Dans Trop classe !, paru chez Glénat Jeunesse et illustré par Popy Matigot, la Rennaise Sandra Le Guen fait converger une joyeuse ménagerie vers un rendez-vous que des générations d’enfants connaissent : la photo de classe. Derrière l’apparente simplicité de l’album se dessinent pourtant plusieurs questions très contemporaines. Comment une classe devient-elle un groupe ? Comment donner aux plus jeunes le goût et surtout l’accès aux mots ? Et que peut encore inventer la littérature jeunesse lorsque le marché du livre pousse les éditeurs à limiter les prises de risque ? Rencontre avec une autrice rennaise qui revendique une littérature pour enfants exigeante sans jamais cesser d’être ludique.
Un ours court. D’autres animaux le rejoignent. Ils viennent de partout et avancent dans la même direction. De page en page, la petite troupe devient procession, puis foule. Quelque chose se prépare. Dans Trop classe !, Sandra Le Guen retarde volontairement la révélation : tous ces animaux se dépêchent pour arriver à temps… à la photo de classe.
Le choix n’est pas anodin. L’autrice voulait parler de l’école sans écrire directement un livre « sur l’école ». « La photo de classe reste un rendez-vous attendu chaque année, un marronnier. Et ces photos de classes, presque à tout âge, il me semble, on aime les ressortir, les regarder, se souvenir. » Surtout, la photographie fait le lien entre deux espaces habituellement séparés : la classe et la maison. Parents comme enfants peuvent y reconnaître quelque chose de leur propre histoire. Le rituel devient ainsi, selon Sandra Le Guen, « partagé et intergénérationnel ».

Une classe avant la classe
Mais le plus intéressant se produit peut-être avant que l’appareil photographique apparaisse. Les animaux viennent « de tous les horizons possibles ». Ils quittent chacun leur environnement, se rejoignent et avancent ensemble. Sandra Le Guen voulait restituer « la joie, l’envie, le dynamisme » de cette convergence quotidienne que connaissent les villes et les villages lorsque les enfants prennent le chemin de l’école. Et la formulation qu’elle emploie pour décrire ce mouvement dépasse largement le décor scolaire : cette foule, dit-elle, « déjà, fait société, à l’image d’une classe ».
Voilà peut-être ce que raconte secrètement Trop classe ! : non pas seulement une photo de classe, mais la constitution momentanée d’un collectif. Chacun reste reconnaissable, conserve son allure, sa forme, son rythme. Pourtant tous avancent dans la même direction. La classe n’est donc pas ici représentée comme une identité uniforme, mais comme le point de rencontre de singularités.

Arrêter le temps
Puis vient la photographie. Tout ce qui courait doit soudain s’immobiliser. Les corps sont placés, cadrés, organisés. Durant quelques secondes, le mouvement collectif devient image. Sandra Le Guen avait précisément recherché ce contraste : « Je voulais figer le groupe un instant, comme le fait un photographe qui va arrêter le temps. »
Elle évoque même, par contraste, « l’instant décisif » cher à Henri Cartier-Bresson. La photographie scolaire en serait presque l’inverse : une image très préparée, parfois excessivement posée, qui n’en possède pas moins une formidable capacité documentaire. La disposition du groupe, les vêtements, les attitudes des enfants, la présence et la place des adultes : tout finit par raconter une époque. Et cette image possède une particularité que la récréation qui suit immédiatement n’a pas : elle demeure. « Le mouvement ne fera pas date alors que la photo oui », observe Sandra Le Guen. Des décennies plus tard, elle pourra encore revenir « à la rencontre de l’enfant devenu adulte ».

« L’écriture d’album, c’est une voix musicale, sans instrument »
Pour raconter cette course, Sandra Le Guen travaille beaucoup moins comme quelqu’un qui rédigerait simplement un texte destiné à être imprimé que comme quelqu’un qui compose une partition. Son lectorat explique en partie cette méthode : nombre des enfants auxquels elle s’adresse ne savent pas encore lire ou commencent seulement à le faire. Le texte sera donc d’abord entendu.
« J’écris à voix haute, je relis et corrige à voix haute aussi. » Rimes, répétitions, allitérations et rythmes ne constituent pas un décor ajouté après coup. Ils organisent la phrase et indiquent presque physiquement à l’adulte comment la lire. Sandra Le Guen résume cette conception par une belle formule : « L’écriture d’album, selon moi, c’est une voix musicale, sans instrument. »L’album jeunesse retrouve ainsi quelque chose de beaucoup plus ancien que le livre : la transmission orale.

Popy Matigot : montrer que les animaux ne sont peut-être pas des animaux
Cette musicalité doit ensuite rencontrer l’image. Sandra Le Guen et Popy Matigot ont l’habitude de travailler ensemble. Pour Trop classe !, le texte était déjà précisément construit lorsque l’illustratrice est entrée dans le processus. L’autrice lui a indiqué quelques principes : le chemin vers l’école, les enfants qui apparaissent progressivement et la convergence générale. Puis Popy Matigot a composé librement les scènes, en dialogue avec l’éditrice Marie-Amélie Léon et la graphiste Laureen Ville.
L’enjeu graphique était assez subtil : donner la sensation d’un défilé sans perdre la ville qui l’entoure. Et un choix de Popy Matigot devient particulièrement significatif : sa palette volontairement réduite et ses couleurs peu réalistes. Sandra Le Guen y voit presque un indice adressé au lecteur : « il ne s’agit peut-être pas d’animaux dans cette histoire ». La ménagerie devient alors une métaphore suffisamment ouverte pour que chacun puisse entrer dans l’image.

