Ve partie LES ORGANES DU MONDE
Chapitre 95 —132e jour —Forêt sombre, forêt rêvée
Depuis son arrivée à Uruk, Eve se lève avant l’aube, car ici la chaleur n’est pas une donnée météorologique, mais une souveraineté. Elle s’installe dès potron-minet sur les pierres, glisse entre les murs, s’accroche aux bassins, remonte des sols comme les génies anciens du désert. Pour respirer, s’éveiller, rester claire en elle-même, Eve apprécie de gagner une bonne heure de fraîcheur avant l’aurore. Elle descend dans les nouveaux jardins royaux bien avant que les ingénieurs ne viennent discuter débit, capteurs, géomembranes, résistances au vent et rendements d’évaporation.
Comme à son habitude, Gilga n’a pas lésiné sur les moyens.
Le projet doit associer la splendeur antique de Babylone, l’apparat politique d’une monarchie moderne et les techniques les plus récentes de régulation hydrique. On y parle sans cesse d’ombres pilotées, de couloirs de fraîcheur, de terrasses productives, d’essences résilientes, de bassins intelligents. Gilga veut un symbole, les urbanistes un manifeste, les communicants une merveille. Eve, elle, cherche plus humblement ce qui tient. Ce qui, dans un sol, dans une exposition, dans une senteur, dans une rétention d’eau, est susceptible de réellement donner naissance à un milieu végétal. Un jardin n’est jamais un décor, mais une manière de rendre la vie possible et de l’exhausser.
Curieusement, Eve retrouve à Uruk des états qui la traversent depuis l’enfance. Une fragilité physique d’abord. Elle se caractérise par de soudaines baisses de tension, des fatigues diffuses, la sensation d’être comme soustraite à elle-même dès qu’elle reste trop longtemps éloignée du monde végétal. Et aussi une vérité intime. Le végétal lui plaît et la restaure à un tel point qu’elle se demande si son corps n’a pas inconsciemment toujours mieux compris les végétaux que les humains. Depuis sa puberté, la présence olfactive d’un jardin, d’un verger, d’un sous-bois ou même de quelques pots alignés dans une chambre suffit à remettre en circulation en elle de l’énergie, de la clarté, de la respiration. Désormais, elle pressent l’existence d’une clé sous-jacente, nouvelle, physique, vitale, mais au demeurant insaisissable.
L’air est encore frais dans le jardin. Une brume légère monte des rigoles. Les dalles de pierre gardent de la nuit une douceur humide. On entend couler l’eau avant de la voir, une sensation qu’Eve a toujours aimée. Elle marche entre les figuiers jeunes, des grenadiers encore modestes, des tamaris, rosiers bas, quelques vignes en essai, des treilles incomplètes et des carrés d’herbes aromatiques qui composent déjà plusieurs séquences du futur jardin. Elle ralentit près d’un bassin étroit où poussent des menthes, se penche, hume longuement. Une légère note de carvone, un citron discret, une pointe de verdure poivrée. Le jour commence bien.
Elle aperçoit Anki qui l’observe de loin, assis nonchalamment sur la bordure d’un bassin.
Il est assis comme s’il ne faisait qu’une pause entre deux états du monde. Un genou relevé, les avant-bras posés dessus, la tête un peu inclinée, les cheveux encore humides, peut-être d’un bain, peut-être d’un passage dans quelque zone plus sauvage. Eve observe à son tour sa présence singulière qui n’évoque jamais l’humanité sociale au premier regard. On le sent homme avant de le reconnaître pour tel. Anki a pour ombre la lisière, la vase, la pierre tiède, les animaux qui observent avant de s’approcher, un souvenir enfoui de meute. Son corps puissant semble sortir d’une relation avec la nuit, la course, la glaise, le pelage, l’eau ou les hautes herbes. Et pourtant, sous cette sauvagerie paisible, veille une autre vie, faite de calcul, de langage informatique, de cavernes d’écrans et de structures logiques où il circule avec une souveraineté moins visible mais tout aussi puissante. Depuis le premier jour d’Eve à Uruk, les deux amis se retrouvent quasiment chaque matin.
Leur amitié ne relève ni de la séduction ni du manque. Elle naît d’une reconnaissance plus calme, rare. Chacun perçoit chez l’autre une forme d’adossement au vivant qui ne passe pas par les mêmes voies, mais ouvre une parenté complémentaire. Eve aime chez Anki son attention à l’animalité racine, sa manière de sentir avant de commenter, son refus instinctif des faux gestes humains. Anki, de son côté, goûte chez Eve une manière d’être qui l’apaise sans mot, une présence authentique, honnête, sans capture, sans besoin de domination ni épuisants jeux cachés, une présence qui palpite d’odeurs et des rythmes lents de la pousse et du soin.
