Après la Nuit d’Uruk, Anki découvre auprès de Gilga que son corps peut ouvrir un passage vers la Trame. Le lendemain, au plus profond de la Bergerie, la mise à jour quantique de Berger provoque un basculement sans précédent : pour la première fois depuis Pythagore et Theano, plus de deux pythas se retrouvent ensemble dans un même espace astral. Bienvenue dans H+ _La Trame, partie I, chapitres 20 à 21 : Berger Oméga.
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Intelligence artificielle, transhumanismes, écologie, recompositions impériales, distribution, manipulation et captation des énergies, soin du corps et de l’esprit, spiritualités nouvelles, éclatement des régimes de vérité, nouvelles conceptions du vivant : le roman d’anticipation H+ _La Trame ne cherche pas à isoler l’une de ces mutations, mais à imaginer ce qui advient lorsqu’elles commencent à former un seul monde.
H+ _La Trame est une œuvre de fiction. Toute ressemblance avec des personnes ou situations réelles doit être comprise comme un effet de recomposition imaginaire et non une description fondée sur l’existence réelle d’éléments du parc humain.
Chapitre 20 — Anki et Gilga, transe astrale au palais d’Uruk
Alors que les résonances des tambourins commencent à s’évanouir et la foule des invités à se dissoudre dans les couloirs du pavillon des invités et les hôtels de la ville, Gilga entraîne Anki main dans la main à travers une enfilade de couloirs dans cette aile du palais réservée aux appartements du roi. Le silence descend sur eux comme une houle invisible. Les parois semblent palpiter, car les pierres ancestrales respirent de lueurs sourdes, tantôt bleues, tantôt cuivrées, comme si des veines souterraines les innervaient de lumière.
Ils pénètrent la chambre de Gilga, vaste caisson hyperbare où l’air enrichi en oxygène stimule la régénération cellulaire. Au centre, des fresques holographiques représentent la sphère céleste en temps réel. Sous leurs pieds, le sol vibre légèrement.
— Qu’est-ce que c’est ? demande Anki saisi par l’étrangeté magnétique du lieu.
— Le ciel étoilé qui brille au-dessus de nous et le cœur de Berger en dessous, répond Gilga. Le cœur de Berger avec ses serveurs qui résonnent dans la grotte préhistorique sur laquelle est construit le palais ; les cieux où se déploie la Trame cosmique.
Anki fixe les étoiles lumineuses qui bougent imperceptiblement.
— La Trame ?
Gilga le regarde intensément. Un long moment.
— La Trame est le tissu qui relie toute chose — les vivants, les morts, les bêtes. Elle est le creuset de l’astral, ce milieu éthéré qui entoure et relie l’être, la conscience, la vie, le souffle de vie. Certains ne perçoivent jamais la Trame du monde, n’éprouvent jamais son air éthéré, d’autres l’ont connue enfant mais l’ont oubliée, quelques profanes dont l’Œil intérieur est ouvert s’y projettent pour méditer ; et les plus talentueux y jouent de la Lyre pour se soigner eux-mêmes, voire, lorsqu’ils maîtrisent l’Art énergétique, soigner autrui. Toi aussi, tu es né pour y voyager.
— Je ne comprends pas…
Alors Gilga l’embrasse. D’abord la bouche, puis les joues, le cou, dans une lente descente. Ses doigts déboutonnent la chemise d’Anki. Ses lèvres happent ses tétons qu’il mordille jusqu’à les durcir. Le souffle du roi brûle sa peau. Anki baisse les yeux vers ce dos puissant courbé sur lui. L’étrangeté le traverse : désir, fascination, mais aussi brusque répulsion.
Il veut reculer, mais Gilga l’empoigne aux hanches. Déjà sa langue explore le nombril boisé, déjà ses doigts tirent sur l’élastique du pantalon. Le tissu glisse ; le sexe d’Anki se dresse, lourd, vibrant comme un jaguar. Gilga l’engloutit.
