Une maison bretonne, un homme armé, une dette ancienne : avec De bonne foi, Marguerite Boutrolle compose un roman graphique noir où la prise d’otage devient peu à peu l’instrument d’une excavation morale. Derrière le suspense d’un fugitif blessé surgissant dans une demeure familiale, l’album interroge la mémoire, la culpabilité, les liens de classe, la loyauté et cette étrange faculté que chacun possède de se croire innocent tant que personne ne vient rouvrir le dossier.
Judith Chevalier est en vacances dans une maison de famille en Bretagne lorsque Raymond Treillas fait irruption chez elle. Il est blessé, armé, recherché. La scène pourrait relever du pur fait divers : une femme seule, un homme dangereux, un huis clos sous tension. Marguerite Boutrolle installe d’abord cette mécanique avec précision. Le lecteur comprend immédiatement le danger physique. Chaque déplacement, chaque geste, chaque silence peut faire basculer la situation. Mais très vite, le récit déplace son centre de gravité. Ce qui menace Judith n’est pas seulement l’arme de Raymond : c’est ce que sa présence fait remonter.

Car Raymond Treillas n’est pas seulement un intrus. Il appartient à une histoire ancienne, à une zone du passé que Judith croyait séparée d’elle. La force de De bonne foi tient à ce glissement progressif : le roman graphique commence comme un thriller, puis devient une enquête intime. La question n’est plus seulement de savoir si Judith va s’en sortir, mais de comprendre pourquoi elle hésite, pourquoi elle ne réagit pas comme elle devrait, pourquoi la peur se mêle chez elle à autre chose — reconnaissance, dette, trouble, culpabilité, peut-être même une forme de fidélité à ce qui a été tu.
Le huis clos fonctionne alors comme un piège à vérité. La maison familiale n’est pas un simple décor domestique : elle devient une chambre d’écho. Elle conserve les traces, les positions sociales, les non-dits, les blessures anciennes. Les pièces, les couloirs, les seuils, les fenêtres ne servent pas seulement à organiser la tension spatiale ; ils matérialisent les distances entre les personnages. Dans cette demeure où l’on venait se reposer, le passé trouve au contraire les conditions idéales pour revenir. Les vacances, ici, ne suspendent rien. Elles isolent, ralentissent, obligent à entendre.
La Bretagne de Marguerite Boutrolle échappe à l’imagerie touristique. Elle n’est ni folklore ni carte postale. Elle apparaît comme un territoire de rémanence : un espace où les histoires familiales, sociales et affectives restent inscrites dans les lieux. L’isolement rural, les routes, les paysages, la densité des silences donnent au récit une couleur presque minérale. Le dehors n’ouvre pas vraiment vers une échappée ; il rappelle au contraire que les personnages sont pris dans un territoire qui les connaît mieux qu’ils ne se connaissent eux-mêmes.
L’album vaut aussi par sa manière de refuser le confort moral. Raymond n’est jamais seulement un agresseur abstrait, pas plus que Judith n’est seulement une victime. Ce refus des catégories simples donne au récit sa densité. La violence de la situation ne disparaît pas, mais elle se complique. Aider Raymond, est-ce céder à la contrainte, obéir à une dette, réparer une faute, ou devenir complice ? Le dénoncer, est-ce faire ce qui est juste, se protéger, ou refermer brutalement une histoire dont on n’a jamais voulu assumer la part obscure ?
C’est dans cette zone d’incertitude que le titre prend toute sa portée. Être « de bonne foi », ce n’est pas nécessairement être innocent. C’est parfois avoir construit une version supportable de soi-même, une narration intérieure qui permet de continuer à vivre sans regarder trop directement ce qui dérange. L’album explore précisément ce point fragile où la sincérité subjective ne suffit plus. On peut avoir cru bien faire, ou n’avoir rien voulu voir, ou avoir laissé faire ; mais lorsque la vérité revient sous les traits d’un homme blessé et armé, la bonne foi cesse d’être un refuge.