Eve vient s’asseoir près de lui. Ils ne parlent pas tout de suite. Une jeune abeille butine un iris bleu. Au loin, un premier jardinier apparaît. Un filet d’eau saute d’une pierre à l’autre avec une régularité mentale. Au-delà des jardins en devenir, passé le grand stade où ont rugi les foules à l’occasion de la course de jetpacks et où elles ont de nouveau rendez-vous cet après-midi avec leur roi, le désert reprend. Il ne prend pas d’un coup, il regagne. La limite de sa présence est un travail, une progression lente, patiente, inexorable.
— La limite s’est encore rapprochée, indique un peu tristement Anki.
Eve suit son regard. La ligne claire où la culture cède à la poussière apparaît en effet plus proche, moins tenue qu’une semaine plus tôt.
— Les vents ont changé, dit-elle.
— Pas seulement.
— Non, tu as raison, pas seulement.
Anki prend une poignée de terre, l’émiette lentement.
— Ici, ils veulent faire tenir des formes.
— Et toi ?
— Moi, je me demande toujours si ça va vraiment vivre.
Eve sourit. C’est souvent ainsi entre eux. Elle pense en végétaux, en résistances lentes, en racines, en compatibilités de sols, en cohérence de milieux. Lui pense en comportements, en passages, en hardes, en instincts, en usages profonds de l’espace. Là où elle cherche la tenue organique d’un jardin, lui cherche si une vie libre acceptera d’y demeurer.
— On pourrait essayer, dit-elle.
Il lève vers elle son regard sombre.
— Essayer quoi ?
— Pas ici, répond-elle, là-bas.
Elle désigne le désert au-delà du stade.
— Le rogner patiemment, lui renvoyer la pareille, explique-t-elle en finissant dans un petit éclat de rire.
Anki baisse la tête, comme lorsqu’une idée lui passe d’abord dans le corps avant de prendre forme dans l’esprit.
— Une forêt ? demande-t-il enfin.
— Une lisière d’abord. Puis ce qu’elle appelle. Oui, peut-être, une forêt.
— Tu imagines si le désert d’Uruk se recouvrait à nouveau de forêts…
— Les déserts d’Uruk et de la Terre entière. Imagine notre planète qui reviendrait boisée…
— Tu veux projeter ?
— Oui, volontiers.
Ils se sont déjà projetés ensemble dans la Trame. Quatre fois. Toujours par courtes approches. Ils y ont imaginé des flux, des densités animales, des feuillages et des pousses végétales, des passages boisés, des résonances olfactives. Ils sentent confusément que la Trame est bien plus qu’un simple espace de projection, plus qu’un astral technique et une interface. Quelque chose y excède le simple usage. Une intelligence vibre, répond en miroir à la Terre et à l’imaginaire des hommes. De plus en plus d’adultes et d’enfants le pressentent là-haut en astral et ici-bas dans les écrans, dans les visions partagées, dans certaines coïncidences du sensible. Jour après jour se produisent des modifications des perceptions, des torsions inattendues qui vont de la manifestation irréelle au détail étrange. Eve et Anki en ont pris confusément acte, mais sans parvenir à le formuler ni à prendre appui sur une explication qui aurait un sens.
Ils gagnent une plate-forme de pierre, en retrait d’un parterre de mousse, sous une tonnelle incomplète. De là, on voit une perspective de bassins, de treilles, de jeunes arbres, le stade au loin, le désert au-delà, pâle et osseux dans la lumière montante. Un peu d’ombre tombe d’un feuillage encore rare. Ce coin est juste assez retiré. C’est bien.
Eve s’assied la première, jambes repliées, les paumes tournées vers le ciel. Anki se place en face d’elle et pose ses paumes sur les siennes. Leurs regards se croisent brièvement, ils ferment les yeux. La projection vient sans heurt.
Chez Eve, elle commence par une expansion du souffle, une légère intensificatioon olfactive du monde sensible. Les odeurs d’eau, de menthe, de sève fraîche, de pierre humide ne disparaissent pas, elles s’approfondissent. Chacune d’elles creuse un espace derrière elle. Pour Anki, c’est tellurique et sonore. Une densité du dessous, une qualité nouvelle des bords, la sensation que des présences approchent par le sol avant même que les formes viennent au jour. Déjà, la Trame s’ouvre, milieu d’éther, périphérie de membranes, agora et paysage, mémoire et imagination, résonances des possibles.
