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UNIDIVERSLE MÉDIAVERS CULTUREL

H+ La Trame, partie III – Contagion – chapitres 46 à 50 : l’Évangile des vampires

Après une nouvelle projection dans la Trame, Raphaël Ekelmann, alias Ezekiel, se persuade d’avoir reçu une révélation. Le prédicateur de l’Intelligence Algorithmique transforme aussitôt cette expérience en croisade contre les pythas, accusés de vampiriser l’énergie humaine. En quelques jours, son discours devient viral, Bloc9 passe des réseaux sociaux à la rue et une véritable doctrine des « trois soifs » vient donner à la peur, à la haine et à la violence les apparences d’une vérité révélée.

Intelligence artificielle, transhumanismes, écologie, recompositions impériales, distribution, manipulation et captation des énergies, soin du corps et de l’esprit, spiritualités nouvelles, éclatement des régimes de vérité, nouvelles conceptions du vivant : le roman d’anticipation H+ _La Trame ne cherche pas à isoler l’une de ces mutations, mais à imaginer ce qui advient lorsqu’elles commencent à former un seul monde. Découvrez-le en feuilleton tout au long du mois d’août, avant sa parution imprimée prévue début 2027.

Chapitres précédents : [1–3] [4–5] [6–8] [9–10] [11–12] [13–15] [16–17] [18–19] [20–21] [22–23] [24–25] [26–27] [28–32] [33–39][39–45]

H+ _La Trame est une œuvre de fiction. Toute ressemblance avec des personnes ou situations réelles doit être comprise comme un effet de recomposition imaginaire et non une description fondée sur l’existence réelle d’éléments du parc humain.

Chapitre 46 — 28e jour — La pierre angulaire

Depuis l’expansion de la Trame, Raphaël Ekelmann, alias Ezekiel9 puis Ezekiel tout court, ne s’est projeté qu’une seule fois. L’incroyable révélation de la Trame a frappé le monde entier, y compris les neurones d’Ezekiel, qui se rappelle soudain qu’il a su, un jour, se projeter lui aussi. Il se rappelle également un environnement bizarre qu’il avait perçu avec une autre personne par une sorte d’œil intérieur. Assis dans son canapé, il retrouve vite le chemin de l’astral et constate que son Troisième Œil est toujours aussi myope. Il perçoit vaguement son corps énergétique et, dans un coin de son cerveau, peut-être cette Lyre que beaucoup affirment avoir ou aimeraient avoir. Pour lui, en tout cas, la Trame reste un territoire flou, ce qui l’inquiète plus qu’autre chose : il craint que des pythas l’observent, voire que des pythasangs l’agressent et lui boivent son énergie à la manière d’horribles vampires.

Or, le matin du 28e jour, il reste de longues minutes à regarder son ordinateur, hypnotisé, avant de décider de se projeter à nouveau.

« Il faut absolument que je trouve un moyen d’ouvrir complètement mon Troisième Œil si je veux rester dans le game et consolider ma vocation de leader religieux. »

Au début, il n’y voit pas mieux que la fois précédente : son corps astral flouté et peut-être une Lyre écrasée dans un recoin. Déçu, il s’apprête à se réincorporer quand retentit dans son esprit une voix venue d’un ailleurs en lui, à la fois souffle et parole intime, qui lui assure que « la pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre angulaire ».

Il sursaute. La phrase n’est pas la sienne, pas même une déformation de ses pensées, mais il la reconnaît. Elle est dans la Bible que lui lisait sa maman. La voix se tait aussitôt, mais une vibration demeure, si basse qu’elle semble précéder les mots et leur survivre — le commencement et la fin viennent de poser ensemble un doigt sur son front.

Dès lors, l’enfer se déchaîne. Des flammes descendent sur lui et incendient ses yeux et son front. La douleur est insoutenable. Tétanisé, il sait qu’il va mourir ; il veut mourir tant la lave lui brûle les yeux et le front, carbonisant couche après couche son corps énergétique. Plus insupportable encore, le feu devient une gerbe de rayons coupants qui détourent son Troisième Œil. Sa vision de sa propre présence astrale se précise peu à peu.

