Chapitre 81 —63e jour —Tentative de putsch
Tandis que les réponses au sondage de l’Ordre affluent depuis 33 heures sur les serveurs de Samos, le soir tombe sur Zurich. Dans son vaste bureau vitré, une lumière froide éclaire les lignes de Martine. Son visage, jusque-là éreinté par des nuits d’insomnie douloureuse, apparaît plutôt en forme. Ses pupilles brillent d’une intensité calculée. Devant elle, sa secrétaire et une équipe de techniciens pilotent la caméra qui enregistre chaque geste, chaque respiration.
Rendez-vous a été donné la veille à tous les pythas : « Martine adressera un message à la pythasphère à 21 h (GMT+2), sur son site martinesetyoufree.py ». À l’heure dite, elle apparaît à l’écran. Solennelle, mais souriante. Sa voix s’élève sans tension ni fioriture. Un ton clair, mesuré, sympathique.
— Mes sœurs, mes frères… prenons acte. L’Ordre est disloqué. Pierre ne contrôle plus rien. Pendant qu’il parle de « coconstruction », nous sommes traqués, beaucoup d’entre nous sont déjà morts assassinés. Pendant qu’il rêve d’harmonie, nos enfants, nos femmes, nos maris, nos amis, nos sœurs, nos frères, nos familles sont égorgées.
Un silence. Martine s’avance vers l’objectif, si près que son visage semble vouloir jaillir de l’écran. Ses lèvres esquissent à nouveau un sourire, rassurant.
— Nous sommes un million cent mille pythas, moins de 0,014 % de l’humanité. Une poussière. Les chasseurs du Bloc9 peuvent nous effacer les uns après les autres en quelques semaines. Dispersés et terrés chacun dans son coin, nous n’existons pas ; même en Suisse, à Singapour ou en Israël, nous allons être absorbés en devenant des soignants de luxe. Par contre, unis tous ensemble et liés par un juste pacte avec les profanes, nous serons intégrés au monde comme une nouvelle élite. Rejoignez-moi si vous voulez vivre riches et libres. Restez avec Pierre si vous voulez disparaître. Rejoignez-moi, vous les quelque 2 000 gendarmes : votre mission n’est pas de servir Pierre, qui a démontré son incapacité à gérer ce tournant pourtant stratégique, mais de préserver notre Ordre. Pierre l’a fait imploser, il est temps de refaire l’unité.
Elle marque une pause.
— Si Pierre avait informé le monde dès les premiers jours que nous n’étions qu’un million, il n’aurait pas permis que prospère l’idée que nous étions partout, innombrables, infiltrés, menaçants. Cette omission n’est pas une maladresse, c’est une faute. Et, pour ma famille, ce fut une faute mortelle. Mais il est trop tard. À votre tour, si vous ne souhaitez pas mourir et si vous ne souhaitez pas que « votre sacrifice soit vain », rejoignez-moi afin de survivre dans la lumière de la vie éternelle.
De l’éternité ? Oui, car, mes sœurs et mes frères, j’ai une nouvelle à vous annoncer. LA nouvelle.
— J’ai découvert une composition vibratoire de la Lyre qui, potentialisée par une très grosse dose d’énergie, permet d’ouvrir une porte dérobée dans le Troisième Œil, à l’exact endroit où le flux qui relie les souvenirs permet en même temps leur oubli. C’est ainsi que j’ai réussi à me remémorer mes vies passées où je fus tour à tour George VI, Arthur Rimbaud, Frédéric Ozanam, le Marquis de Sade et la Comtesse Báthory…
Laissez à votre tour votre conscience être emportée par ce fleuve et remontez en sens inverse le cours de vos vies antérieures…
Le voyage est long. Je ne sais pas combien de temps il durera. Pour ma part, j’ai réussi à remonter pour le moment au matin de ma naissance en tant que Elisabeth Báthory le 7 août 1560.
La seule chose que je sais, c’est qu’une fois le voile de la connaissance levé, il est impossible de s’arrêter avant de rejoindre le point à la fois premier et final de noos réincarnations. Trouver la source originelle, le lieu où se trouvait notre âme avant sa première incarnation, voilà la clé de l’immortalité !