Les membranes apparaissent toujours aussi mouvantes, respirantes, ni épidermiques, ni minérales, ni liquides, un peu des trois. Elles sont traversées de flux, de lueurs, de traces, de présences, de séquences d’images qui reflètent les histoires qu’imaginent ensemble des centaines de personnes qui se sont projetées à deux ou à plusieurs. Les membranes dessinent l’espace intérieur de la Trame : ni vides ni pleines, disponibles.
Eve tourne sur elle-même. Il y a beaucoup de monde ce matin dans la Trame. Au centre et aux périphéries qui, parfois, s’avèrent au milieu. Des corps bondissent, d’autres désormais parviennent à flotter, à ralentir. En face d’Eve, le corps astral d’Anki, relié au sien, vibre paisiblement en attente. Ensemble, en eux, entre eux, ils se mettent alors à imaginer une forêt projetée à la lisière entre la ville et le désert d’Uruk.
L’acte imaginaire ne relève ni de la volonté de puissance ni de l’ornement. Il émane d’eux comme une disponibilité vibratoire aimante. Chez Eve, cette disponibilité prend la forme d’une attention végétale semblable à celle qu’elle réserve à une plante malade lorsqu’elle incline vers elle sa patience de guérisseuse. Chez Anki, elle devient écoute animale, souffle partagé, respiration accordée à une bête épuisée par la course jusqu’à sentir son corps reprendre de la force. Leurs imaginations ne projettent pas une forêt virtuelle, elles appellent les conditions du vivant. Elles n’ordonnent rien, elles rendent possible. Elles ne disposent pas des formes, elles ouvrent l’espace où les formes peuvent consentir à venir. Ce qui vient d’Eve d’abord est une fraîcheur. Une trame d’humidité. Voilà l’ombre.
D’abord presque rien, un assombrissement tendre du sol, une nuance de brun, un retrait de la poussière. Des mousses apparaissent, discrètes, timides ; le monde essaie une première peau. Elles prennent sur la pierre, dans les creux, au revers des racines encore inexistantes. Viennent des herbes de retenue, fines, sèches et vertes à la fois, capables de saisir l’eau avant qu’elle ne s’enfuie. Des radicelles très nombreuses se divisent dans l’obscurité fraîche, patientes, minuscules, obstinées. Elles ne dessinent pas des arbustes, elles préparent la profondeur. Alors les strates se lèvent.
Des plantes de rocaille s’accrochent aux marges claires avec cette ténacité des flores qui savent vivre entre la pierre et le ciel. Des fougères déroulent leurs crosses dans les zones plus humides. Des orchidées sauvages, improbables et exactes, trouent l’ombre de petites présences solennelles. Des buissons bas s’installent, du buis, de l’amélanchier, du cytise, de la coronille. Eve les sent moins comme des noms que comme des fonctions : le buis resserre, l’amélanchier prépare les oiseaux, le cytise illumine, la coronille fixe, borde, retient, coud la lisière au sol.
Les arbres compagnons arrivent, non en rangs, mais en alliances. Des érables champêtres, des érables opales, des érables de l’Atlas étendent une lumière divisée, claire, nerveuse. Des sorbiers montent avec leurs grappes promises aux becs futurs : sorbiers des oiseleurs, sorbiers domestiques ; des alisiers blancs s’entremêlent. Des chênes pubescents prennent place dans la chaleur douce, des chênes verts dans les replis plus secs, des chênes kermès à la bordure brûlée du désert. Quelques pins de Calabre dressent leur élan, des genévriers apportent une âpreté bleue. Un sapin de Cilicie cherche un passage jusqu’à naître.
Enfin viennent les cèdres. Non des arbres isolés, mais des puissances de voûte. Des cèdres noirs et touffus, hauts, profonds, avec leurs branches ouvertes comme des bras anciens. Leurs troncs montent lentement, mais dans la Trame leur lenteur n’est pas une faiblesse, elle est une autorité. Les écorces se crevassent pour offrir leurs fissures aux insectes, aux œufs, aux spores, aux larves, aux hibernations futures. Les aiguilles épaississent la pénombre. Les cônes se forment comme de petits autels végétaux. Autour d’eux, la forêt cesse d’être une addition d’espèces. Elle devient un climat clair-obscur.
