Après la rencontre vient le choix. Deux jeunes femmes se trouvent confrontées, à des années d’intervalle, à la même frontière : jusqu’où aller pour accéder pleinement à l’Art énergétique ? Pour Cixi, puissante entrepreneuse chinoisen comme pour la jeune Eve, la puissance offerte par la Lyre engage le corps, la maternité, le secret et une certaine idée de la liberté. L’une a franchi le seuil. L’autre hésite encore.Bienvenue dans H+ _La Trame, partie I, chapitres 6 à 8. Troisième seuil : des futurs concurrents.
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Intelligence artificielle, transhumanismes, écologie, recompositions impériales, distribution, manipulation et captation des énergies, soin du corps et de l’esprit, spiritualités nouvelles, éclatement des régimes de vérité, nouvelles conceptions du vivant : le roman d’anticipation H+ _La Trame ne cherche pas à isoler l’une de ces mutations, mais à imaginer ce qui advient lorsqu’elles commencent à former un seul monde.
H+ _La Trame est une œuvre de fiction. Toute ressemblance avec des personnes ou situations réelles doit être comprise comme un effet de recomposition imaginaire et non une description fondée sur l’existence réelle d’éléments du parc humain.
Chapitre 4 — Cixi au-dessus de la mer Méditerranée
Elle veut le monde comme un réseau à son nom. Comme l’indique le logo bleu sous-titré China Mobile qui colore de son esprit Yin-Yang les flancs de son jet privé, un Global 8888 de Bombardier, Cixi Liu possède des parts dans les grands opérateurs, les câbles, les radars, les satellites, les jeux connectés, partout où un signal peut devenir pouvoir, ainsi que dans les principales entreprises de production et de diffusion de jeux vidéo.
Comme aime l’expliquer Cixi à ses associés en souriant d’un air faussement docte : « en attendant l’immortalité, il faut bien offrir aux humains des paradis provisoires. Les mondes virtuels ont cet avantage : ils occupent le désir sans le laisser gouverner. »
Ses jambes, affermies par la pratique intensive des arts martiaux, se déploient dans un jodhpur en lin crème. Muscles et cheveux relâchés, son visage est lisse comme celui d’une poupée de porcelaine cuivrée. Ses traits arborent la noblesse de ses origines de princesse issue d’une lignée ancestrale de l’ethnie han et l’éducation impeccable réservée aux filles des hauts dignitaires du Parti communiste chinois. Son corps paraît avoir une trentaine d’années alors qu’elle est née il y a plus de cinquante ans. Comme beaucoup d’Asiatiques, elle ne porte aucun parfum qu’elle juge « typiquement occidental dans cette manière de plaider une présence avant le corps ». De son corps n’émane qu’une faible transpiration, un peu plus marquée à hauteur de la tête : un ensemble organique, un soupçon iodé, de la réglisse, du bambou, de l’ascophylle, de l’orchidée, du thé blanc – une crème de jour.
De l’autre côté de la cabine, ses deux secrétaires principaux s’affairent sur des dossiers tandis que les quatre gardes du corps tuent le temps : l’un lit, l’autre étire ses bras, les deux autres sont absorbées dans une partie de mah-jong.
Il reste une petite heure avant d’atterrir à l’aéroport de Tébessa — Cheikh Larbi Tébessi, en Algérie, pour aller chercher Nabil, le nouveau fils adoptif de Peter Thiel, un ami intime de Cixi depuis leur rencontre sur le campus de Stanford. Ensuite, elle déposera ce Nabil, après avoir un peu sondé son cerveau, sur l’île polynésienne de Peter et de son mari, Matt Danzeisen, avant de retourner pour toute une semaine dans son manoir situé sur l’île chinoise du mont Putuo.
Sur la tablette laquée devant elle, deux serveuses viennent déposer des assiettes de mini-burgers de haricots noirs et des sandwichs tomate-haricots blancs, décorés de pousses. Une musique han traditionnelle du XIXe siècle accompagne le pétillement d’un Cristal 1990 de Louis Roederer. Elle boit une gorgée, ferme les yeux. Le passé surgit aussitôt, comme chaque fois qu’elle trouve un instant pour respirer et faire un saut dans son manoir de Putuo. Avec une douleur qui ne s’atténue que très lentement au fil des ans.
