La Trame n’est plus seulement un lieu de retrouvailles et de création. Elle rend visibles les prédations longtemps dissimulées de certains pythas et transforme les coordonnées terrestres en vulnérabilité. Au même moment, un autre seuil est franchi : des femmes et des hommes étrangers à l’Ordre commencent eux aussi à voir cet espace commun. Bienvenue dans H+ _La Trame, partie II, chapitres 24 et 25 où le secret pythagoricien commence à se fissurer.
Intelligence artificielle, transhumanismes, écologie, recompositions impériales, distribution, manipulation et captation des énergies, soin du corps et de l’esprit, spiritualités nouvelles, éclatement des régimes de vérité, nouvelles conceptions du vivant : le roman d’anticipation H+ La Trame ne cherche pas à isoler l’une de ces mutations, mais à imaginer ce qui advient lorsqu’elles commencent à former un seul monde. Découvrez-le en feuilleton tout au long du mois d’août, avant sa parution imprimée prévue début 2027.
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H+ _La Trame est une œuvre de fiction. Toute ressemblance avec des personnes ou situations réelles doit être comprise comme un effet de recomposition imaginaire et non une description fondée sur l’existence réelle d’éléments du parc humain.
Chapitre 24 — La première semaine — La soif interdite
Peu d’êtres humains ignorent l’ambiguïté qui se love au cœur du désir — manger, jouir, aimer, survivre, parfois créer et sauver ; prélever, abîmer, détruire. Andreas Nordström, lui, vit à sa manière la contradiction.
Chef du service pédiatrique à l’Astrid Lindgren Children’s Hospital de Solna, en Suède, il est vénéré comme un saint : diagnostic impeccable, mains dans les mains de l’enfant, sourire qui rassure des parents inquiets. Soixante ans de carrière, des centaines et des centaines de vies prolongées, deux générations de gratitude.
Personne ne sait que ce bon médecin se choisit de temps en temps un enfant fragile, assez faible pour rester hospitalisé longtemps, assez fort pour durer. Il le maintient en vie en le soignant, mais lui prélève chaque semaine, à petites gorgées, de l’énergie vitale. À la surface, un impeccable sauveur ; dans la Trame, un pytha soignant doublé d’un vampire discret, quasi hygiénique ; un pytha médecin qui suce, au profit de son corps phosphorescent de santé, des flux d’énergie en provenance du corps énergétique d’un enfant alité.
« Oui, ce n’est pas bien… mais œuvrer à sauver tant d’enfants, les remettre sur pied, autorise bien une petite entorse à l’éthique de Pythagore, non ?! Une petite récompense parasite, une petite douceur pythasang… » se répète-t-il pour l’énième fois. Comme chaque fois qu’il « prélève », il a besoin ensuite de se justifier en sirotant un whisky, seul dans sa villa cossue.
La différence est ténue, et c’est tout le problème. Un pytha éthique prélève toujours le surplus libéré par le soin : l’énergie dégagée quand un nœud se défait, quand une douleur se relâche, quand un corps retrouve son accord. Le patient s’en trouve mieux, le pytha aussi. Cet échange, bénéfique pour la santé du soignant comme du soigné, a été codifié au sein de l’Ordre par Theano, la femme de Pythagore, il y a plus de 2 500 ans. Le pythasang, lui, franchit le seuil interdit : il ne recueille plus l’excédent, il tire sur la source ; il ne soigne plus pour soulager l’autre, il vide pour se nourrir.