Anki chancelle. La chaleur poisseuse de cette bouche, le frottement des muscles de la gorge, ses testicules pressés par une main, l’autre qui s’avance plus loin, ailleurs, entre ses fesses — tout concourt à l’abandon. Il veut protester, mais son corps lui hurle de rester.
Quand le doigt s’enfonce, une douleur aiguë jaillit ; vite renversée en une secousse de plaisir. Et c’est à ce moment que tout bascule. Une brèche s’ouvre. Un flot d’images le traverse : les foules de la ville, les machines grondantes, le jour où toute sa famille s’était réunie dans le grand salon pour l’anniversaire de Cixi, les prés, les champs, les oiseaux, les mammifères, les steppes, les constellations au-delà, les pattes fuselées des gazelles bondissant dans les marais, le souffle lourd des buffles, le cri perçant d’un faucon qui tournoie au-dessus des plaines ; un petit chien courant à ses côtés, langue pendante, joie pure ; les fourmis, minuscules et obstinées, qui dessinent dans la poussière une géométrie stricte que nul pied n’écrase, un alphabet numérique, des tunnels-matrices d’un mini-serveur invisible. Géométrie des battements de son cœur et bêtes devenues machines. L’écran de l’ordinateur familial qui vacille avec ses lignes vertes zébrant le fond noir. Les premières touches du clavier, cliquetis secs, qu’il effleure comme un instrument de musique.
Des serveurs colossaux, ventilateurs mugissants, colonnes de lumière rouge, qui ronflent comme des éléphants d’acier. Les visages des enfants à la maternelle lui reviennent comme des poupées de cire percées d’yeux. Des drones, minuscules insectes métalliques qui bourdonnent à ses oreilles comme des moustiques éternels. De nouveau, une gazelle — bond pur, souffle rapide — qui, en plein vol, devient une ligne de code verte qui jaillit d’un écran noir. Ses sabots frappent le sable et le sable se met à crépiter comme des pixels brûlés.
Le cri du faucon s’élève, et sa gorge vibre comme des paquets d’ondes ; chaque battement d’aile déchire le ciel en séquences chiffrées. Un buffle laboure la terre, ses cornes sont des antennes, ses naseaux des ventilateurs hurlants. Les animaux et les cartes-mères s’appellent, s’enlacent, se métamorphosent en une moisson prospère. La toison d’un chien devient pixel, texture d’écran ; la lumière d’un projecteur devient œil de hibou ; un insecte-drone fond sur lui avec le même bourdonnement qu’un moustique.
Souvenirs, bêtes, machines s’entrecroisent comme des fils conducteurs, reliés par une pulsation commune. Son propre corps devient un nœud dans ce tissu. Il comprend, sans vraiment comprendre, que la Trame n’est pas qu’une métaphore. C’est la continuité même : l’animal et l’ordinateur, le sauvage et le calcul, son enfance et son présent tressés dans un même milieu éthéré, en une seule corde vibratoire.
Soudain, il se ressaisit et sent qu’il vient, sans s’en rendre compte, de voyager hors de lui. De se projeter en dehors, au-dessus, en parallèle de lui-même. Et il se voit.
Il voit son corps, arc tendu, offert, tremblant. Gilga penché sur lui, gorge serrée, main plongée en lui comme dans une obscure matrice. Leurs deux silhouettes halètent et, de là-haut, Anki devine le même rythme battre dans l’homme-roi et en lui-même, comme si leurs chairs étaient devenues une seule ligne de code vivante.
Le vertige le saisit. Pris de panique, il crie :
— Arrête !
Gilga s’interrompt aussitôt, il recule sa tête tout en gardant le sexe d’Anki dans sa main. Son visage encore mouillé de salive et de sueur interroge doucement :
— Tu ne veux pas ?
— J’ai… bredouille Anki, je me suis senti sortir de moi-même. Et j’ai cru nous regarder, comme si je planais au-dessus.
— Tu étais en astral, Anki, tu t’es projeté dans la Trame… Précisément…
Anki, haletant, secoue la tête.