Elle repense à son parrain Pierre de Chardin qui est l’actuel Grand-Maître de l’Ordre de Pythagore et Theano. Elle a fait sa rencontre durant la réception organisée par ses parents lors de son Ji Li, le rite traditionnel de l’épingle qui symbolise à 15 ans l’aptitude d’une jeune Chinoise au mariage. Grâce à lui, elle a réussi en trois ans à se former au yoga pythagoricien, à maîtriser sa projection en astral, à devenir maîtresse de sa Lyre et à ouvrir son Œil intérieur. A la fin de sa formation, il lui avait expliqué en évoquant l’initiation au 4e et dernier degré : « Tu dois savoir que l’initiation complète, autrement dit la maîtrise de l’Art énergétique, rend tout pytha, tout pythagoricien, définitivement stérile. Dès que tu accueilleras en toi les énergies de la première personne dont tu manipuleras les énergies, ton corps renoncera à transmettre la vie. Il n’y a à l’heure actuelle aucun moyen connu d’y échapper. C’est un choix auquel il te faut mûrement réfléchir, d’autant que tu es encore très jeune. »
Comme tous les pythagoriciens, elle ne pourrait pas avoir d’enfants avec Qin, son amoureux depuis la maternelle. À quatorze ans, ils s’étaient promis l’un à l’autre dès qu’ils seraient en âge. Alors elle avait mûrement réfléchi et mis fin à son apprentissage en refusant d’achever son initiation par le 4e degré, celui qui enseigne comment manipuler en astral le corps énergétique d’une autre personne reliée à soi. Hélas, à 20 ans, un mois avant leur mariage, Qin est mort à la suite d’un accident d’escalade en Grèce, dans les Cyclades, sur l’île de Syros.
La mort de Qin est survenue à Pékin, dans la clinique privée de la richissime et très ancienne famille Liu où Cixi l’avait fait rapatrier. Les exercices de stimulation que les médecins lui avaient conseillés de pratiquer semblaient enfin porter leurs fruits : Qin était sorti du coma. Il avait ouvert les yeux et l’avait reconnue. Cixi était folle de joie. Un monde entier — mariage, enfants, maison, vieillesse commune — reprenait forme dans ce regard. Mais, quelques secondes après, le cœur de Qin s’arrêtait définitivement. Celui de Cixi ne s’arrêta pas ; ce fut pire. Les semaines suivantes, elle pensa souvent rejoindre Qin.
Rien ne la retenait, malgré l’affection que lui prodiguaient ses proches, tout autant que Pierre de Chardin, son parrain, un couple d’amis, Peter et Matt, ainsi que Gilga, le jeune souverain du royaume d’Uruk. Eux comme tous les membres de son clan l’ont soutenue. Pourtant, elle s’enfonçait. La nuit, un cauchemar à répétition dévastait sa tête. Un même scénario : elle entre dans sa chambre, le visage paisible de Qin lui sourit ; elle stimule les sens de Qin, mais pour le coup vraiment tous ses sens ; elle monte sur lui à califourchon ; ils prennent du plaisir avant que le rythme cardiaque de Qin s’emballe et chute d’un coup…
Ce cauchemar n’avait de cesse de lui faire revivre la mort de son aimé. Et puis, une nuit, elle a senti quelque chose en elle bouger. Le matin, au lieu de traîner dans son lit, elle s’est levée d’un bond et a appelé son parrain Pierre pour lui annoncer qu’elle était prête à être initiée au 4e degré si l’Ordre voulait toujours bien d’elle. Quelques semaines plus tard, elle était initiée à Samos au dernier degré de l’Art énergétique qui permet d’agir directement dans la Trame sur le corps énergétique des autres, avec pour conséquence, à l’image de tous les pythas, de devenir stérile. Mais son cœur avait redémarré.
Cixi rouvre les yeux. Dans trois jours, elle atterrira à Putuo et courra rejoindre le sous-sol du manoir. Là, elle restera longtemps à caresser le hublot du scaphandre de cryogénisation où repose Qin.