C’est ainsi qu’on aperçoit de temps en temps dans la Trame un corps astral à la Lyre très active en train de boire l’énergie d’un corps profane comme on boit à un calice. Le pythasang a entraîné dans la Trame le corps énergétique d’une personne en lui saisissant les deux mains sur Terre. Des petits flux d’énergie passent du second au premier. Pour la gendarmerie de l’Ordre qui surveille cette nouvelle Trame, il est difficile de deviner à première vue si ce prélèvement s’opère dans le cadre d’un soin ou d’une prédation. Mais si les flux se concentrent en une gerbe et si l’intensité du corps énergétique d’une personne chute soudain, on sait ce qui se passe : un pythasang est en train de siphonner l’énergie vitale d’un profane, voire d’un autre pytha à l’occasion d’un règlement de comptes…
Le troisième jour, il ne s’agit plus d’ambiguïté mais de brutalité nue. Une bande de cinq pythasangs réussit à piéger cinq profanes. Ils les attirent derrière un bar à Liverpool, mains liées aux leurs, et les projettent de force dans la Trame. L’orgie dure moins de trois minutes. Quand les pythas disparaissent, il ne reste qu’un éparpillement de corps vidés de toute énergie qui dérivent dans la Trame comme des mannequins sans souffle avant de se désagréger en morceaux charbonneux puis en cendres évanescentes. La scène est si rapide que personne n’a le temps de mémoriser leurs coordonnées GPS. C’est pourquoi de nombreux pythas, horrifiés par ces pratiques proscrites par l’Ordre pythagoricien, s’organisent dès le troisième jour pour faire la chasse à ces prédateurs, en repérant leurs coordonnées GPS afin de les transmettre à la Gendarmerie de l’Ordre.
Depuis le XVe siècle, une armée de gendarmes, dirigée par quatre commandants surnommés les quatre Cavaliers de l’Apocalypse, veille dans l’ombre afin de prévenir et sanctionner tout manquement à l’éthique de l’Ordre. Ces gendarmes pythagoriciens, souvent policiers ou militaires de métier dans le civil, tous tatoués sur le haut de la cuisse droite du symbole de la Tétraktys, ont prêté serment de mourir plutôt que de trahir l’Ordre et son chef.
Désormais, trois bataillons de sentinelles alternent les projections dans la Trame, une à deux heures selon la résistance énergétique de chacun, afin d’éviter un affaiblissement du corps organique sur Terre. Ils y traquent les suceurs d’énergie. C’est un jeu de chat et de souris dans cette géométrie mouvante. Rarement efficace, souvent dérisoire. Cela étant, depuis l’expansion de la Trame, une cinquantaine de frères et sœurs pythasangs ont été repérés grâce aux coordonnées GPS. La moitié a été arrêtée et placée en détention dans différentes prisons secrètes, la plus grande se trouvant en Grèce sur l’île de Polyaigos, la plus ancienne dans les ruines du château de Polycrate à Samos. Douze sont morts en résistant. Six gendarmes ont péri durant une arrestation explosive en Tchétchénie. Rien n’y fait : les membranes de la Trame continuent de temps à autre de s’assombrir en réfléchissant l’image de corps énergétiques de profanes qui s’effondrent, siphonnés à mort, mais aussi de quelques pythas piégés à leur domicile par une bande ennemie qui, au lieu de les tuer sur Terre, raffine l’agonie de leur victime par des tortures en astral.
La fête continue pourtant.
On revient dans la Trame comme on retourne chaque soir dans un cabaret où l’on a ri la veille. On s’y attend à danser, à improviser des paysages, à savourer la chaleur de présences retrouvées. On y revient parce que c’est trop beau pour s’en passer — et parce que se priver de fluidifier ses petits bobos énergétiques, c’est recommencer à vieillir trop vite.
Pourtant, l’air n’est plus le même.
Des cercles s’interrompent brusquement : on se lâche les mains, on se retire sous prétexte de fatigue. On se méfie des pensées qui nous rapprochent trop vite de silhouettes qu’on n’a pas appelées. Dans la pythasphère, la rumeur gronde. On cherche des coupables. Certains jurent anxieusement avoir aperçu en astral des silhouettes hostiles rôder autour d’eux : « C’était une pytha que je ne connais pas, et elle fixait mes coordonnées ! » Sur Terre, un début de parano traverse la pythasphère ; dans la Trame, les regards énergétiques se croisent, se soupèsent. On se méfie, on soupçonne : frère ou ennemi ? Amie ou prédatrice ?
Puis les nouvelles tombent.
