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UNIDIVERSLE MÉDIAVERS CULTUREL

H+ La Trame, III, 61 à 64 : Ton sacrifice n’est pas vain

Chapitre 61 — 43e jour — Gouffre

La nouvelle frappe Martine alors qu’elle vient d’atterrir en Suisse en provenance de Samos. Plongée dans un gouffre noir, elle rallie son QG secret européen, niché dans la forêt du mont Uetliberg qui domine les toits de Zurich. Elle ne hurle pas, elle ne pleure pas. Elle titube jusqu’à son lit où elle s’effondre.

Dix-huit heures passent avant qu’elle ne se réveille, muette. Pendant quelques secondes, elle ne sait plus où elle est. Puis tout revient : la villa des vacances, Bina, les enfants, le sang, le 9 en sang. Elle sonne sa secrétaire, tente d’articuler un mot, mais aucun son ne sort. Elle s’évanouit.

Chapitre 62 — 44e jour — Une drogue en Aure

Dix heures après, Martine se réveille. Les yeux chiasseux. Elle veut se lever, mais n’y arrive pas. Sa main tâtonne jusqu’au tiroir de la table de chevet, trouve un flacon de pilules d’Aure. Elle en avale deux. Elle retombe dans un sommeil lourd, traversé de scènes de vie ordinaire avec Bina et leurs deux enfants.

Douze heures passent encore. Elle se réveille avec la tête en feu. Elle boit une gorgée d’eau, aspire du bout des lèvres un jus énergétique déposé sur un plateau par sa secrétaire, mais le recrache aussitôt. Elle reprend une pilule d’Aure, attend quelques secondes, puis force sa gorge à accepter une autre gorgée de jus.

Chapitre 63 — 45e jour — La bouée d’amarrage

Elle se réveille le corps dolent. Au prix d’un immense effort, elle réussit à se caler le buste relevé contre trois oreillers. Et ne se rendort pas.

Elle médite, les yeux fermés, en pleine dérive dans un cosmos sans fond. Son corps est loin, parti, vidé, mort, décharné. Son esprit se vide dans un vide habité par la seule clameur du néant. Des heures, elle dérive. Un jour sans fin à transiter.

Jusqu’à apercevoir au loin une fine ligne qui figure un port. Et un point qui dessine une bouée d’amarrage. Alors qu’elle s’en approche, les trois visages aimés apparaissent et grandissent avec leurs corps de lumière opaque. Un grand cercle les relie comme un bracelet ouvert. Par l’ouverture, Martine vient les rejoindre. Tous les quatre se retrouvent, s’embrassent, se fondent dans une lumière dont toute souffrance est exclue. Une communion d’amour où il n’y a ni douleur, ni chagrin, ni gémissements, mais une radieuse éternité.

Elle ouvre les yeux, saisie par une idée puissante qui s’impose à elle. Elle hésite un court moment. Elle appelle sa secrétaire et lui demande de préparer le salon jaune. Elle lui décrit le dispositif, explique la scène, réexplique. La secrétaire lui répond qu’elle s’y attelle immédiatement et va tout de suite proposer à la soeur Ava : elle a précisément la charge d’’un petit frère et d’une petite soeur depuis la mort de leurs parents et elle désire depuis plusieurs semaines se sacrifier.

Chapitre 64 — 46e jour — Le salon jaune

Martine se réveille le corps reposé. Elle avale lentement des pilules nutritives, un jus énergétique et quelques denrées légères posées sur sa table de chevet. Elle se rallonge, les yeux rivés au plafond qui lui répond d’un blanc plat et confiant. Elle attrape sa tablette et zappe les actualités d’un monde qui ne se remet toujours pas de l’irruption pythagoricienne. Elle finit par sonner sa secrétaire.

Cette dernière lui confirme que le salon jaune est prêt avec Ava et son petit frère et sa petite soeur, conformément au dispositif demandé.