Donner des mots aux enfants
C’est pourtant lorsqu’on quitte légèrement Trop classe ! que les réponses de Sandra Le Guen deviennent les plus intéressantes. Interrogée sur ce qui la stimule encore lorsqu’elle écrit pour les enfants, elle répond d’abord : les rencontrer. Mais elle ajoute aussitôt une préoccupation plus fondamentale : le vocabulaire.
Elle refuse l’idée selon laquelle écrire pour un enfant devrait nécessairement conduire à simplifier excessivement la langue. Sa « bataille », dit-elle, consiste au contraire à nourrir ses textes « d’un lexique riche, d’un vocabulaire exigeant », y compris lorsque l’enfant ignore encore le sens du mot rencontré. Le mot peut être compris grâce à l’image, au contexte, à l’adulte qui lit, et parfois simplement grâce à sa sonorité avant même que sa définition soit parfaitement acquise.
« Pour avoir les mots, il faut y avoir accès », explique-t-elle. Et pour l’enfant qui ne sait pas encore lire, cet accès passe d’abord par une voix : « Il faut les recevoir. Les entendre dès la petite enfance dans les histoires, se les faire susurrer à l’oreille dans une comptine, une chansonnette, un petit livre d’images. » La littérature jeunesse devient ainsi moins un exercice de simplification qu’un premier laboratoire linguistique.

Quand le marché décide aussi de ce que les enfants peuvent voir
Il existe cependant une tension entre cette ambition et la réalité économique de l’édition jeunesse. À notre remarque sur la répétition de certains thèmes et motifs dans les albums récents, Sandra Le Guen répond sans détour : la question dépend, selon elle, moins des auteurs que des choix éditoriaux.
« Combien de textes sont écartés, c’est-à-dire non publiés, car ils traitent de sujets qui ne sont pas prometteurs de ventes ? » Elle décrit un marché « sous tension », frappé par une baisse des ventes et dans lequel la prudence économique finit par affecter « directement l’originalité de la création ».
Elle en donne un exemple concret. Avec Popy Matigot, Sandra Le Guen porte actuellement un projet consacré à un enfant malentendant équipé d’appareils auditifs. Aucun éditeur ne l’a encore retenu. Pourtant, lors de ses interventions en classe, elle rencontre régulièrement des enfants appareillés. « Ils ne sont pas représentés », constate-t-elle.
La remarque déplace sensiblement la question de la diversité dans le livre jeunesse. Représenter les enfants ne consiste pas uniquement à multiplier des différences abstraites. Cela suppose aussi que l’industrie du livre accepte de consacrer des albums à des réalités ordinaires dont elle ne sait pas immédiatement si elles constitueront un argument commercial.

Rennes, terrain d’écriture
Sandra Le Guen parle depuis un territoire qu’elle connaît particulièrement bien. Née à Rennes en 1977, diplômée de lettres modernes, ancienne chroniqueuse jeunesse devenue autrice, elle compte aujourd’hui près d’une soixantaine de titres publiés chez de nombreuses maisons. Elle intervient régulièrement dans les écoles et les médiathèques et enseigne depuis 2022 dans le master Métiers du livre et de l’édition de Rennes 2.
En 2026, une bourse de compagnonnage de la DRAC Bretagne lui a également permis de travailler à l’Espace-Lecture Carrefour 18, au Blosne, auprès de publics parfois éloignés de la lecture et de l’écriture. De ces rencontres naîtra un journal poétique destiné à paraître en février 2027 aux éditions du Blosne.
Elle décrit Rennes comme une ville dont le « maillage livre » est « dense, foisonnant et engagé ». Classes de REP, élèves d’UPE2A, collège Clotilde-Vautier, école Freinet, bibliothèques de Rennes, résidence au Blosne : sa pratique de l’écriture se nourrit ainsi d’une succession de lieux où les textes sont moins simplement publiés que mis en circulation. « Ma vie professionnelle rennaise, presque toujours à vélo, est riche, variée et pleine de rencontres », résume-t-elle.

Un album que l’enfant peut habiter
Trop classe ! se termine d’ailleurs par un petit geste qui condense cette conception du livre. Une place est laissée à l’enfant pour qu’il puisse ajouter sa propre photo de classe. L’idée vient de l’éditrice, mais Sandra Le Guen y reconnaît parfaitement son rapport à l’album : non pas un objet consommé une fois, mais un livre conservé, manipulé, relu et progressivement chargé d’histoire. « Le livre choyé que l’on lit et relit, auquel on s’attache », dit-elle. La photo personnelle y ajoute une strate supplémentaire : l’enfant ne regarde plus seulement la classe imaginaire de l’album. Il y introduit une trace de la sienne. Et peut-être retrouve-t-on là toute l’ambition, modeste seulement en apparence, de la littérature jeunesse telle que Sandra Le Guen la conçoit : donner des images dans lesquelles entrer, des histoires auxquelles s’attacher et suffisamment de mots pour pouvoir, un jour, raconter les siennes.