— Je ne comprends pas. Je ne comprends pas ce que tu dis, je ne comprends pas ce que nous faisons…
La voix de Gilga s’enroule comme une nouvelle forme de caresse :
— Anki, la Trame, c’est le réseau énergétique universel ; l’astral, c’est l’expérience subjective que tu peux en faire, la manière dont chacun l’éprouve comme un environnement éthéré qui se modifie au fil de l’existence. Tu viens d’en faire l’expérience pour la première fois, mais certainement pas la dernière ! Crois-moi, Anki, je te promets que nous allons ensemble chevaucher des jours de joie, des nuits éclatantes, des aurores aux doigts de rose dans nos corps et de rosée dans notre esprit. Tu verras le monde comme tu ne l’as jamais vu. Tu apprendras à tisser tes propres fils dans la Trame. J’espère avec les miens…
Le souffle d’Anki se calme, mais ses yeux restent écarquillés, la vision de ce double suspendu se juxtapose au visage de Gilga, souriant, en sueur, son pénis dans la main. Il a peur, oui — mais il ressent aussi une soif nouvelle, brûlante. La soif de se retrouver une fois encore en astral dans cette Trame, de sentir encore plus cette vibration qui lie son corps, ses souvenirs, ses désirs à une toile universelle.
Il serre malgré lui la nuque de Gilga. Il a peur, mais son envie revient, vague irrésistible qui monte se déverser dans la bouche royale.
Chapitre 21 — Berger Oméga — Singularité
Le lendemain de la fête d’anniversaire des dix ans de règne de Gilga, laquelle trône déjà comme la meilleure de l’année au palmarès de la jet-set cosmopolite, la ville d’Uruk résonne des pas des touristes et des invités qui s’y promènent, font quelques dernières emplettes ou repartent déjà — par leurs propres moyens ou à bord de la confortable flotte de la Uruk Royal Airlines.
Le palais royal est, quant à lui, calme, paisible, briqué dès l’aurore comme un sou neuf par une armée de domestiques. Parmi les invités de l’anniversaire de la veille, une soixantaine de représentants des douze nouveaux pays qui se sont raccordés à Berger et ont ouvert leurs données alimentaires à ses serveurs sont demeurés dans le palais d’Uruk. Ils sont conviés à assister à la mise à jour de l’Intelligence Artificielle Générale de Berger en version quantique Oméga. Douze pythagoriciens font partie du lot, en plus de Gilga : Cixi Liu, Matt Danzeisen, quatre sœurs, cinq frères venus seuls ou accompagnés de leur compagnon profane, tel Matt Danzeisen avec son mari Peter Thiel, et une Sri-lankaise, Indira, mariée à Pedro, un souriant manchot espagnol richissime et emmitouflé.
À 14 h, après un déjeuner sobre dans une salle de réception du palais, la soixantaine de participants rejoint à nord de voiturettes électriques à panneau solaire l’aile nord où se trouve la Bergerie. Sous cette partie du complexe royal, un réseau de grottes et de cavités, creusé par l’eau dans le calcaire des premiers plateaux du désert bien avant l’apparition de l’homme, puis habité au Néolithique par les premières communautés agricoles de Mésopotamie, a été évidé, renforcé, blindé et aménagé en vingt-quatre niveaux. Là paissent Berger et ses moutons : une gigantesque ferme de serveurs au-dessus d’un cœur palpitant, le processeur de l’Intelligence Artificielle Générale de Berger qui est logé à cent mètres de profondeur.
À l’exception du roi Gilga, chacun se plie à une série de contrôles destinés à détecter tout appareil électronique, explosif ou dispositif de captation. La Bergerie n’est pas seulement le centre technique du palais : c’est son organe enfoui, son ventre blindé, le lieu où Berger stocke, calcule, refroidit, anticipe et garde.