Pour le moment, un autre devoir familial l’attend.
Chapitre 5 — Eve et Noor dans un salon indien — refus
Depuis leur première rencontre, Noor et Eve se sont déjà revues quatre fois dans un salon indien installé au cœur d’un hôtel particulier du centre de la capitale. À chaque fois, elles débutent et finissent leur séance en dégustant un thé Darjeeling que Noor a rapporté des contreforts de l’Himalaya.
Dès la première séance de projection en astral dans la Trame, Eve, guidée par Noor, découvre sa Lyre dont elle pinçait les cordes depuis des années sans la visualiser.
Durant les suivantes, son Œil intérieur s’ouvre en grand, et elle apprend l’efficacité de l’Art énergétique à travers l’apprentissage de nouveaux accords sur sa Lyre. Mais, à mesure que la joie grandit, une inquiétude plus sourde se glisse dans leurs rencontres. Noor ne parle plus seulement de se connaître soi-même. Elle évoque l’étape suivante, celle où l’on ne soigne plus seulement son propre corps énergétique, mais celui des autres. Deux mots reviennent en bruit de fond avec une douceur qui ne les rend pas moins tranchants : consentement et stérilité.
Lors de la quatrième rencontre, Noor pose à Eve la question de la poursuite de son initiation en lui précisant clairement les conséquences. Sa marraine la formule avec délicatesse, mais aussi avec une mise en garde inflexible : « cela veut dire une vie entière de secret avec les personnes ordinaires, y compris ta famille. Et pas d’enfants, sauf adoptés, mais à qui tu devras cacher ton secret, comme à ton mari, et que tu verras devenir vieux plus vite que toi. » Et Noor de conclure : « Tu me donneras ta réponse à notre prochaine rencontre. »
Aujourd’hui, en fin de matinée, Noor et Eve se retrouvent pour une cinquième séance de formation en astral. Si la projection avec sa marraine est efficace et rafraîchissante, la réintégration dans leurs corps et la préparation du thé qui s’ensuit s’opèrent dans une atmosphère moins lumineuse. Le même salon indien qui l’a d’abord enveloppée comme une alcôve de soie lui paraît ce matin plus fermé, plus enclavé.
Le salon intimiste respire son éternel orientalisme raffiné : tapis de soie aux motifs cachemire, murs recouverts de boiseries sculptées et de panneaux laqués incrustés de nacre, lanternes en cuivre ajouré suspendues au plafond qui diffusent une lumière dorée et tamisée. De larges banquettes basses s’ornent de coussins brodés aux couleurs éclatantes — safran, émeraude, grenat — et de soieries chatoyantes. Sur une petite table en bois de rose, des coupelles de fruits secs, des sucreries aux amandes et un service à thé en argent finement ciselé. Un sitar se mêle aux percussions du tabla ; une musique lente et envoûtante emplit l’air d’une gravité douce.
Chaque note vibre dans l’air saturé d’odeurs : le parfum chaud et sucré du thé à la cardamome, la pointe acidulée des écorces d’orange confite, l’âcreté fine du cuivre chauffé par les lanternes. Le nez d’Eve décortique chaque effluve comme un alphabet secret. Elle y perçoit un contraste : douceur épicée et en arrière-fond une amertume — le bois ciré exhale une note sèche qui, dans sa mémoire affective, a toujours la saveur d’un adieu. Elle reste silencieuse malgré la demande répétée de sa marraine :
— Eve, la décision est entre tes mains. Tu peux prendre plus de temps pour y réfléchir si tu veux.
Après un moment silencieux, Eve relève soudain la tête, regarde sa marraine droit dans les yeux :
— Je ne souhaite pas poursuivre, déclare-t-elle.
— Non ?!
— Non.
— Mais pourquoi ?… demande Noor, d’un ton sec et surpris.
— J’aime ma famille. J’ai des parents formidables, et mes petits frères sont adorables. Je ne peux pas prendre la décision de renoncer à avoir, moi aussi, une famille, le moment venu, même si je ne sais pas encore quelle orientation, quelle forme, prendra ma vie amoureuse…
Noor repose sa tasse avec lenteur. Une volute d’infusion au jasmin monte vers Eve, lui pique le nez. L’odeur florale, entêtante, est lourde.