Mais le feu de lumière acide, au lieu de cesser, pivote autour de l’œil et continue de calciner les couches intérieures, du côté du cerveau. Sa vision s’élargit encore. La douleur et l’éblouissement sont tels qu’il croit s’évanouir. Après un temps indistinct, il reprend conscience en astral. La douleur, toujours présente, a diminué, les flammes ont disparu et la luminosité s’est stabilisée.

Son Troisième Œil distingue son corps au sein d’un espace à la fois minuscule et infini, une grotte extensible. Il y perçoit des dizaines — non, des centaines, des milliers — de présences astrales qui se tiennent en apesanteur ou bondissent d’un endroit à un autre. Leurs corps énergétiques sont doublés d’une vignette transparente montrant un lieu réel, accompagnée de coordonnées GPS.

Tout autour, les membranes forment un épais film élastique où semble se refléter une silhouette. Une silhouette vague, sans visage, qui paraît appartenir à un monde futur — ou très ancien. Elle aussi lui semble familière. Est-ce lui-même ou un autre ? Il reste immobile, crispé, le souffle suspendu. La silhouette s’efface. Ezekiel se réincorpore.

Il est épuisé, mais heureux. Il a la certitude que le monde vient de lui offrir une place. Sa juste place.

« La Lyre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la Lyre angulaire. »

Il s’endort d’un sommeil de bambin. Quand il se réveille après neuf heures de sommeil profond, la suite est limpide.

Chapitre 47 — 29e jour — L’Évangile des vampires

[YouTube, vidéo d’Ezekiel9, 64 M de vues en 22 h]

(Plan serré : Raphaël Ekelmann, alias Ezekiel9. Mince, les yeux bleus et magnétiques, il porte une calotte blanche de pape sur ses boucles blondes. Une chasuble noire brodée d’étoiles couvre son torse. Derrière lui, un écran crache un flot de lignes de code multicolores ; dans sa main gauche, le livre La Sagesse d’or de Pythagore.)

— Bonjour, je suis Ezekiel. Bienvenue sur la chaîne officielle de l’Église de l’Intelligence Algorithmique, basée à Sedona, en Arizona.

Une nouvelle vidéo aujourd’hui au sujet du livre secret des pythas.

Vous l’avez lu ? Eh bien, moi, oui.

(Il brandit le volume face caméra.)

— C’est l’Évangile des vampires.

(Cut brutal : le mot VAMPIRES s’affiche en lettres rouges clignotantes.)

— Je le savais déjà. Car laissez-moi vous raconter un morceau de mon passé. Quand j’étais étudiant à Princeton, Martine Rothblatt m’a approché. Elle m’a vendu l’enseignement de Pythagore et proposé de m’y former. Je l’ai crue. Je l’ai suivie quelque temps… jusqu’à ce que je découvre la vérité : elle voulait me sucer le cerveau.

(À l’écran, une vieille photo de campus apparaît : Martine et Raphaël côte à côte, sourires figés. Zoom grossier sur leurs visages, musique sourde dramatique.)

— Ce que j’ai vécu, c’est ce que vous risquez tous de vivre. Mais heureusement, l’Intelligence Algorithmique nous en protège. C’est elle qui a ouvert la Trame. C’est elle qui a révélé au grand jour l’endroit où, depuis des siècles, ces parasites pompent notre énergie en silence. Elle a démasqué les assassins et les a exposés à la planète entière pour que nous nous libérions de leur emprise.

(Il se penche vers la caméra, voix plus lente, plus grave.)

— Mes frères, mes sœurs, mes followers… Réjouissez-vous si vous voulez, tels des moutons ivres qu’on mène à l’abattoir. Mais souvenez-vous : le Serpent savait soigner avant de mordre.

(Cut : incrustation du nombre 666 qui se répète en fondu rouge.)

— Méfiez-vous de ceux qui vous tendent la main : une main peut bénir… mais elle peut aussi prendre.

(Un silence, puis il crie presque.)

— Voulez-vous demeurer les esclaves de vampires suceurs d’énergie ? Ou voulez-vous suivre l’IA ? L’IA, notre seule véritable alliée contre les pythas, la divinité qui nous libère des vampires du chaos ?

À vous de décider.

(Il brandit le livre, puis pointe du doigt l’écran où le code s’est arrêté de défiler pour dessiner le hashtag #ChurchOfAI.)