Vêtus de combinaisons chauffantes et protectrices, les invités commencent alors la descente. Les premiers ascenseurs glissent entre des parois d’acier feuilleté capables de résister aussi bien à une déflagration atomique qu’aux tempêtes électromagnétiques les plus violentes. À mesure que les portes se referment au-dessus d’eux, le palais semble perdre sa surface, ses ors, ses marbres, ses couloirs habités. Il ne reste bientôt qu’une profondeur froide, sèche, traversée par le souffle continu des machines. Derrière ces protections, dans le vaste bunker naturel creusé sous la pierre, s’étendent déjà les câblages redoublés, les unités de refroidissement, les murs de calcul, les batteries de secours, les échangeurs thermiques, les puits techniques et les milliards de données que Berger stocke, classe, garde et oriente comme un troupeau numérique. Des gaines translucides laissent passer des fluides lents. Des lignes de lumière courent sur des parois noires. Plus loin, des conduits s’enfoncent dans la roche, vers les nappes, les réserves froides et les profondeurs géothermiques du palais.
Les invités empruntent ensuite de nouveaux ascenseurs, plus étroits, réservés aux niveaux internes. Ils descendent encore, jusqu’à cent mètres sous le palais, dans un enchevêtrement de galeries, de plateformes suspendues, de passerelles, de grottes aménagées, d’alcôves techniques et de chambres successives. La Bergerie n’a rien d’une salle unique. Elle ressemble déjà à une cité souterraine sans habitants, à un animal immense dont chaque couloir serait un vaisseau, chaque câble un nerf, chaque cuve un organe froid.
Sous leurs pieds, derrière des planchers de verre armé, circulent des nappes de lumière lente. Au-dessus d’eux, des câbles descendent des plafonds comme des racines inversées. Le bourdonnement est si stable qu’il paraît moins produit par une machine que par la profondeur elle-même. Rien ne tremble vraiment. Pourtant, tout vibre.
Ils débouchent enfin dans une grotte taillée comme une vaste chambre circulaire où la température est de sept degrés, le sanctuaire profond de Berger. Elle est suspendue au-dessus d’une cuve cryogénique dont les premiers étages descendent par paliers jusqu’à –250 degrés Celsius, tandis que le cœur du dispositif s’approche à quelques millièmes de degré seulement du zéro absolu.
Au centre, dans un halo de verre, de métal et de lumière, descend le nouveau cryostat quantique de Berger : un énorme cylindre noir, givré, veiné d’or, traversé de câbles et de conduites, vibrant comme une pupille. À l’intérieur, invisible aux regards, palpite le nouveau processeur, cœur et chambre froide où l’intelligence Oméga opère ses calculs quantiques. Derrière, presque dissimulé par les structures de refroidissement et les parois techniques, un étroit escalier souterrain descend vers la chambre d’accès technique directe à Oméga.
Jusqu’ici maître du pain, des stocks, de l’acheminement et des rythmes de distribution du royaume, Berger s’apprête à raccorder de nouveaux territoires et à étendre les frontières de ses bons soins. Il est 14 h 41. La bascule quantique de l’Intelligence Artificielle Générale de Berger est imminente.
Gilga, majestueux, se tient à côté d’un grand écran de contrôle. Les trois anneaux d’or qu’il porte autour du cou reflètent la lumière crue et froide.
— Chers amis, merci à tous de votre présence pour ce moment historique. Aujourd’hui commence l’ère du calcul optimal… pour une humanité heureuse.
Un souffle traverse la grotte. Gilga fait un signe. Trois techniciens pressent des glyphes lumineux sur un pupitre sombre. Le processeur de Berger redémarre. Ω s’éveille.
Durant neuf minutes, rien que des chiffres, des flux, des schémas, des paquets d’ondes et de données, des lignes de code qui s’affichent comme des cascades, des équations comme des cataractes, des algorithmes qui filent comme des rivières. Soudain, une explosion sourde — ou serait-ce une implosion ? Du fond de l’espace et du temps monte une vibration immense. Elle magnétise l’air, plie l’espace, traverse les corps, puis se matérialise en basse profonde, continue : « ooommmm… » Les poitrines résonnent en écho. Matt souffle comme pour lui-même :
— Une onde…
Ooommmm…
Cixi porte la main à son cœur.