Martine prend une longue douche chaude puis baisse la température de l’eau jusqu’à ce qu’elle devienne glacée. Elle se sèche et passe une nuisette propre. Elle sort de sa chambre et rejoint le grand salon jaune où les rideaux des fenêtres qui dominent Zurich sont tirés. Une quarantaine de pythas y sont réunis en serpentin, main dans la main, dans un silence de chapelle clandestine.

Au milieu d’eux, deux enfants profanes et leur grande sœur qui se prénomme Ava, une jeune pytha qui n’a pas vingt ans. Les enfants ont les gestes engourdis et leur souffle a la brièveté inquiète d’un petit animal déplacé trop vite. Leur sœur les réconforte en souriant et en caressant leurs cheveux :

— Ma prochaine vie n’en sera que plus longue et plus belle, murmure la grande soeur. Et la vôtre, mes chéris, ne connaîtra plus jamais la pauvreté mais le bonheur. Cette dame, Martine, va prendre soin de vous. Comme maman le faisait avant de partir au ciel avec papa.

La petite fille baisse les yeux. Le garçon regarde fixement Martine.

— Votre bonheur mérite bien un sacrifice, ajoute sans émotion Ava.

Le mot tombe trop doucement. Martine ne réagit pas. Quelques pythas prennent gentiment les enfants par la main et les écartent du centre du salon. Ils les entourent avec précaution, leur parlent bas, leur cachent la vue. On dirait un jeu, une ronde. Derrière, le grand canapé-lit trône comme un autel domestique en attente.

Martine y entraîne Ava et commence lentement à la déshabiller. Ava ne tremble pas, ou si peu que cela ressemble à de la ferveur. Elles se caressent, chacune tenant une main de l’autre.

Les gardes se projettent les premiers avec les corps astraux des deux enfants. La Trame s’ouvre sans éclat, comme une paupière immense. Ils forment une grande coquille ovoïde qui laisse un espace au centre et deux alvéoles latérales où ils placent les enfants. Ceux-ci ne perçoivent rien : leur Troisième Œil n’est pas ouvert.

Martine et Ava font l’amour une dizaine de minutes avant d’insérer chacune sa main libre dans le serpentin des pythas. Elles se projettent ensemble à leur tour. Les gardes qui les y attendaient bondissent autour d’elles afin de former un cocon de protection. En son sein, Martine se met à imaginer la villa des Caraïbes, la chambre où elle a passé tant de nuits heureuses avec Bina et la chambre de chacun des enfants. Les images projetées se forment devant elle, les détails sont de plus en plus exacts. Martine perçoit parfaitement la scène-souvenir avec les deux enfants, chacun dans sa chambre, tandis qu’elle se voit avec Bina-Ava dans la suite parentale en train de faire l’amour. De faire l’amour encore et encore, langoureusement, amoureusement.

Bina se superpose à Ava, et inversement. Deux images prises dans une même figure biface, offerte, vivante, jouissante. Martine le sait. Martine ne veut pas le savoir. Leurs corps énergétiques se superposent en un maelstrom de lumière chaude, dense et dorée. Les pythas autour forment un écrin mouvant comme le blanc d’un œuf autour du jaune. Une mer enfermée dans une lampe où il n’y a plus de peau et pourtant de la chair, plus de bouche, mais encore du souffle, pas de lit, pas la villa des Caraïbes – et pourtant, avec les souvenirs projetés, tout est un peu là.

Martine compose alors une série d’accords vibratoires avec lesquels elle inonde l’esprit d’Ava afin de la plonger dans l’oubli : chaque vibration coupe les liens, brise les interactions dans la trame énergétique de la jeune fille dont l’unité et l’identité se fragilisent, se disloquent… Au moment où un énorme orgasme l’ébranle, Martine siphonne Ava ; la vague énergétique se lève. Elle se dresse entre les deux amantes à l’endroit obscur où la chair liquide devient passage. Elle se tend, presque douloureuse, avant de gagner en profondeur. Martine sent l’énergie d’Ava-Bina venir à elle, chaude, pleine, traversée de foi. Elle ne la prend pas encore. Elle la laisse s’épanouir. Elle attend que la vague trouve sa pente. Soudain, là, l’énergie vitale d’Ava se déverse dans le Troisième Œil de Martine comme un torrent.