Après Samir au Cambodge, un couple de pythas colombiens, recherché aussi bien par la gendarmerie de l’Ordre que par Interpol, s’était installé en toute discrétion à Lyon, en France. La police les a retrouvés criblés de balles, mains jointes sur la table basse autour d’une bouteille de vodka et d’un rail de coke.
Dans la baie de Phang Nga, en Thaïlande, un homme est retrouvé sur son yacht avec à ses côtés une peluche et une carte où les gendarmes lisent : « Souviens-toi l’été premier… Mémoire éternelle de tes chers nièces et neveux ! »
Au Caire, en Égypte, une pytha togolaise suspectée par la gendarmerie de diriger un réseau d’élevage d’enfants pour prostitution énergétique est retrouvée morte, son téléphone à la main ; sur le dernier SMS, on peut lire : « Bons baisers de Russie ! Tu aurais dû en laisser une sucée aux autres… »
Tous se sont projetés les jours précédents. Tous ont été vus, localisés. L’évidence s’impose : la Trame est un territoire ambivalent, forum créatif et sanctuaire dangereux.
Alors, les visages se ferment. On continue d’entrer, mais furtivement, comme dans un stade où l’on sait qu’une bombe est susceptible d’exploser à tout moment. On n’ose plus penser aux autres de peur de surgir à leurs côtés. On se tient immobile, on s’éjecte à la moindre alerte. La paranoïa devient une seconde peau.
À la fin de cette première semaine, beaucoup parmi les plus âgés comme les plus fragiles cessent toute projection. D’autres redoublent de prudence en se projetant par éclairs ou à plusieurs pour former un cercle important. Des parrains et marraines conseillent à leurs filleuls de faire une pause : « Patiente quelques jours le temps qu’on y voie un peu plus clair… que la gendarmerie ait nettoyé les pythasangs… » Mais la plupart, principalement des jeunes, reviennent quand même, fascinés, pris dans l’ivresse et l’excitation de la peur, incapables de résister à l’appel du nouveau monde — précisément parce que ce monde merveilleux transpire le danger et la mort.
Chapitre 25 — La première semaine — Les voyants profanes
Ils ne sont pas pythagoriciens. Ce sont des profanes, mais des gens pas si ordinaires que cela. Certains sont doués mais non initiés : ils ont la chance d’être nés avec une Lyre en eux, pourtant, le plus souvent ils l’ignorent ou en subodorent seulement la présence faute d’avoir jamais rencontré de pytha capable de la leur révéler. D’autres sont tout aussi peu ordinaires : ils ne sont pas doués de la Lyre, mais leur troisième Œil est ouvert. Dans ces deux catégories, peu de personnes connaissent les enseignements de Pythagore. Quelques-uns ont bien entendu parler de son théorème mathématique, mais très rarement de la Lyre. Pour autant, beaucoup ont découvert par eux-mêmes comment se projeter en astral. Leur Œil intérieur, situé au milieu du front s’est ouvert et poli au fil des années d’ascèse, de souffle, d’attention ou de méditation. Eux aussi ferment les yeux et glissent dans la Trame.
Un maître bouddhiste de Borobudur, sur l’île de Java, se projette dès le premier jour de l’extension de la Trame. Il est assis en position du lotus dans un coin de son monastère, colonne claire, mains posées à plat sur les genoux. La Trame l’accueille comme une nef silencieuse. « Mais où suis-je ? » Un espace aux dimensions à la fois exiguës et infinies, entouré de membranes où vibrent des mandalas. Sa tradition se fissure, les conditionnements de sa pensée vacillent, son Œil intérieur s’ouvre en grand.
Partout, des entités énergétiques, et derrière elles, comme un ex-voto translucide, le visage d’un être réel et des chiffres qui s’impriment comme des scarifications dans l’air et perlent comme de la rosée numérique. Il observe, saisi, toutes ces âmes des morts en attente de réincarnation. Il essaie de moduler sa présence comme on module un mantra — rien ne répond. Il regarde, se réincorpore. Revenu dans le monde de l’impermanence, il pense avoir vu la mer de la migration des âmes.