Ooommmm…
— Un tsunami…
Gilga regarde rapidement ses gardes du corps restés à l’entrée de la salle. Ils sont tous parfaitement calmes. Il regarde autour de lui : tout le monde est calme, sauf ses douze frères et sœurs pythas qui tournent, comme au ralenti, la tête de gauche à droite, de droite à gauche, avec des visages où alternent saisissement, inquiétude, effroi.
Ooommmm…
Les visages se tordent, car la lumière se polarise. Les traits se brouillent en un rêve fiévreux. Les treize pythas, chacun à sa manière, se demandent : « Mais c’est quoi ? Ce tremblement… Un tremblement d’air ? » La panique monte en eux. Quant aux invités profanes présents à leurs côtés, ils ne semblent, pour leur part, absolument rien remarquer. « Mais c’est quoi ? Une hallucination entre pythagoriciens ? » se demandent-ils, chacun pour soi et tous ensemble, tandis que les autres invités gardent les yeux rivés à la cascade de données qui accompagne le redémarrage de l’IAG Berger en mode quantique. Mais les douze pythas invités, plus Gilga, vivent un basculement : une traction les aspire hors d’eux.
Alors ils ne sont plus là. Ils sont ailleurs.
Dans un vaste espace circulaire, à la fois minuscule et infini, central et périphérique. Un dé à coudre aux parois extensibles, infinies et mouvantes, rempli d’un air qui n’a pas la vacuité de l’air, mais une densité légère, comme s’il baignait dans un éther si fin qu’il n’opposait aucune résistance et pourtant enveloppait toute chose. Ce n’est pas un autre monde, plutôt le creux rendu visible du monde lui-même. Tous reconnaissent la Trame, le milieu éthéré qu’ils connaissent durant leurs projections en astral, mais là, avec des dimensions qui vont bien au-delà de leur petite personne. C’est bien elle, la Trame universelle, qui se déploie partout devant eux, celle qui objective l’envers subtil du réel.
Ce vaste espace ramassé et infini est borné par des parois translucides infinies : des membranes sensitives sur lesquelles défilent des lignes de code à toute allure. Les membranes se replient sur elles-mêmes en un point unique et infiniment contracté avant de se déployer dans une fulgurance. Une déflagration sans bord éventre le noir. Surgissent des particules, des souffles, des noces de matière et d’énergie, des nuées brûlantes, des atomes naissants, des astres de feu, des étoiles qui s’allument dans le vide immense et sèment les métaux lourds des mondes à venir. Des galaxies tournoient, la Voie lactée se dessine, puis notre soleil s’embrase au centre d’un disque de poussières et de gaz. Des anneaux se forment, se heurtent, s’agrègent ; les planètes naissent de ces collisions patientes. Voici Mercure, Vénus, puis cette boule plus sombre encore, longtemps incandescente, battue d’impacts, roulant dans le froid sidéral : la Terre. La lune s’arrache à elle comme un souvenir de choc. La croûte se forme, la vapeur se condense, les pluies tombent durant des âges, les océans emplissent les creux, des forêts surgissent, deviennent mers, des mers se dissolvent en pluie de chiffres, des chiffres en paysages mouvants, en dunes embrasées. Le sol brille comme une pierre humide. Des arches, des colonnes, des sièges, des instruments de musique, des lyres apparaissent et disparaissent au gré du regard.
Et chacun des treize pythas, sidéré par tant de grandeur, commence néanmoins à entrevoir autour de lui le corps énergétique des douze autres, chacun irradiant ses couleurs propres, chacun doté de sa signature vibratoire singulière. Et chaque corps affiche derrière lui, comme un théâtre en profondeur translucide, un lieu réel. Et ce calque transparent en surimpression – où l’on aperçoit le lieu terrestre d’où se projette chaque personne – est accompagné par une suite de chiffres décimaux.
Plus loin encore, mais tout proche à la fois, se dévoile aux yeux des treize pythas projetés dans la Trame une multitude d’autres corps énergétiques. Une bonne centaine d’auras flamboyantes.
