dans ses lunettes. Le traiteur a confirmé qu’il ne faisait pas partie de l’équipe. On l’a laissé passer pour voir ce qu’il cherchait. Faux service, vraie curiosité. On l’a cueilli quand il a essayé de se planquer pendant le départ du personnel ordinaire. On ne sait pas ce qu’il a pu voir…

Il tend à Martine un minuscule appareil photo en se penchant à son oreille.

— Carte de presse dans son portefeuille. Journaliste. Il bosse pour SME, le quotidien slovaque. Un paysan du coin a dû trop parler. Il ne sait pas grand-chose, mais il en sait déjà trop. Le faire disparaître attirerait l’attention, le relâcher aussi. Tu veux qu’on en fasse quoi ?

Martine regarde l’homme, puis l’appareil photo, puis de nouveau l’homme.

– Merci, Bil, je m’en charge. Il n’a pas l’air bien dangereux ce beau jeune homme…

Ledit Bill hoche la tête et se retire avec les autres gardes du corps de Martine. Elle observe en silence l’infortuné journaliste qui tente un demi-sourire. Il préfère croire qu’un mot juste, un ton aimable, un peu d’assurance professionnelle suffiront à le sortir de là. De fait, Martine le dévisage désormais avec une douceur presque amusée qui lui redonne un peu confiance.

– Alors, vous cherchiez le scoop, Monsieur le reporter… Vous vivez dangereusement…

– Désolé, Madame. Un de mes cousins habite dans les environs. Il m’a parlé d’une soirée exceptionnelle. Comme je suis un journaliste curieux, j’ai voulu en savoir un peu plus…

— Une soirée formellement, strictement interdite, comme les nombreux avertissements et autres panneaux d’interdictions tout autour l’indiquent sans ambiguïté : « Entrée interdite, sous peine de mort »

— Oui, mais quand la curiosité vous anime…

— Un bien vilain défaut quand elle vous conduit au péril…

Le jeune homme tente de faire bonne impression, mais une peur sourde monte à nouveau en lui :

— Mais qui conduit parfois à de grands reportages…

— C’est si important pour vous de publier un grand reportage ?

— C’est l’espoir de tout reporter, Madame…

— Que diriez-vous dans une vie future de décrocher le Prix Pulitzer ?

— C’est le rêve de tout journaliste…

— Voulez-vous que je me serve de mon pouvoir et de mon réseau pour vous aider à gagner en puissance, en talent ?

— Écoutez, oui… bien sûr, c’est une offre très généreuse de votre part.

– J’aime beaucoup les hommes audacieux et généreux ! Tope là ! conclut Martine en lui tendant sa main à serrer. 

Ce que fait le journaliste après une brève hésitation. Martine pose alors sa main sur le torse du jeune homme avant de caresser son bras, son ventre jusqu’à glisser dans l’entrejambe de son pantalon.

Le journaliste, saisi, ne dit rien. Il laisse faire. Elle accompagne sa caresse sur son sexe d’une série de baisers langoureux dans son cou puis sur sa bouche. Elle s’arrête, lui prend la main, puis, de l’autre, ouvre la porte de la tour du château et entraîne le jeune homme dans l’escalier à travers les étages jusqu’au sommet où les attende une chambre de fortune au plafond troué. Un épais matelas posé sur les dalles de pierre est recouvert d’un drap et de coussins de soie. Pour lumière, le ciel pur nimbé par une lune quasi pleine. La volupté monte d’un cran, il faut peu de temps pour qu’ils se retrouvent nus sur le lit.

— Tu as envie ?

— Oui…

— Dis-le mieux.

— J’ai envie.

— Et tu consens ? Moi, je consens à toi.

Il hoche la tête.

— Tu consens à ce que je chevauche ta bite, que je te fasse jouir et que toute ton énergie se déverse en moi ? Dis-le.

— … oui… je consens, murmure le jeune homme avec un sourire de plaisir gêné.

Martine retourne le garçon sur le dos et l’enjambe sur le ventre. Son pubis imprime de légers va-et-vient au sexe tendu entre ses cuisses jusqu’à le décalotter et le planter dans son vagin d’un coup à la fois sec et glissant. L’homme lâche un râle de plaisir porté par son abdomen contracté. Débute une danse en arabesques et montagnes russes. Le plaisir monte vite. Très vite. Martine colle une paume contre une paume du garçon tout sourire et son autre main sur sa tempe ; elle se projette dans la Trame et s’y relie avec le corps astral du jeune homme ; les deux amants se retrouvent traversés d’ondes voluptueuses, chacun ressentant intimement le plaisir de l’autre. À chaque va-et-vient, elle pince des cordes invisibles ; elle compose des accords à l’aide des trois cordes de suggestion et des cinq d’harmonie. Des pulsations toujours plus fortes de volupté ébranlent leur chair, un tremblement de terre va et vient dans leurs corps synchronisés, leurs esprits emportés dans un maelstrom de sensations, les sexes unis fondent un globe de jouissance liquide qui s’amplifie en se densifiant, leurs consciences deviennent passerelle.