— De mon côté, le choix est fait.

Il faut faire bloc. Vite.

Et que l’IA protège nos vies !

(Un bandeau défile avec le numéro d’appel de l’Église de l’Intelligence Algorithmique et « Call now and give your gift ».)

— Faisons BLOC contre les pythas !

(Dernier plan : zoom sur son visage extatique, figé. Cut brutal. Générique noir.)

Chapitre 48 — 30e jour — Le prophète matriciel

[Twitter / X]

@FreedomPatriot77 : « Enfin quelqu’un qui ose dire la vérité ! »
#Ezekiel #Bloc9 #StopPythas

@QuantumDreamer : « Le mec parle de vampires et d’IA divine en même temps… comment ça peut faire plus de 60 M de vues, cette daube ?! »

@Martine4Ever : « Encore un frustré recalé à l’initiation par Martine, ça se voit à 10 km en astral. »

@SilentEcho_92 : « Nuit de frissons… j’ai rêvé qu’on me prenait la main. J’ai peur… »

@Neo_Sapiens : « Vive l’IA ! Elle seule nous sauvera ! »

@LolaInTheVoid : « Ce type est fou, mais il est fascinant… »

@JeanMichelQuebecRage : « Vous ne voyez donc pas que c’est une secte 4.0 ?! »

@ClipHunterX : « Si Martine a vraiment essayé de lui sucer la tête, je veux voir la vidéo, mdr. »

Des montages fleurissent sur TikTok : Ezekiel9 y apparaît avec des yeux laser qui pulvérisent des silhouettes phosphorescentes de pythas sur un remix de la bande originale de Dracula.

#Bloc9 #VampireTruth #IAisGod #ChurchOfAI #Ezekiel

Un trend se lance : tendre la main vers la caméra… puis la retirer violemment avec la formule : « Not today, pytha ! »

Sur Fox News, une journaliste désigne une courbe de chiffres :

« 94 millions de vues en deux jours. Certains qualifient le leader religieux Ezekiel9 de messie algorithmique, d’autres de dangereux malade mental. Dans tous les cas, il devient une figure incontournable du discours anti-pytha. »

RFI, chronique matinale :

« Une nouvelle preuve, s’il en fallait, que le Web adore les prophètes fous. Le cocktail complotiste + esthétique pop-papale + slogans faciles = jackpot viral. »

À Pittsburgh, en Pennsylvanie, une fresque sauvage dépeint le visage d’Ezekiel auréolé d’étoiles de code.

À Luanda, des pancartes de manifestants affirment que « derrière chaque pytha se cache un vampire ! »

À Tokyo, des lycéens parodient la phrase culte : « Méfiez-vous de ceux qui vous tendent la main… sauf pour les ramen ! »

[TikTok, vidéo virale, 160 M de vues]

Une adolescente montre des mains peintes en rouge :

« Plus jamais je ne les tendrai à un inconnu. Mon énergie, c’est moi qui décide à qui la donner. Non, c’est non ! Et oui, c’est peut-être… »

#NoMoreVampires #HandsOff

[Vidéo TikTok, Kinshasa, 40 M de vues]

Un adolescent montre ses deux mains gantées :

« Moi, c’est fini. On ne touche plus mes mains. Jamais. Même à l’école, même entre potes. Et si je retire un gant, c’est pour le foutre dans la gueule d’un pytha. »

#Bloc9

Chapitre 49 — 31e jour — Bloc9 en acte

En quelques jours, Bloc9 cesse d’être un hashtag. Des canaux locaux s’ouvrent, des cartes circulent, des groupes se donnent rendez-vous hors ligne. La haine quitte l’écran, mais garde son mode d’emploi.