On peut également lire De bonne foi comme une réflexion sur la fragilité de la mémoire. Le passé n’y apparaît jamais comme un récit stable qu’il suffirait de retrouver. Il revient par fragments, sensations, hésitations, contradictions. Chacun conserve les mêmes événements sous une forme différente, parfois incomplète, parfois déformée par les années. Marguerite Boutrolle montre avec finesse que la mémoire n’est pas un dépôt d’archives, mais une reconstruction permanente, soumise aux besoins psychiques de ceux qui s’en réclament. Ce qui resurgit n’est donc jamais seulement un souvenir : c’est une interprétation qui entre en concurrence avec une autre.
Cette attention portée aux mécanismes intérieurs distingue l’album d’un simple polar psychologique. L’autrice ne cherche pas à produire une succession de rebondissements destinés à tromper le lecteur. Elle s’intéresse davantage aux conséquences de chaque révélation qu’à leur effet spectaculaire. À mesure que les pièces du puzzle s’assemblent, l’enquête change de nature : elle cesse de porter sur les faits pour interroger les consciences. La véritable tension naît alors moins de la menace extérieure que de l’effondrement progressif des certitudes auxquelles chacun s’était accroché pour continuer à vivre.
Cette démarche donne au récit une portée presque universelle. Sous son ancrage très concret — une maison, une famille, un territoire breton, un fugitif — De bonne foi parle de ces instants où une existence bascule parce qu’un événement oblige à relire tout ce qui la précédait. Les décisions les plus ordinaires prennent soudain une autre signification, les silences deviennent éloquents, les absences elles-mêmes acquièrent une valeur. C’est sans doute là que réside la réussite la plus discrète de Marguerite Boutrolle : montrer que les grandes crises morales ne surgissent pas toujours d’événements extraordinaires, mais d’une nouvelle compréhension d’événements anciens.
Au fil des pages, une autre question affleure, plus sociale qu’il n’y paraît. Les personnages ne sont pas seulement séparés par leurs souvenirs ; ils le sont aussi par leur place dans le monde. Les héritages familiaux, les appartenances, les trajectoires individuelles pèsent silencieusement sur les choix présents. Sans jamais transformer son récit en démonstration sociologique, Marguerite Boutrolle laisse entendre que la culpabilité ne se distribue pas indépendamment des rapports de pouvoir. Certains disposent plus facilement que d’autres du droit de raconter leur version des faits, de faire oublier, de se reconstruire. Cette dimension, discrète mais constante, enrichit considérablement la lecture.
On retrouve ici une caractéristique des meilleurs romans graphiques contemporains : la capacité à conjuguer plusieurs régimes de lecture. De bonne foi peut se lire comme un suspense remarquablement construit, mais aussi comme un roman familial, un drame psychologique ou encore une méditation sur la responsabilité. Aucun de ces niveaux ne prend le pas sur les autres. Au contraire, ils se nourrissent mutuellement. L’album conserve ainsi une remarquable fluidité tout en offrant au lecteur matière à réflexion bien après la dernière page.
Marguerite Boutrolle réussit à maintenir cette ambiguïté sans la diluer. Son récit reste lisible, tendu, maîtrisé. Les informations arrivent par strates, sans surcharge explicative. Les dialogues gardent souvent quelque chose d’oblique : on parle autour des faits avant de les nommer. Cette retenue évite le mélodrame et donne aux révélations une force plus sourde. Le lecteur n’est pas placé devant un dossier entièrement constitué ; il recompose progressivement les lignes d’un passé commun, avec ses blancs, ses angles morts et ses responsabilités distribuées.
Le dessin participe pleinement à cette dramaturgie. Les corps disent souvent davantage que les paroles : épaules figées, regards fuyants, visages fermés, gestes interrompus. La tension ne passe pas par la spectacularisation de la violence, mais par la surveillance permanente des signes faibles. Les couleurs, les cadrages, les intérieurs resserrés renforcent cette impression d’étouffement. Même lorsque l’espace s’élargit, l’album conserve une pression intérieure. Il ne s’agit pas seulement d’être enfermé dans une maison ; il s’agit d’être enfermé dans une version de son histoire qui ne tient plus.