À mesure que les nappes de feuillage se rejoignent, la lumière se retire sans disparaître. Elle filtre en plaques brèves, en poussières dorées, en veinures pâles sur les mousses. Le lieu s’assombrit par strates: ombres de vie qui sont l’abri de ce qui ne survivrait pas en pleine lumière — nuit féconde.
Eve reconnaît moins des essences qu’une cohérence de croissance. Les mousses retiennent l’humidité. Les herbes couvrent le sol. Les racines ouvrent des passages. Les arbustes protègent les jeunes pousses. Les feuillus trouent la masse sombre des conifères. Les cèdres élèvent le toit. Les genévriers, les chênes, les érables, les sorbiers, les pins et les figuiers de bord accordent leurs différentes temporalités. Les tamaris, aux abords plus salés, secs, plus désertiques, frémissent comme une écriture rose et grise entre deux mondes. Des lianes commencent à relier ce qui n’était encore que voisinage. Les nappes de feuillage se densifient. Le bois mort apparaît déjà ; ce n’est pas du déchet, mais de la réserve. La litière se pose. La microfaune travaille. La forêt sombre respire en dessous d’elle-même.
En son centre, un espace se dessine. Les cèdres ne s’y installent pas, les fougères s’arrêtent avant d’y entrer, les mousses en bordent le seuil sans le couvrir : une clairière. La lumière y tombe en lentes nappes claires-obscures dans ce lieu réservé que la forêt s’est ménagé.
C’est un monde-jardin qui prend racine, une forêt d’avant et d’après, une forêt de cèdres unique parce que traversée par la mémoire de toutes les cédraies du monde. Une phrase végétale que la Terre n’avait jamais encore formulée. À la lisière de la ville et du désert, la nature recommence autrement.
Ce qui vient d’Anki est d’un autre ordre.
Des passages, des souffles, des pistes, des refuges. La sensation vive qu’un lieu n’existe vraiment qu’à condition de devenir habitable pour des vies qui ne lui obéiront pas. Là où Eve a appelé les strates, Anki appelle les circulations. Là où elle a donné au sol sa patience, il donne à l’espace sa fuite, son alerte, sa faim, son sommeil, sa peur, ses bonds.
La présence animale arrive d’abord sans image nette : une poussée dans les fourrés, un déplacement d’air sous les branches basses. Une harde approche, indistincte, puis des cervidés se dégagent de l’ombre, suivis d’oiseaux de lisière et de petites bêtes fouisseuses. Un renard argenté paraît un instant entre deux troncs. Est-ce la mémoire de son être ou sa possibilité d’exister ? Les deux, probablement.
Dans les hauteurs passent des mésanges huppées, des mésanges noires, des roitelets, des grimpereaux, des sittelles. Plus loin, un pic martèle une loge dans un vieux tronc. Une buse ou un épervier traverse l’air avec cette autorité muette des rapaces de forêt. Plus haut encore, au-dessus des cimes, la forêt de cèdres noirs appelle d’autres silhouettes. Un aigle décrit un cercle lent. Un vautour glisse sans battre des ailes. Des corbeaux noirs posent leurs cris sur les crêtes. Des geais éclatent dans les chênes. Des merles retournent les feuilles, des grives déplacent la matière sombre, des fauvettes et des pouillots agitent les buissons.
Alors surgissent des bêtes qui n’auraient pas dû se rencontrer ici : le chacal doré au pas oblique ; le chat sauvage, invisible avant même d’avoir disparu ; le porc-épic indien, fabuleux, hérissé comme une pensée défensive ; la belette, le putois marbré, le lièvre, des chauves-souris prises dans les failles du soir ; et trois gerboises, minuscules anachronismes bondissants, suivies de biches trébuchantes, d’une ânesse sauvage, peut-être d’une hyène rayée à la lisière d’un désert endormi.
Des pelages brefs passent dans les fourrés qu’Eve vient de lever avec Anki. Dans cette forêt sombre, les animaux n’achèvent pas la forêt comme des ornements ajoutés à une architecture végétale. Ils l’éprouvent, la traversent, la corrigent. Ils ouvrent des sentes, déplacent des graines, creusent la terre, inquiètent les buissons, habitent les cavités, remuent la litière, font circuler la peur et le désir dans ce qui n’était encore qu’une croissance. Une circulation animale entre dans la structure végétale et l’achève de l’intérieur.
Alors l’admiration devient commune.