Reste que ce voyage réclame au fur et à mesure des quantités d’énergie de plus en plus immenses — des doses d’énergie que seul le siphonnage peut fournir. D’où le pacte que j’ai proposé aux autorités profanes. Il poursuit deux objectifs : alléger nos sociétés du poids de leurs parasites meurtriers et mettre à notre disposition des criminels à siphonner afin de nous permettre, ensemble, de remonter le cours de nos vies et de mettre fin au cycle des réincarnations avant de vivre éternellement dans « l’île cachée où s’éternisent les pommes d’or ».
Ses mots claquent comme les coups de fouet d’une promesse attendue depuis longtemps. La vidéo s’achève brusquement.
Sur les réseaux sécurisés, son appel se propage comme une onde de choc. Plusieurs pythas, bien peu sensibles à l’idée de siphonner des prisonniers, sont en revanche galvanisés par la perspective de remonter leurs vies passées. Certains demeurent songeurs, troublés par ce mélange de militarisme, de sang, d’apocalypse et de promesse transhumaniste totalement en décalage avec l’esprit des enseignements de Pythagore. Certains se disent à eux-mêmes ou entre eux : « Qui nous dit qu’elle ne raconte pas n’importe quoi pour qu’on destitue Pierre et qu’on la mette à sa place ? » ; « Avant, tout allait bien. Nous vivions heureux, tranquilles, avec nos proches, nos métiers, nos lieux. Nous voulons simplement retrouver cela — mais au grand jour. » D’autres, nombreux également, répondent : « Échapper au cycle des réincarnations par le tunnel métapsychique, c’est très cohérent avec l’Oracle de Delphes. Et si cela peut nous permettre de coexister en paix avec les gens ordinaires, pourquoi refuserions-nous d’examiner cette voie ? »
Chapitre 82 — 64e jour —Le sondage refroidit
C’est dans l’avion qui les mène à Washington que Moran livre à Pierre les résultats de l’enquête d’opinion qui est désormais close. L’expression est massive : 82% de votants pour 1 108 327 membres de l’Ordre. D’ordinaire calme comme un lac de montagne, le visage du Cavalier est parcouru d’une nervosité inhabituelle. La traduction en chiffres des réponses tombe, implacable :

Une claque pour Martine, un coup de massue pour Pierre.
Ils ont tous deux rendez-vous dans quatre heures à Washington avec l’actuel locataire de la Maison-Blanche.
Chapitre 83 —65e jour—God BlessAmerica !
[Discours télévisé du président des États-Unis en direct de Washington depuis le Bureau ovale]
Les lourds rideaux rouges du Bureau ovale sont tirés, la moquette bleue étoilée impeccablement aspirée. Assis au Resolute Desk, le président des États-Unis, costume bleu un peu ample, cravate rose éclatante, sourit à une armée de caméras. Le halo des projecteurs chauffe, les micros sont tendus comme des baïonnettes. L’Amérique entière retient son souffle.
D’un geste familier, il ajuste ses papiers sans les lire, se redresse et lance, avec son accent traînant et sa gouaille connue :
— Mes chers compatriotes… je sais, je sais. Tout le monde attend ce moment. Vous voulez savoir ce que je vais décider. Eh bien, préparez-vous. Parce que je vais vous dire les choses cash, comme d’habitude. Vous allez peut-être être surpris. Mais c’est comme ça.
Il marque une pause, se penche légèrement vers la caméra, comme s’il s’adressait directement à chaque salon américain.
— Hier, j’ai eu une longue conversation — deux heures, croyez-moi, deux heures ! — avec Martine Redleaf et Pierre de Chardin. Très intelligents, très intéressants. J’ai aussi parlé au Sénat, à la Chambre, aux boys de la NSA et du FBI. Et je vais vous dire ce que j’ai décidé.
Notre beau et grand pays compte environ 260 000 Américains pythagoriciens. Ce n’est pas énorme. Ils sont Américains, ils ont des papiers en règle, et donc ils jouissent de la liberté et de la sécurité que garantit à chacun la citoyenneté américaine. Point final. Pas de traitement spécial, pas de privilèges. On n’est pas là pour faire des petits arrangements. Ce n’est pas le genre de notre administration. En revanche, quand une compétence existe et qu’elle peut servir le pays, l’État doit l’y aider. On va donc lancer une grande unité de recherche au MIT de Cambridge. Les meilleurs. Une centaine de chercheurs, pythas et non-pythas, qui vont travailler ensemble, main dans la main. Parce que la Trame, c’est mystérieux, c’est puissant, et ça peut être utile pour nous tous. Et moi, j’aime quand les choses sont utiles pour les États-Unis. America First !