À cet égard, De bonne foi s’inscrit dans une veine du roman graphique contemporain qui utilise les codes du polar pour sonder des réalités plus intimes : la mémoire familiale, la violence sociale, les responsabilités différées, la part d’ombre des existences ordinaires. L’intrigue policière fournit l’armature ; le véritable sujet réside dans ce que cette armature permet de révéler. L’album ne cherche pas le coup de théâtre gratuit. Il préfère la montée lente d’un malaise, l’érosion des certitudes, la découverte que certaines vérités n’éclatent pas : elles insistent.
À rebours d’une partie de la production actuelle, qui privilégie souvent l’accélération permanente ou la surenchère dramatique, De bonne foi fait le choix du temps long. Il accepte les hésitations, les respirations, les moments où le lecteur demeure dans l’incertitude. Cette confiance accordée à l’intelligence du lecteur est l’une des qualités les plus appréciables de l’ouvrage. Marguerite Boutrolle n’explique pas tout ; elle construit un espace où chacun est invité à mesurer la complexité des choix humains plutôt qu’à distribuer rapidement les responsabilités.
Cette maîtrise donne au livre une tonalité singulière. Il y a dans De bonne foi quelque chose du thriller domestique, du roman noir rural, mais aussi du drame moral. La peur immédiate y côtoie une interrogation plus profonde : comment se fabrique une conscience tranquille ? Que fait-on de ce que l’on a préféré oublier ? À quel moment l’omission devient-elle faute ? Et peut-on encore se dire extérieur à une histoire lorsque cette histoire revient vous demander de choisir ?
Le mérite de Marguerite Boutrolle est de ne pas rabattre ces questions sur une démonstration. L’album laisse vivre les contradictions. Il ne blanchit pas, ne condamne pas mécaniquement, ne distribue pas les rôles de manière confortable. Sa noirceur vient de là : non d’un goût pour le sordide, mais d’une attention précise aux zones grises. La morale n’y apparaît pas comme un code applicable de l’extérieur, mais comme une épreuve située, incarnée, traversée par la peur, la mémoire, la dette et les rapports de force.
De bonne foi est donc un album plus profond que son dispositif initial pourrait le laisser croire. Sous l’efficacité du huis clos, il propose une réflexion exigeante sur la responsabilité et sur les récits que chacun compose pour survivre à son passé. La Bretagne y devient un territoire de jugement silencieux ; la maison, un tribunal sans juge ; l’homme armé, le messager brutal d’une vérité différée. Un roman graphique dense, sombre, très construit, qui confirme combien le polar peut devenir, lorsqu’il est tenu avec intelligence, une forme aiguë d’examen moral.
Note des bibliothécaires des Champs Libres : ★★★★☆ — Tension : un huis clos solide, nerveux, construit autour d’une prise d’otage dont les enjeux se déplacent progressivement. Morale : une exploration fine de la culpabilité, de la dette et des limites de la bonne foi. Ancrage : une Bretagne familiale, rurale et mémorielle, utilisée non comme décor mais comme révélateur. Dessin : une mise en scène sobre, attentive aux corps, aux silences et aux regards. Un polar graphique sombre et maîtrisé, qui transforme la mécanique du suspense en examen de conscience.
Fiche technique
Autrice : Marguerite Boutrolle
Titre : De bonne foi
Éditeur : Dargaud
Date de parution : 17 avril 2026
Pagination : 240 pages — Format : 20,20 × 26,80 cm
ISBN : 978-2-205-21486-4
Prix indicatif : 26,00 €
Recommandation réalisée dans le cadre du partenariat Les Champs Libres – Unidivers.fr, rédigée par les bibliothécaires des Champs Libres et Nicolas Roberti.








