BD L’Oiseau chanteur de Désirée et Alain Frappier : mélodie poétique d’une enfance brisée

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bd oiseau chanteur

Avec la bd L’Oiseau chanteur, publiée aux éditions Steinkis, Désirée et Alain Frappier racontent une enfance brisée par la violence des adultes. Poignant. Touchant. Magistral. Et finalement optimiste.

Les absences disent beaucoup.
Quand on écrit O pour dire sa mère.
Quand on écrit H pour dire son père.
Quand on n’écrit rien pour dire le parrain

Absence de mots qui dit tout.

Quand on dessine la moitié des visages.
Quand on dessine les gens de dos.
Quand on ne dessine aucun regard.

Absence de dessins qui dit tout.

Ce n’est pas totalement exact d’ailleurs. On voit le visage d’une personne, sa silhouette en entier. Elle s’appelle Mamie Xulu. Une figure et un vrai nom pour dire l’exception, pour dire un mot absent : amour.

C’est bien de violence parentale et familiale, qu’il s’agit, dans ces 224 pages coup de poing, un de plus, dans le ventre mais aussi dans le coeur. Un roman graphique que Désirée Frappier porte inconsciemment en elle depuis toujours, mais dont l’élément déclencheur fut l’enterrement de O qui constitue d’ailleurs le début du récit. Tout est en place dans ses premières pages. Elle peut enfin dire. Et montrer.

La forme d’abord. Sur la page de gauche, un texte qui ressemble à des strophes. Des phrases courtes, pudiques, enfantines. Pas celles d’un frère ainé qui sait tout, peut tout, car il est un garçon. Les sœurs, elles sont trois, se suivent, subissent, car elles sont des filles. Il y a l’ainée et la petite. Désirée est au milieu. Ironie morbide d’un prénom si mal attribué. Sur la page de droite, des dessins sombres souvent, qui disent l’action, accompagnent le texte. Comme un film muet. Glaçant. Evoquant la violence sans la montrer.

Le fond ensuite. Vanessa Springora , autrice du livre Le Consentement (voir chronique), écrit : « C’est une évocation impressionniste d’un enfance ravagée par une succession d’abus et de violences dont on ne ressort pas indemne (…) ». Il aura fallu plus de soixante ans à Désirée Frappier pour mettre des mots et rompre ce silence associé à l’enfance, à l’école et son fameux « Taisez-vous ! ». Ce silence qu’exigent les adultes pour avoir la paix ou se protéger.

« Tout ce que nous apprenons, nous l’apprenons par la colère et par les coups ».

Cette phrase terrible de la petite fille, résonne plus fort encore quand on sait que H est professeur, un métier qui devrait ouvrir sur les autres, sur la connaissance alors qu’il enferme ses trois filles dans leur chambre, dans l’ignorance. Dans le noir. Pourtant, le roman graphique garde une forme de poésie qui accentue sa force. Poésie des dessins allusifs qui font entendre le silence. Poésie des mots posés sur le papier avec retenue, délicatesse pour dire l’indicible.

Désirée et Alain Frappier ont consacré dix ans de leurs vies à la trilogie Chilienne, des albums en mémoire et en soutien aux combats collectifs de résistance à Pinochet (voir chronique). De l’Histoire, ils passent ici à l’intime le plus profond mais on ne peut douter qu’avec ce récit, à leur manière, ils rejoignent un plus large mouvement, tel celui de MeToo, en faveur cette fois-ci des enfants maltraités. L’oiseau chanteur pourrait être un livre déclencheur comme fut Le consentement de Springora, un livre manifeste, un livre fondateur.

On sort de sa lecture ému, touché comme rarement. On espère trouver les bons mots, sans emphase pour dire combien sa lecture est indispensable et porteuse d’un immense espoir pour que jamais un enfant puisse dire de nouveau : « La nuit peut tomber le jour sans que l’on sache pourquoi ».

L’oiseau chanteur de Désirée Frappier (scénario et textes) et Alain Frappier (dessin). Editions Steinkis. 224 Pages. 25€.

Eric Rubert
Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.