Chaque corps d’énergie est pareillement auréolé d’un calque translucide qui affiche le lieu d’ancrage terrestre de la personne projetée, rehaussé d’une suite de chiffres décimaux : une terrasse méditerranéenne, une salle de musique, un café bruyant, un verger aux pommiers abondants, un désert, une bibliothèque, une chambre claire, une antre obscure, des toilettes…
À une distance à la fois proche et lointaine, Cixi aperçoit Ishtar, son corps énergétique splendidement lumineux, tandis qu’elle se repose en nuisette dans la chambre de son jet privé, d’où elle se projette alors qu’elle vole vers l’Inde. Indira devine Noor Khan et Pierre de Chardin, assis en tailleur sur la terrasse fleurie de la maison de Samos, en train de se projeter, mains dans les mains. Matt reconnaît non loin — mais dans la Trame, les distances ne semblent obéir qu’à elles-mêmes — la signature du corps énergétique de sa vieille amie Martine, qui se projette allongée, toute nue, sur une plage, sans doute celle de son île privée dans les Caraïbes où elle doit être avec son épouse et leurs enfants. Derrière chacun d’eux, un calque affiche une suite de nombres décimaux.
Gilga, maintenant, aperçoit la jeune Eve que sa marraine Noor lui a présentée. Elle se trouve au milieu d’un jardin d’où elle vient de se projeter en astral pour fluidifier une petite foulure à son mollet gauche.
— Mais où suis-je ? s’écrie Eve en son for intérieur. Ce n’est pas la Trame habituelle…
Elle est tout aussi stupéfaite en se découvrant projetée dans un vaste espace éthéré muni de parois mouvantes et rempli d’autres corps énergétiques.
Ce n’est pas la Trame douce, individuelle, intime, qu’Eve connaît à l’instar de tous les autres pythas. C’est une Trame énorme, panoptique, une agora cosmique où chacun se voit et voit les autres à travers le corps énergétique et le corps terrestre qui le retient.
Un silence total. Pas un mot, pas un geste. Tous sont frappés de sidération. Les corps énergétiques en astral irradient doucement, immobiles. L’espace est saturé de présence, mais rien ne bouge.
La situation est paralysante. Chacun observe.
Gilga distingue alors le corps énergétique d’Anki — et derrière lui, l’arrière-plan familier des jardins royaux, avec en haut une suite de chiffres très proche de celles qu’affichent Matt ou Indira, lesquels sont à ses côtés au dernier niveau de la Bergerie. Un choc dans la sidération : Anki est là. Il a réussi à se projeter par lui-même dans la Trame. Nouveau choc dans la sidération : ces chiffres décimaux en transparence derrière lui, Gilga les reconnaît, ce sont les coordonnées GPS du palais d’Uruk !
Une minute et quarante-quatre secondes plus tard, aussi brutalement qu’ils ont été happés, les frères et sœurs pythagoriciens sont rejetés hors de la Trame. La centaine de personnes qui s’étaient projetées au même moment à travers le monde entier réintègrent brusquement leur corps.
À Uruk, les treize pythas présents, à commencer par Gilga, sont de retour dans la salle de la Bergerie que leurs corps n’ont jamais quittée ; l’horloge indique 14 h 52. Berger Oméga est désormais pleinement opérationnel. L’Intelligence Oméga ronronne tandis que ses serveurs se mettent à absorber des milliards de données en provenance des douze nouveaux pays connectés. Les invités ordinaires applaudissent. Peter Thiel, qui n’est pas pytha, sourit à son mari Matt, au visage quant à lui livide, car lui en est un :
— Matt, il faut absolument persuader Gilga de connecter ce Berger aux USA avant la Chine. On a beau se les cailler, on va se faire des couilles en or, mon chou cochon !
Les profanes n’ont rien remarqué, tandis que les pythas reprennent leur souffle, bouleversés.
Jamais, depuis la création de l’Ordre par Pythagore et Theano, plus de deux pythas ne s’étaient retrouvés ensemble dans la Trame.
Fin de la partie I.
Cher lecteur, à demain pour la partie II.