Martine compose un accord sur les sept cordes de la maîtrise de sa Lyre en resserrant sa chevauchée. Un voile humide brouille le regard du jeune homme débordant de plaisir, sa langue mouille ses lèvres que mordillent ses dents et la langue profilée en un pistil fuselé. Martine compose une série d’accords qu’elle lui envoie non pour le libérer, mais pour le plonger dans l’oubli : chaque vibration coupe et découpe à pleines dents les liens, brise les interactions dans la trame énergétique du jeune homme dont l’unité se fragilise, se disloque… Ses paupières accélèrent leur battement jusqu’à papillonner sans mesure. Soudain, les yeux se vident, l’iris s’absente, sa semence jaillit comme une fusée. Dans Martine explose un soleil, un grand soleil ; dans le journaliste, un grand soleil, un soleil noir. Une vague d’énergies puissante passe de l’un à l’autre.

Martine reçoit avec reconnaissance ce don d’énergies. Sa conscience surfe sur cette vague dont la traînée se répand dans tout son corps pour en nourrir les cellules tandis que la crête l’élève jusqu’à l’entrée d’un tunnel lumineux dans son troisième Œil. Elle chute à l’intérieur et commence à remonter le cours de sa vie actuelle à travers la succession de milliers d’images, de sensations, de mémoires. Soudain, la lumière se retire devant elle. Le seuil prend l’apparence d’une marche souterraine, d’une racine froide glissée sous la mémoire. Le dedans bascule à nouveau. Alors défilent ses vies antérieures jusqu’à l’épisode où s’était interrompu son précédent voyage : son arrestation dans cette même tour du château de Cachtice par son cousin György Thurzó le 30 décembre 1610, il y a plus de quatre siècles.

S’enchaîne une nouvelle série d’impressions qui remontent le cours du temps : le décès de son mari quand elle avait 42 ans ; la baignoire de sang où elle aimait se baigner avant d’être essuyée par quelques pucelles à l’aide de leur langue ; les nombreux et jouissifs épisodes de tortures infligés aux servantes et les rituels de mise à mort des jeunes proies capturées dans les campagnes ; comme cette fille de bonne famille dont les bras comprimés par les cordes permirent au sang contenu dans ses veines de jaillir en douche régénérative lors de leur incision ; Darvulia, sa sorcière avorteuse préférée, en train de formuler des incantations sataniques durant un rituel sacrificiel d’une jeune pucelle afin d’obtenir la jeunesse éternelle ; la rencontre à l’âge de 27 ans du sorcier Cadevrius Lecorpus, avec son teint blafard, ses yeux noirs comme ses cheveux tombant jusqu’aux épaules, des canines anormalement longues ; la mort de ses deux nouveau-nés après un accouchement à 26 ans et un autre à 25 ; les délicieux moments à préparer des sortilèges au coin du feu en compagnie de son homme à tout faire et de Dorko et Ilona, ce trio de serviteurs qui enterrent, saignent, frappent, amènent de la chair fraîche au château ou dans la demeure de Vienne près de la cathédrale ; l’emménagement dans le château de Cachtice quelques semaines après le mariage avec Ferenc Nádasdy à l’âge de 15 ans, le 8 mai 1575 en présence de l’empereur Maximilien de Habsbourg ; l’accouchement en secret d’un bébé à 14 ans ; à 13 ans, le sexe noueux d’un paysan qui la dépucelle ; l’arrivée à 11 ans dans le château de Sárvár chez la mère de Ferenc Nádasdy à qui elle a été promise par ses parents ; enfant, les multiples crises d’hystérie au goût mélancolique et cruel ; sa tante dépravée et grande dame de la cour de Hongrie qui lui apprend à 9 ans l’art de se masturber ; la boîte à bijoux en cadeau pour ses 7 ans ; la piqûre de frelon au cou qui manque de l’emporter à 5 ans près de la rivière du Château d’Ecsed…

La conscience de Martine dégringole d’un coup en sens inverse le tunnel métempsychique pour réintégrer son corps et son esprit – le voyage est terminé. La vague porteuse d’énergies a terminé sa course.

Elle revient à elle, hors de la Trame, nue, haletante. Elle ouvre les yeux. La nuit est pure et lumineuse. La vibration de sa Lyre s’éteint dans un accord délicieusement obscène et triomphant. Elle dévisage le beau jeune homme qui la fixe du regard. Martine devine en lui plus d’émotions qu’il n’y a d’étoiles dans la nuit éternelle des amants comblés.

— Une bien belle perte…, murmure-t-elle en rabattant le drap de soie sur le corps immobile.

Elle observe le visage du jeune homme avec une émotion sincère.

— Espérons que ce fruit fraîchement pressé se réincarnera en un fameux journaliste.

Martine ajoute comme pour elle-même.

— Même si, à la vérité, je n’en sais rien.

Elle sourit enfin.

— De toute façon, « ton sacrifice n’est pas vain, ta réincarnation n’en sera que plus belle. »

Cher lecteur, à demain !

Nicolas Roberti

L’auteur

Nicolas Roberti

Nicolas Roberti est passionné par toutes les formes d'expression culturelle. Docteur de l'Ecole pratique des Hautes Etudes, il étudie les interactions entre conceptions spirituelles univoques du monde et pratiques idéologiques totalitaires. Conscient d’une crise dangereuse de la démocratie, il a créé en 2011 le magazine Unidivers, dont il dirige la rédaction, au profit de la nécessaire refondation d’un en-commun démocratique inclusif, solidaire et heureux.