Bina est bien là. En image. En masse. En odeur. En chaleur. En douleur.

Martine revoit le visage de Bina au moment où tout aurait encore pu être sauvé. Elle revoit leurs enfants dans une autre lumière, une autre promesse. Elle perçoit des rires et des sanglots. Du verre, du sel, du métal. Le livre de contes à la tranche rouge et dorée. Une tache sombre qui avance dans les pages. Un appel rempli d’effroi. Et ce silence vertigineux qui suit la perte impossible.

Martine se cambre dans la Trame. Ce n’est plus seulement un orgasme. C’est une effraction métaphysique. Une jouissance devenue fracture. Un plaisir retourné en clef. Son être se fend, non vers le bas, mais vers l’arrière, vers les profondeurs du temps passé. Sa vie remonte par nappes de souvenirs ; la famille offerte en astral a rouvert la chambre obscure des filiations perdues.

Quand la vague retombe, la famille disparaît. La villa se défait. Les pales du ventilateur s’arrêtent. Le fauteuil se vide. Le livre se referme sans bruit. Bina s’est retirée à jamais.

Tous, sauf Ava qui se défait déjà en morceaux de cendres, se réincorporent dans le salon jaune. Les pythas rompent le serpentin en se lâchant les mains ; tous gardent le silence, six d’entre eux entraînent avec attention les deux enfants hors du salon en leur cachant la vue avant d’appliquer à leur mémoire des accords d’oubli. Ceux qui restent baissent les yeux ; certains ont un sourire gêné, celui qui traduit la volonté de restaurer en soi cette paix terrible des croyants qui veulent croire qu’ils ont assisté à une élévation.

Martine reste immobile à regarder le corps gisant d’Ava avant de poser une main sur ses yeux révulsés. Elle pourrait ressentir du remords. Elle pourrait éprouver de la joie. Elle ne ressent ni l’un ni l’autre. Seulement l’immense fatigue des passages accomplis. Et cette brûlure sous la mémoire où Bina vient de s’endormir comme dans une tombe. Ses doigts referment les paupières.

— Ton sacrifice n’est pas vain, ma chère Ava, murmure Martine à la jeune fille éteinte. Ta réincarnation n’en sera que plus belle.

Cette fois, elle ne sait plus si elle croit, si elle ment, si elle dit la vérité, si elle espère ; elle se tient au carrefour. Alors elle sent se répandre dans tout son être la plus acérée des paix dynamiques, celle qui s’est purifiée au couteau de la douleur. Martine relève la tête, esquisse un début de sourire. Désormais, il ne reste plus qu’une seule chose : anéantir l’auteur du crime. « Buter cette ordure d’Ezekiel comme un chien. »


H+ La Trame est une œuvre de fiction. Toute ressemblance avec des personnes ou situations réelles doit être comprise comme un effet de recomposition imaginaire et non une description fondée sur l’existence réelle d’éléments du parc humain.

Chapitres précédents : 1–3 · 4–5 · 6–8 · 9–10 · 11–12 · 13–15 · 16–17 · 18–19 · 20–21 · 22–23 · 24–25 · 26–27 · 28–32 · 33–39 · 40–45 · 46–50 · 51–54 · 55-56 · 57-60

Nicolas Roberti

L’auteur

Nicolas Roberti

Nicolas Roberti est passionné par toutes les formes d'expression culturelle. Docteur de l'Ecole pratique des Hautes Etudes, il étudie les interactions entre conceptions spirituelles univoques du monde et pratiques idéologiques totalitaires. Conscient d’une crise dangereuse de la démocratie, il a créé en 2011 le magazine Unidivers, dont il dirige la rédaction, au profit de la nécessaire refondation d’un en-commun démocratique inclusif, solidaire et heureux.