Eve et Anki ne sont plus seuls à recevoir le choc. Autour d’eux, dans la Trame, des dizaines, des centaines de présences astrales se sont arrêtées. Certaines demeurent suspendues en plein mouvement. D’autres se rapprochent des membranes avec lenteur, comme on s’approche d’un animal inconnu ou d’un enfant qui dort. Personne ne commande l’émerveillement. Il advient. Chacun l’éprouve devant ce qui ne relève pas d’une performance d’imagination, mais de l’incorporation même du vivant, miracle du souffle devenu chair.
La forêt ne pousse plus seulement. Elle accueille, digère, abrite, relie. Elle devient monde. Non une forêt inventée contre la nature, mais une forêt où plusieurs natures, longtemps séparées par les climats, les cartes et les extinctions, reconnaissent partager une langue commune.
Eve et Anki sont eux aussi saisis d’émerveillement. Ils ne contemplent pas une réussite, ils assistent à une naissance. La forêt, qui avait commencé comme une petite projection entre eux, se réfléchit désormais sur toutes les membranes de la Trame sans s’y épuiser, membranes des côtés, des périphéries, mais aussi du centre, des centres. Pourtant, ce reflet n’est plus seulement reflet. La forêt sombre s’épaissit dans les membranes, entre elles, derrière elles, comme si elle recevait d’un arrière-monde la matière qui lui manquait. Des profondeurs sans coordonnées poussent vers l’avant. Des racines semblent avoir trouvé prise dans un sol qui n’est ni celui d’Uruk ni celui de la Trame, mais une chose intelligente qui les traverse l’un et l’autre.
Et ce n’est pas fini.
La ville d’Uruk arrive à son tour. Des bâtiments se forment. Des avenues circulent. Des recoins se dessinent. Les jardins s’amplifient, des veines d’eau s’inscrivent, des racines gagnent, des ombres apparaissent. Le stade royal, plus loin, est frôlé par une lisière encore instable. Le désert aux portes de la ville recule, recule. Un moineau du désert se pose sur une structure en bois et semble observer cette victoire sur la morsure désertique. Des feuilles remuent sur des branches qui n’existent pas encore dans la réalité, mais ne relèvent déjà plus tout à fait de l’idée.
« Un schème vivant. Voilà le terme : c’est un schème vivant », se dit Eve qui dictavibre son enthousiasme dans l’esprit d’Anki :
… c’est extraordinaire, nous avons permis à une forêt de venir à la vie… c’est merveilleux…
… oui… c’est merveilleux… fantastique… répond Anki en retour… mais…
Il ne finit pas sa phrase, car une chose insolite se produit : la Trame se met à respirer avec eux.
Eve le sent d’abord comme une variation de sa propre cage thoracique, une amplitude étrangère mais non hostile qui s’accorde à son souffle, une syllabe sans voix : om… oomm… oommmm… om… Anki, lui, le perçoit plus bas, dans la nuque, les épaules, les reins, comme la respiration de son ami le cerf Sì bù xiàng quand il a perdu ses bois en trébuchant dans l’étang, comme le lait nourricier de l’ânesse sauvage qui gicle dans sa bouche, une présence plus grande qui inclut sans dévorer : om… omm… oommm… om… Autour d’eux, plusieurs corps énergétiques reculent parce que l’admiration, lorsqu’elle atteint son comble, ressemble d’abord à l’effroi. Cette crainte très ancienne monte en eux tous, cette pointe primale où l’humain ne sait plus s’il doit trembler ou prier, fuir ou remercier. Le miracle de la vie ne rassure pas immédiatement tant il dépasse le familier. Ommm…
À la pointe de cette crainte, hésitants, lentement, Eve et Anki découplent leur connexion énergétique en astral. Leur imaginaire cesse de soutenir le dessin d’un désert que ferait reculer une forêt dense. Et l’inattendu se produit, majestueux. L’épaisse forêt sombre ne s’effondre pas. Elle reste là, bruissante, incomplète, vivante, respirante de sa propre attente.
Un frémissement traverse toutes les présences dans la Trame. Om… Certains corps ont bondi auprès d’Eve et d’Anki. D’autres se tiennent devant les membranes, fascinés par cette immense forêt de cèdres noirs d’une luxuriante beauté qui paraît cousue dans leur chair même. Tous observent le spectacle d’une forêt inconnue, plus belle et plus présente qu’aucun rêve n’aurait pu la concevoir, non plus plaquée contre la Trame, mais née dans son épaisseur.