— Je comprends, Eve, je comprends. J’ai connu une situation familiale différente de la tienne, mais je comprends que la décision soit difficile. Cela étant, je peux te certifier une chose : quand tu possèdes une puissance énergétique exceptionnelle, comme la tienne, la famille que tu te crées peut devenir plus vaste que le sang. Ce sont tous ces êtres, profanes ou pythas, que tu aideras à mieux se porter, parfois même à ne pas mourir dans la douleur. C’est une satisfaction merveilleuse…
Eve inspire à fond. Elle reconnaît aussitôt l’odeur musquée du tapis de soie, réchauffé par la lumière, qui lui rappelle une impression de terre fertile après la pluie. Cette odeur de terre humide renforce la certitude de son refus.
— Peut-être, mais je ne suis pas prête pour le moment à renoncer à l’idée d’enfanter un jour.
— Je comprends. Et c’est entièrement ton choix. Tu peux très bien rester comme tu es : tu te projettes dans la Trame, tu joues de mieux en mieux de ta Lyre, tu soignes de mieux en mieux ton corps car ton troisième Œil est ouvert. Tu n’es donc pas obligée de découvrir ce pouvoir qui te permet de te relier au corps énergétique d’une autre personne et d’agir sur lui. Ce serait pourtant une toute nouvelle réalité, une toute nouvelle vie qui te tend les bras et que tu vas regarder sans y goûter.
Le mot « bras » déclenche chez Eve une fulgurance ; dans l’air flotte l’odeur métallique du plateau d’argent poli. Elle y perçoit comme une résonance coupante, un rappel contraint.
— Noor, je ne suis pas prête. Et je ne suis pas sûre de le vouloir.
— Mais encore ?
— Indépendamment de la question d’être mère, je ne suis pas à l’aise avec cette idée de relier les corps et d’influencer les flux énergétiques, même si c’est pour soulager, même si le but est au final de faire du bien…
— Tu n’es pas à l’aise parce que tu devines qu’on peut aussi s’en servir pour faire du mal…
— … Oui, et aussi, en fait tout ça, tout ça me dégoûte un peu… Un peu beaucoup… Pas avec toi, Noor… En vrai, même avec toi, un peu. C’est ça qui me trouble.
Le mot « dégoûte » fait résonner en Eve l’odeur fugace d’un mauvais bois industriel brûlé.
— Je te comprends, Eve. C’est un choix à bien mûrir. Prends tout le temps qu’il te faut. Et si l’envie ne te vient jamais, c’est qu’il devait en être ainsi.
Eve souffle. Puis inspire. Elle sent l’air parfumé à la cardamome s’échapper comme une promesse lointaine qu’on doute vouloir vraiment honorer.
— Merci, Noor, conclut Eve avec un soupir appuyé.
Noor repose sa tasse d’un mouvement apparemment doux, avant de reprendre :
— Avant de nous séparer, j’aimerais t’offrir ce mantra avec lequel nous avons médité ensemble avant chacune de nos projections dans la Trame. Je ne te l’avais pas dit : c’est mon mari Pierre, lui aussi pythagoricien, qui me l’a offert quand nous avons décidé de vivre ensemble. Ce sont trois sœurs couturières de l’île de Samos — Clotho, Lachésis et Atropos — qui l’ont tissé il y a très longtemps.
Noor attrape à côté d’elle sur le sofa le mantra tissé en lin épais qu’elle tend à Eve avec précaution.
— Merci, Noor, je… je suis très touchée… Il va m’aider à réfléchir… balbutie Eve avec un sourire gêné. Disons que j’accepte ce magnifique mantra, mais comme un prêt que je te rendrai une fois ma décision définitive prise. Définitivement.
— Qu’il en soit ainsi, Eve. En attendant, j’ai deux amis très doués, Ishtar et Gilga, qui arrivent d’un moment à l’autre pour déjeuner. Veux-tu te joindre à nous ?

Cher lecteur, le deuxième seuil est franchi. À demain pour la suite.








