En adaptant le polar à succès de Benoît Philippon, Kéramidas nous livre une BD jouissive et revigorante. Rire garanti malgré les cadavres. On appelle cela « l’humour noir ».
Voilà une Bd qui déménage. La couverture ne ment pas.
D’abord, il y a du rouge, beaucoup de rouge. Rouge sang; ça dégouline de partout. Il y’en a même sur les pages de garde. Normal, ça tache le sang et ça coule. Si on n’y prend garde cela peut même imprégner les vêtements. Ou le sol de la cave. C’est selon.
Et puis il ya une mamie. C’est elle, la mamie Luger annoncée en titre. Charentaises, tablier de grand-mère, coiffure à l’ancienne, elle n’est pas née de la dernière pluie (ou de la dernière canicule) la mémé. A vue d’oeil on lui donnerait dans les quatre vingt ans. Elle en a vingt deux de plus. Du moins c’est ce qu’elle déclare à Ventura, comme Lino, mais lui c’est André, l’inspecteur de police qui l’interroge. On peut la croire sur parole, au moins à ce sujet. Elle n’est pas du genre à raconter des bobards, plutôt du style à taire les choses. Il a une bonne gueule d’acteur le Ventura, alors à un âge avancé on peut enfin se confier. Et elle en a des choses à dire la Mamie. Alors elle se met à table, même si la cantine du commissariat c’est pas folichon. Elle est née en 1914 (pas une bonne année!), à St Flour (eh oui que voulez vous on choisit pas!). Son père mort à la guerre, c’est sa mère qui l’a appelée Berthe (c’est lourd tout cela pour débuter dans la vie). A peine née, c’est parti pour une centaine d’années pas très catholique mais pas très joyeuse non plus. Nazi violeur, mari violent, il faut se défendre dans l’existence. Et Berthe, elle se défend. Elle a même des armes pour cela. A l’appel de la pelle, elle se sert de ses aptitudes au jardinage pour jardiner à sa façon. On peut l’écrire: elle est une féministe avant l’heure.
Ce n’est pourtant plus une inconnue Mamie Luger depuis que son témoignage recueilli par Benoît Philippon a fait les devantures de librairie avec près de 300 000 lecteurs. Les mots c’est formidable. Mais les mots avec des images, surtout pour illustrer un langage fleuri (restons dans les métaphores terriennes), cela peut être encore mieux. On découvre ainsi qu’une Mamie a été une jeune femme avenante, pleine de charmes … On découvre que le corps à 102 ans n’est plus le même qu’à vingt ans… On découvre encore que les mecs avec une casquette vert de gris ou des bretelles à rallonge peuvent cacher derrière leurs sourires des têtes de sales c…

Vous l’avez compris, le crime peut avoir parfois des allures de comédies macabres. 4L, monts d’Auvergne, plateaux repas, tout est digne d’un bon polar américain. Il manque juste, le détective au chapeau mou, les rues de Los Angeles, les trafiquants de drogue et d’alcool. A part cela tout est pareil. Tous ses ingrédients se retrouvent dans cette remarquable adaptation qui joue à son tour sur l’humour et le décalage rires et frissons. Et puis l’air de rien, comme souvent dans ce type d’ouvrages, il n’y a pas que les corps qui sont bien dissimulés. En cherchant un peu on y retrouve un bel hymne (n’ayons pas peur des mots) à la liberté, à celui de la femme mais aussi une leçon de non conformisme, de pied de nez à une société guindée. Et puis il faut pas croire: malgré le rouge qui dégouline, la tendresse s’étale aussi, car elle est sympa la serial-killeuse auvergnate. Attachante même par son bagou, et les expériences terribles de la vie qu’elle a subies. Par son coeur d’artichaut aussi, magnifique amoureuse capable de s’amouracher d‘un GI à peine débarqué. Malgré sa gâchette (verbale) facile, on l’aime cette Berthe, on la comprend, on l’excuse et Ventura n’est pas loin de craquer aussi. Que voulez vous : une femme libre, cela a du charme.
Réjouissons nous. Mamie a une longue vie et, avec ce premier tome, ses « aveux » se terminent en 1945. Elle en a encore beaucoup de choses à raconter. Deux autres ouvrages seront nécessaires pour tout (ou presque) nous dire. Surtout qu’à cent deux ans, il ne faut quand même pas attendre trop longtemps. Un petit coup de froid (ou de chaud), cela arrive vite. A bientôt Mamie. Bonne santé surtout. Il faut tenir le coup.
Mamie Luger. « Tome 1 : La tentation du mâle », de Nicolas Kéramidas d’après le roman de Benoit Philippon. Editions Casterman. 80 pages. 18€. Parution : 13/05/2026
Le deuxième tome est prévu pour octobre 2026.