Le deuxième jour, en Grèce, dans les Météores, une moniale veille la nuit. Sa cellule sent la cire chaude et la laine. Elle prie et soudain se voit emportée au sommet de l’échelle de Jacob. Les cieux s’ouvrent, lumineux, l’accueillent : Hosanna ! Mais l’ambiance bascule, car elle n’est pas dans le royaume qu’elle connaît. « Serait-ce le Ciel empyrée ? » Autour d’elle, elle croit apercevoir des visages saints cousus à leurs doubles de lumière, des anges puissants… Des séraphins à six ailes et aux yeux nombreux… « C’est magnifique, c’est l’armée invincible de notre Seigneur le Christ Pantocrator ! »…
Mais derrière ces anges, comme cousus maladroitement, apparaissent des visages humains et des chiffres. Elle tente de faire un signe de croix, en vain, elle ne parvient pas à bouger — tout est figé. Alors, une tache de soleil noir déchire une paroi. « Est-ce la chute d’un ange ? Satan qui tombe comme l’éclair ?! » Une silhouette lumineuse se rapproche d’elle, puis disparaît. « Suis-je morte ? » Elle retente un signe de croix, pas pour agir, pour témoigner — sans succès. Les anges continuent à danser, indifférents. Elle s’arrête de prier et revient à elle.
De retour dans sa cellule, elle reste en prière toute la nuit avant d’aller aux aurores raconter sa vision à la Mère supérieure, laquelle l’écoute, circonspecte. Pourtant, une autre moniale admirée de toutes, car championne de sainteté, déboule à son tour dans le bureau et rapporte une vision similaire. Le téléphone résonne, l’abbé d’un monastère voisin l’appelle pour lui raconter que deux moines ont eu cette nuit une vision.
Les quatre témoignages concordent.
La Mère Théodora se verse un peu d’eau, tremble, s’en reverse un peu. Elle décroche de nouveau le téléphone et demande le secrétariat du patriarche de Constantinople afin de rapporter cette vision, « sans doute un Signe de Dieu », qu’elle formule ainsi : « Nous ne sommes plus seuls avec le Saint-Esprit au-dedans du vide ; des anges étranges et déroutants sont apparus entourés d’images mouvantes de l’Apocalypse. »
À Shiraz, en Iran, le troisième jour, dans une petite zawiya parfumée d’encens et de poussière de tapis, un maître soufi marche pieds nus, répétant son zikr comme un tambour secret. « La ilaha illa’llah… » À mesure que son souffle s’approfondit, l’espace s’ouvre. Il croit d’abord rejoindre l’océan habituel, une mer de lait paisible où d’ordinaire il aime faire la planche. Mais ce soir, quelque chose dévie. La Trame s’ouvre à lui. Elle l’enserre, étoffe muette et vibrante, pulsation sans fin. Il aperçoit des grappes d’êtres de lumière comme reliés entre eux par leurs mains, ils forment des cercles ardents. Des éclats sensoriels jaillissent contre les murs : du sel, la tiédeur d’une peau, du sable nocturne. Il est ébloui.
Il pense aux mihrabs de lumière et aux oiseaux des contes persans qui voyagent ensemble vers la montagne. Il tremble alors que s’approche une silhouette dont l’aura est claire comme l’aube. Derrière ce corps de lumière apparaît le visage réel d’une femme — une étrangère — et des chiffres qui scintillent comme des tatouages numériques. Il hésite, cherche à s’incliner, comme devant un saint caché. Elle le fixe sans un mot, disparaît. Alors, au loin sur un mur mouvant passe une caravane qui avance dans le désert, mais les dromadaires s’effondrent un à un, comme vidés de leur souffle. Le maître soufi sursaute, se rappelle les avertissements des maîtres anciens : « L’ivresse est un vin à deux visages : extase ou égarement. »
Dans la forêt amazonienne, au Brésil, une femme d’âge mûr anime un petit cercle méditatif dans son salon aux murs peints en turquoise. Professeure de méditation, elle connaît déjà l’ivresse des voyages intérieurs ; un jaguar et un serpent lumineux lui rendent parfois visite. Mais ce soir du 4e jour, alors qu’elle guide le groupe vers la grande détente, son propre souffle l’emporte. Elle tombe dans la Trame comme on tombe dans une rivière inconnue. Tout est plus vaste que ses précédentes explorations.
