Avec l’album BD Jane dans les nuages, Jordi Lafebre inaugure une nouvelle collection à petit prix et petit format. Ce qui n’empêche pas le plaisir de lecture.
Dans les années cinquante s’est imposée pour les BD franco-belges une pagination de 48 pages qui servit de référence durant des décennies. Peu à peu, notamment avec l’arrivée des « romans graphiques », les ouvrages se sont épaissis. Avec son corollaire : une augmentation des prix. Pour populariser des BD devenues souvent des classiques du genre, des éditions de poche furent créées, notamment par Glénat, Futuropolis ou Casterman. D’autres formules sont aujourd’hui recherchées pour rendre encore plus accessibles les bandes dessinées traditionnelles. Dargaud crée ainsi la collection Intermezzo, qu’inaugure notamment « Jane dans les nuages », la dernière création de Jordi Lafebre. Lorsque l’on a ce livre en main, on est d’abord surpris par son format et sa faible épaisseur, des caractéristiques peu associées au domaine de la BD. Cela n’empêche pas le charme d’opérer.

Dès les premières pages, le trait et les couleurs du dessinateur barcelonais nous séduisent par cette douceur et cette tendresse si caractéristiques de l’auteur. On se croirait dans un conte pour enfants. Et on a raison. L’essentiel de l’histoire se passe hors sol, dans les airs, comme une invitation à quitter le monde des adultes pour voyager dans un ailleurs. Cela tombe bien, car la jeune fille qui répond au nom de Jane est narcoleptique, c’est-à-dire qu’elle peut s’endormir à tout moment. Par précaution, elle emmène donc avec elle son ami d’enfance, Timothy, « Master Maybe », aussi discret que son amie est volubile. Lui, timide, incapable de prendre des décisions ; elle, « Madame Trop-de-rêves », toujours en action : tous deux vont entreprendre un voyage initiatique en montgolfière capable, peut-être, de transformer leurs caractères et leur perception du monde. Les tenues et les coiffures révèlent que ces cieux sont ceux de l’Angleterre du XIXe siècle, comme pour ajouter encore de la nostalgie au récit.
Presque tout l’album se déroule dans le ciel bleu et les nuages, loin des rues de Barcelone habituellement dessinées par Jordi Lafebre. On pense aux ciels de Miyazaki, ces ciels qui invitent au rêve et à la poésie. L’univers de Jordi Lafebre est ici lumineux, jusqu’à ce que l’orage arrive. La contrainte de la pagination oblige l’auteur à aller à l’essentiel en donnant aux personnages une personnalité immédiatement identifiable. Les attitudes et les visages de Jane et Timothy, en quelques coups de crayon, laissent immédiatement deviner leurs traits de caractère.

C’est court, c’est dense, comme un récit pour enfants. Jordi Lafebre nous avait habitués, dans ses trois derniers ouvrages en solo, après avoir travaillé sur la formidable série « Les Beaux Étés » avec Zidrou, à des histoires à rebondissements et à suspense. Ici, en 32 pages, il évoque avec empathie l’adolescence, la difficulté d’une jeune fille à trouver sa place, la maladie et la possibilité de changer sa destinée.
Bien entendu, le format et le prix s’adressent aux lecteurs, mais aussi aux dessinateurs. La collection, bien nommée « Intermezzo », c’est-à-dire « interlude », est conçue « comme une parenthèse de création dans le parcours d’un auteur », une respiration permettant un pas de côté, loin des ouvrages plus imposants demandant souvent un ou deux ans de travail assidu.

Avec ce titre, Dargaud nous offre un petit bonbon acidulé et lance une collection qui devrait compter quatre titres par an (1). Une manière peu onéreuse de côtoyer des auteurs majeurs et de prendre un petit bol d’air. En cette période post-caniculaire, cela n’a pas de prix. Ou, plus exactement, celui, modeste, de 10 €.
Jane dans les nuages, de Jordi Lafebre. Collection Intermezzo, Dargaud. 32 pages. 10 €.
(1) Sont publiés simultanément trois autres titres : Figures imposées, de Marzena Sowa et Cristina Bueno ; Les Oranges amères, de Javi Rey ; Pensionnaires, de Pierre-Henri Gomont.