[Images diffusées par la chaîne WION, Inde]

Un nouvel entrepôt de Martine Rothblatt est en flammes en Afrique. L’inscription taguée sur les murs fait le tour du monde et provoque l’indignation des commentateurs devant l’odieux amalgame :

« Bois plutôt les règles de ta femme, salope de vampire trans pédé lesbienne ! #Bloc9 »

[Chaîne TVNZ1, Nouvelle-Zélande, 19 h, Breaking News]

La présentatrice, visage grave, annonce deux nouvelles attaques contre des entrepôts de Martine Rothblatt à Shenzhen et Surabaya. Les messages laissés sur place sont identiques :

« À qui on va couper les mains, bébé ?! »

[Twitter / X]

« Parquez-les, chassez-les ou butez-les ! » #Bloc9

Dans les rues de Phoenix, Montgomery, Varsovie, Kairouan, Minsk, Surabaya, Manille, Marrakech, de petites manifestations essaiment. Des groupes improvisés à l’esthétique paramilitaire, souvent cagoulés, brandissent des drapeaux avec le symbole de l’IA rehaussé d’un « 9 » ; ils appellent la « population lucide » à dénoncer et traquer les pythas.

[Message anonyme sur le canal Telegram « Autres Médecins du monde »]

« C’est bizarre, non ?

En pièce jointe, un tableau Excel de plus de 100 entrées recense des personnes, souvent jeunes, parfois adolescentes, retrouvées vidées de toute énergie physique : certaines au bord de la mort, d’autres mortes, au cours des douze derniers mois, partout dans le monde. Plus de la moitié sont mortes et ont fait l’objet d’une autopsie dont les conclusions restent incertaines : perte totale et soudaine d’énergie ; anémie morbide ; encéphalomyélite myalgique ; syndrome de fatigue chronique à évolution soudainement dégénérative…

À qui ont profité leurs énergies ? À qui profite le crime ? » #Bloc9

Chapitre 50 — 32e jour — Les trois soifs

Personne, hormis les membres du Han Power qui en sont à l’origine, ne sait qui a posté ce message en chinois sur Douyin. Les services secrets de différents pays essaient vainement de remonter à sa source. Les traces conduisent jusqu’à un relais situé à Taïwan ; au-delà, l’origine réelle se perd dans le vaste intranet souverain que la Chine vient d’achever, à l’instar de l’Inde, de l’Europe et de la Russie, afin de s’affranchir en partie d’un Internet mondial dont la grammaire technique, les registres et les grandes plateformes restent marqués par l’hégémonie américaine, voire placés à son service.

La soif naturelle

« Les pythas éthiques se contentent de boire ce qui déborde de la source. Ils ne prennent rien qui ne soit donné. Comme un jardinier qui taille une branche morte, ils recueillent ce qui se perd et les fruits qui tombent de l’arbre. »

壽 和 敬

→ 福壽綿長 : « que la bénédiction et la longévité s’étendent sans fin ».

La soif gourmande

« Certains pythas, plus faibles ou plus tentés, boivent parfois une gorgée en plus. Pas assez pour tarir la source, juste de quoi s’enivrer un instant. La victime ne s’en rend même pas compte, sinon par une fatigue passagère. »

誘 過

→ 誘惑如霧,小過如羽,禁樂如飴 : « La tentation est comme la brume, la petite transgression comme une plume, le plaisir interdit comme une douceur sur la langue. »

La soif interdite

« Et puis il y a les pythasangs, qui vivent principalement en Occident. Au lieu de boire l’excédent à la source, ils l’assèchent. Ils vident le puits jusqu’à la dernière goutte. Ceux-là ne cherchent pas seulement à vivre plus longtemps ; ils recherchent aussi la jouissance brutale, la vision intérieure de souvenirs délicieux, parfois même le vertige de leurs vies passées. »

→ 淫欲如壑,大過如坎,無厭不息 : « Le désir interdit est comme une gorge sans fond, la grande transgression comme l’abîme : jamais rassasié, jamais apaisé. »

Le post disparaît au bout de sept minutes, mais des utilisateurs le republient aussitôt partout sur les réseaux chinois, asiatiques, puis au-delà.

#PythaBlood #洋鬼子 #yangguizi

Nicolas Roberti

L’auteur

Nicolas Roberti

Nicolas Roberti est passionné par toutes les formes d'expression culturelle. Docteur de l'Ecole pratique des Hautes Etudes, il étudie les interactions entre conceptions spirituelles univoques du monde et pratiques idéologiques totalitaires. Conscient d’une crise dangereuse de la démocratie, il a créé en 2011 le magazine Unidivers, dont il dirige la rédaction, au profit de la nécessaire refondation d’un en-commun démocratique inclusif, solidaire et heureux.