BD Pour qui sonne le glas : une adaptation réussie du roman d’Hemingway

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« La guerre, l’amour, la mort », une trilogie exacerbée par la guerre d’Espagne, que raconte dans son roman iconique Hemingway et qu’adaptent en bd de manière exceptionnelle JD Morvan et Pierre Dawance. Un roman graphique majeur de ce semestre.

« Mourir pour des idées. L’idée est excellente. Moi j’ai failli mourir de ne l’avoir pas eue », chantait Brassens, se moquant des idéologues. On pense à ces paroles lorsqu’on lit Pour qui sonne le glas de Ernest Hemingway, ce roman mondialement connu, publié en 1940. Celui qui est encore journaliste a couvert la guerre civile espagnole qui vient de s’achever. Dans ce roman, il met en scène l’essentiel de ce qu’il a vécu dans la péninsule ibérique et les enseignements qu’il a tirés de cette guerre fratricide. C’est un pont qui est au centre de l’intrigue, un simple pont mais essentiel pour permettre aux Républicains de prendre peut être Ségovie.

C’est par ce pont que débute la bande dessinée de JD Morvan et Pierre Dawance : un homme dissimulé dans la montagne le repère. Il s’appelle Robert Jordan. Il est américain, communiste, professeur d’université. Il doit faire sauter l’ouvrage. Il est venu en Castille pour mettre ses actes en conformité avec ses idées: se battre contre le fascisme. Contrairement aux paroles futures de Brassens, il est prêt à donner sa vie pour son idéal. Il intègre alors un groupe de résistants aussi disparates que possible. C’est eux que l’on va découvrir au long du récit. Ils ont tous un trait commun : les interrogations face à la mort, celle que l’on donne, celle que l’on reçoit. Anselmo est croyant et tuer le préoccupe moralement. Pablo a tué « plus de monde que le choléra », mais il ne croit plus au combat : il boit pour essayer d’endormir ses cauchemars. Maria a les cheveux courts. Elle s’est faite tondre après avoir été violée et torturée par les Phalangistes. Et puis il y a Pilar, la femme plus âgée de Pablo, diseuse de bonne aventure et d’autres qui hésitent entre continuer à combattre et se réfugier dans les montagnes qu’ils connaissent si bien.

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Au cœur du roman du futur prix Nobel de littérature trône la question de la guerre, ce qu’elle engendre chez les femmes et les hommes, en les amenant à reconsidérer leurs valeurs. « C’est la guerre », disent-ils comme si ces mots, empreints de fatalité, étaient suffisants pour accepter des comportements inhabituels. La vie côtoie la mort et la mort côtoie dans la vie dans une proximité qui exacerbe et amplifie tous les sentiments habituels. Le scénario de l’infatigable JD Morvan retranscrit à la perfection ces interrogations privilégiant les états d’âme de ces combattants. Mais pourquoi mettre des images sur un texte devenu iconique ? Peut être pour élargir un lectorat potentiel, mais aussi et surtout donner une dimension supplémentaire aux mots de l’écrivain américain, grâce au talent de Pierre Dawance, qui avec cette première bande dessinée, rentre dans la cour des grands. Tout est simplement magnifique. Et tragique.

Difficile d’employer des mots lorsque l’on a simplement envie de faire partager les émotions que suscitent les paysages traités en aplats à la manière des Nabis. Elles sont belles ces montagnes de Castille comme dans un tableau romantique appelant à la promenade. Elles sont oppressantes quand elles dissimulent des Phalangistes à cheval. La lumière éclaire de sa langue jaune les scènes les plus intimes. Les arbres tout à la verticale, semblent être les colonnes d’une cathédrale. Les couleurs vibrent dans le froid d’un mois de mai neigeux.

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Pour montrer les sentiments des femmes et des hommes, Dawance, a choisi d’épurer leurs visages, déformés comme leurs corps. Stylisés, ils sont en mouvements perpétuels. Pour les dialogues denses et nombreux, le dessinateur abandonne les cases pour de pleine pages verticales où les mots et les corps se lovent les uns contre les autres dans une spirale vertigineuse. Les explosions ressemblent à des fantômes de pâte molle modelée par Dali. Le surréalisme côtoie la réalité la plus dure. Et lorsque le buste de Maria apparait au dessus des montagnes dans l’imaginaire et le regard de Jordan, l’amour est plus haut que tout.

Morvan n’a retenu avec justesse que l’essentiel. Dawance a apporté une dimension graphique exceptionnelle. Au delà du destin de ces combattants révolutionnaires qui n’agissent que pour leur idéal, reviennent une nouvelle fois les paroles de Brassens qui ajoute cette fois-ci : « Mourons pour des idées, d’accord, mais de mort lente. D’accord, mais de mort lente ». Plus d’un demi million d’individus seraient morts pour leurs convictions lors de la guerre civile. Mourir debout ou vivre à genoux ? Le roman d’Hemingway mis en images invite à nous poser la question incontournable : qu’aurais je fait ?

Pour qui sonne le glas ? Adaptation du roman d’Ernest Hemingway. Adaptation et scénario de JD Morvan. Dessin de Pierre Dawance. Editions Sarbacane. 192 pages. 29€. Parution : 15 avril 2026

Eric Rubert
Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.