Autour d’elle, des corps astraux foisonnent comme des bancs de poissons phosphorescents. Derrière chacun, un visage en chair s’affiche, encadré de chiffres qui brillent comme des scarabées métalliques. Elle ouvre grand son troisième Œil : ce n’est plus son étang privé, mais un fleuve commun, une rivière de consciences. Elle s’approche d’un cercle de silhouettes reliées les unes aux autres par des flux colorés. Comme durant les cérémonies d’ayahuasca où l’air tout entier semble chanter, à la différence qu’ici la vibration est silencieuse, muette, comme retenue.
Elle frissonne. On ne peut pas entrer, seulement observer les jets d’énergies entre ces êtres et les éclaboussures de lumière qui dessinent des paysages inconnus sur des membranes mouvantes. À droite, vers un côté retiré, loin et proche à la fois, elle voit une silhouette s’éteindre. Une présence énergétique pâlit d’un coup, toute son énergie se transfuse dans un autre corps astral avant de se dissoudre en cendres. Son cœur bondit, elle quitte la Trame d’un hoquet sec, comme sortie d’une eau trop froide.
Elle se projette à nouveau plusieurs fois. Chaque expérience le confirme : il existe un espace partagé, immense. Une mer où se meuvent des esprits étrangers, certains doux, d’autres inquiétants. Alors, de retour de son cinquième voyage dans la Trame, elle prend son téléphone et s’enregistre dans son salon. Sa voix est blanche, presque chuchotée : « J’ai vu un endroit… Je crois que d’autres y vont aussi… On ne peut rien faire. On ne peut que voir… » Elle poste la vidéo, hésite, l’efface, puis la remet en ligne.
À Boom, en Belgique, le cinquième jour, la techno relie des danseurs en sueur, les stroboscopes lacèrent l’air, les basses cognent dans les côtes. Une jeune fêtarde avale une poignée de champignons hallucinogènes. Elle rit. La foule devient une seule chair ondulante. Elle danse, titube ; soudain, bascule, trip.
Plus un son. Tout devient kaléidoscopique. Les membranes vibrent comme des murs de verre liquide traversés de mandalas qui se disloquent en pixels fluorescents. Les entités qu’elle aperçoit scintillent comme des silhouettes peintes sous acide, aux contours mouvants, décorées de glyphes qui suintent des couleurs improbables. Chaque visage réel qui surgit derrière un corps de couleurs se métamorphose aussitôt : un instant une photo d’identité, le suivant une icône pop criarde, une fresque de néons liquides.
Elle se met à rire, persuadée qu’elle participe à une gigantesque rave cosmique. Mais aucune vibration ne sort de sa gorge. Des sons surgissent, mais sans bruit ; ce sont des images sonores : une ligne de basse est un serpent qui s’enroule autour d’un totem de peau, des yeux vairons se métamorphosent en éclats de miroirs qui tombent en pluie inversée. Elle tente de toucher de la main l’aura d’un corps énergétique ; ce dernier bondit soudain près d’elle et crépite comme un vinyle usé.
Puis l’ivresse se tord. Derrière les cercles lumineux où ces êtres se relient, une tache d’encre se déploie et engloutit les couleurs. Les chiffres, jusqu’ici chatoyants comme des confettis numériques, se figent, s’alignent en colonnes froides. Panique. Une volée de marches l’aspire et se replie sur elle-même à l’infini.
Un battement. Elle rouvre les yeux, allongée sur le sol en terre battue, ses amis autour d’elle : « Hey, ça va ? » Elle halète, incapable de parler. Mais au fond de ses rétines, les motifs persistent — temple, tunnel, escalier, instrument à corde, pluie d’étoiles inversées. Elle comprend et déclare à ses amis : « J’ai eu une vision, et ce n’était pas seulement les champis… »
L’information se répand. Au début discrètement, comme un peu gênée aux entournures. E-mails, messages chiffrés, appels tardifs. « Tu as vu ? Des anges ?… »
Mais les descriptions concordent : un espace commun, des présences nombreuses sous forme de corps d’énergie, des visages réels en arrière-plan, des scènes qui se collent aux murs comme des rêves fuyants et, parfois, des creux, des zones d’ombre, des chutes d’intensité qui laissent comme un arrière-goût métallique sur la langue, un fond grave et continu moins entendu que respiré.