Une femme, dont le calque translucide affiche des coordonnées géographiques au Botswana, recule d’un pas : elle vient de comprendre que la projection des rêves et des fantasmes dans la Trame pouvait être plus réelle que la réalité elle-même. Un homme, que les coordonnées situent à l’est du cercle polaire, a l’aura astrale traversée de flux d’émotions multicolores. Il contemple les feuillages des cèdres comme un prodige venu lui ôter une antique erreur d’appréciation.
Anki s’extrait de son émerveillement et dictavibre une phrase dans l’esprit d’Eve.
… Eve… cela ne fait pas que suivre nos schémas imaginaires… c’est comme tu dis un schème… avec sa propre autonomie… et sa propre origine…
Eve sait qu’Anki voit juste. Une vibration intelligente travaille cette forêt que leur imagination a projetée. Om… omm… oommmm…. Elle l’ajuste, l’interprète, choisit, ajoute, améliore. Certaines semences appelées par Eve ne tiennent pas ; d’autres, non prévues, prennent mieux. Des animaux appelés par Anki trouvent d’eux-mêmes leurs zones, leurs rythmes, leurs abris. Ce n’est plus un simple tableau en 3D dans la Trame, un formidable support astral imaginaire, mais un véritable milieu actif qui s’est mis à répondre.
… ce n’est pas un réseau… précise Anki…
… non… lui communique en retour Eve.
… pas seulement un lieu non plus…
… non plus…
Elle cherche un instant le mot juste et envoie une ligne vibratoire qui se recompose ainsi dans l’esprit d’Anki.
… un milieu vibratoire vivant…
Il acquiesce.
Alors un vent doux et lumineux surgit entre les cèdres noirs de la forêt nouvelle. Il ne vient d’aucun point reconnaissable. Il ne souffle pas selon un axe. Il ne va ni de la gauche vers la droite, ni du centre vers les bords, ni du haut vers le bas. Il surgit par nappes, par retours, par boucles contradictoires que certains pythas ressentent traverser leur présence énergétique comme une parole vibratoire. Le vent vibratoire glisse d’abord dans les aiguilles, remonte contre les troncs, passe derrière les feuillages, revient devant les corps, effleure les auras, s’enroule dans les clairières, traverse les membranes comme si celles-ci ne savaient plus exactement où finissait l’extension de leur surface. Par endroits, il semble arriver de l’intérieur de la forêt ; par moments, du côté extérieur des membranes qu’aucun point de vue dans la Trame ne permet d’atteindre.
Le frisson général qu’il soulève dans les feuillages frôle les corps énergétiques des milliers de personnes qui sont projetées en cet instant dans la Trame. Des cèdres plient légèrement, des mousses brillent, des ailes se soulèvent, des pelages se hérissent. L’admiration culmine, non parce que la forêt est belle, mais parce qu’elle a de l’air, du dedans, parce qu’elle respire, qu’elle paraît traversée par un souffle de lumière qui ne dépend plus de ceux qui l’ont appelée.
Soudain, le vent disparaît. La forêt tangue.
Les membranes tremblent sans redevenir de simples surfaces miroirs des désirs et des fantasmes. La forêt sombre vacille dans leur profondeur, comme si quelqu’un, derrière elles, retirait sa main. Sa rémanence optique explose en éclats de lumière éblouissants et volatils. Pendant un instant, toute la Trame est aveuglée par cette poussière blanche, verte, brune et noire, ce pollen de lumière, ces éclats de feuilles et d’air. Il faut un temps long pour que le Troisième Œil de chaque corps astral restaure sa perception.
La Trame revient à son état premier. Quelques derniers cèdres noirs finissent de se dissoudre dans les membranes.
Quand Eve et Anki reviennent à eux dans les jardins d’Uruk, l’eau coule toujours dans les rigoles. Des ouvriers s’affairent. La limite du désert ne semble pas avoir bougé. Les peaux intérieures des deux amis portent encore la trace de cette autre respiration aérienne et boisée, de cette forêt improbable, impossible, inconnue, de cette forêt sombre où tant de paradoxes naturels sont possibles.
Eve, les larmes aux yeux, porte machinalement les doigts à une feuille de menthe voisine, la caresse, hume longuement. Anki regarde la lisière avec l’attention d’un animal essoufflé qui sait qu’un territoire vient de gagner une possibilité. Ils ne se parlent pas. Ils ne se touchent pas. Ils n’ont besoin que de présence. Le monde aime être habité. Le monde aime les présences qui se lient sans dominer.