Certains s’accordent à dire que la Trame est un lieu de projection, un miroir où chacun voit se déployer ses propres fantasmes. Pourtant, quelque chose résiste à cette interprétation. Sur les membranes mouvantes, certains motifs reviennent sans avoir été partagés : un temple antique avec au milieu un tunnel ou un escalier circulaire sans fin qui descend sous terre et monte à perte de vue, un œil qui rayonne, parfois des lettres et une pluie d’étoiles inversées…
Une religieuse sarde affirme avoir vu un grand serpent au milieu d’une forêt dans quatre sessions différentes ; un cordonnier de Rio note que le même escalier se répète en différentes tailles comme s’il cherchait à se rapprocher du regard ; une cantatrice australienne, projetée juste après avoir répété sur scène l’air du Génie du froid de Purcell, entend sa voix se répercuter sur les membranes de la Trame et lui répondre dans une langue légèrement déformée, la sienne, mais comme filtrée par une autre bouche.
Le 6e jour, le patriarche de Constantinople, le Dalaï-Lama et l’évêque de Rome décident de rédiger une lettre brève à destination des chefs religieux et d’État du monde entier ainsi qu’au Secrétaire général des Nations Unies : « Nous vous informons d’un nouvel accès à un champ partagé avec le Grand-Tout, le Créateur, la Création. Nous n’avons pas de clé d’action ; seulement la vision. » Les autres chefs religieux corroborent, avec plus ou moins de retard : « Nous confirmons également. La vision n’est pas le pouvoir. »
L’information circule au sommet des hiérarchies. « Un message d’importance pour M. le président… Votre Altesse, un pli secret… À l’attention de la direction des services… Une information secret-défense… » Mais déjà la rumeur a changé d’épaisseur, Internet puis les rédactions du monde entier s’en emparent le 7e jour.
Ce qui est nouveau, c’est que cette information « occulte » n’est pas diffusée par des « illuminés », des « complotistes ». Ce sont des praticiens éprouvés du regard intérieur, des hommes et femmes en paix, de paix, qui ne mentent pas ou peu et ont appris à écouter autrement. Comme le résume une journaliste : « Ce qui hier appartenait à l’ésotérisme d’une école ou à l’occultisme d’un cloître est révélé désormais à tous. Cela change la face du monde. »
Tous rapportent le même constat : un espace commun est accessible, où des entités astrales s’affairent seules ou à plusieurs, avec qui on ne peut pas communiquer mais qui nous observent, et réciproquement. Derrière chaque être de lumière est visible le visage d’une personne humaine sur Terre dont les coordonnées GPS semblent préciser l’emplacement. Et parfois, dans un angle des parois mouvantes animées d’images, un corps lumineux vacille et s’éteint.
Dans son petit appartement, l’enseignante de méditation brésilienne tente le soir du 7e jour un nouveau voyage en astral. Elle parvient en quelques secondes à franchir la lisière. Elle aperçoit tout près d’elle une entité rayonnante de douceur ferme ; elle lui fait penser à la docteure Noor Khan, la guérisseuse mondialement réputée qu’elle admire et qu’elle a eu la chance de rencontrer à un congrès à São Paulo. Juste alors qu’elle pense à Noor Khan, voilà qu’elle bondit sans le vouloir d’un autre côté de la Trame jusqu’à se planter en face d’un corps astral. Derrière ce corps d’énergie, elle distingue bel et bien, en transparence, la docteure Noor Khan en chair et en os en train de méditer sur une terrasse ensoleillée avec des coordonnées GPS. Noor l’observe à son tour un instant avant de bondir plus loin.