Il tape du poing sur le bureau, comme pour scander chaque mot.
— Dès aujourd’hui, le DepartmentofHealthand Human Services va aider chaque pytha qui le souhaite à monter son cabinet ou à rejoindre des hôpitaux qui veulent ouvrir une spécialité de « soin énergétique en astral ». On va encadrer ça. On va mettre de l’ordre. Et que les choses soient claires : toute discrimination, toute menace contre un pytha sera punie. Fini les intimidations. Fini les violences. Fini les assassinats comme cette perfide attaque qui a meurtri la famille de Martine Redleaf. Partisans du Bloc9 ou non, si vous touchez à un pytha, vous aurez affaire à la justice américaine. Et croyez-moi, elle frappe fort. Très fort.
En revanche, qu’on soit bien clair : plus de violence dans aucun sens. Tout pytha, qu’il soit pythasang, pytha éthique ou pythatruc, qui touche à la tête d’un citoyen ordinaire, un profane comme ils disent, sera sévèrement pourchassé et sanctionné. À partir de maintenant, tout le monde fait la paix. C’est un ordre ! Et que notre belle Amérique retrouve la paix commune !
Il reprend un ton faussement confidentiel, comme s’il chuchotait à l’oreille du peuple.
— Maintenant, parlons vrai. Pierre de Chardin m’a remis une liste — une vraie liste, pas comme celles qui se sont révélées fausses et dangereuses dans certains journaux qui auraient mieux fait de fermer leur bouche durant les dernières semaines. Une liste de plusieurs milliers de pythas suspectés d’être des “pythasangs”. Mauvaise graine. Verybadboys. Mais comprenez bien, cette liste compte moins de trois mille Américains. Oui, trois mille !
Faisons un peu de maths. Il y a 1,1 million de pythas dans le monde, dont une partie importante, un petit quart, vit en Amérique, qui est le meilleur pays du monde, soit autour de 260 000 personnes, hommes et femmes, et quelques pythatrans, au moins une. (Petit sourire en coin du président)
— Il y a donc environ 1 pythasang pour 100 pythas normaux. Aux USA, moins de 3 000 sont suspectés, pas coupables, j’ai bien dit « suspectés ». OK, on va tous les ficher et on va les surveiller. Pas de cadeau. À la moindre entorse énergétique, direct en prison. Mais, maintenant, regardez bien les chiffres, mes chers compatriotes : chaque année, on a plus de dix millions d’arrestations dans notre pays, un meurtre par arme à feu toutes les heures, deux millions de prisonniers incarcérés. Vous comprenez ? Comparés à ces chiffres, les pythasangs sont un tout petit, mais un tout petit problème. Le taux de criminalité de la communauté pythagoricienne est très largement inférieur à la moyenne.
Le président fait une pause, content de lui.
— Quant au pacte proposé par Martine, malgré l’appréciable tentation de désenfler nos prisons, je ne vois pas comment 260 000 pythas, dont on estime que seule la moitié travaille dans les professions de santé, auraient les moyens de soigner une fois par mois 400 millions d’Américains ! Même si on obligeait tous les pythas américains, y compris ceux qui ne sont pas soignants, à faire le job, cela représenterait déjà plus de 1 500 soins par mois et par pytha. En ne gardant que les vrais soignants, plus de 3 000. Trois mille consultations par mois ! Aucun humain ne peut faire cela. Pas même un pytha. Strictement impossible. Qui plus est, si certains passent du temps dans les prisons à siphonner les désaxés. Oui, il y a un moment où il faut des chiffres, surtout quand ils sont implacables ! Comme moi !
Un sourire satisfait se dessine sur son visage. Il lève la main, l’index pointé vers la caméra.
— Alors, Amérique, écoute-moi bien. Il est temps de souffler un coup. On a eu une panique mondiale, une vraie tempête dans un verre d’eau. Les pythas sont une petite communauté, avec une particularité. Point. Ils ne sont pas plus criminels que vous et moi. En fait, il semble même qu’ils soient beaucoup moins criminogènes que la plupart des autres communautés. Alors arrêtons les bêtises. Reprenons nos esprits. Recommençons à vivre normalement. Ensemble. Tous ensemble. Et souvenez-vous :GodblessAmerica…Godblessthegifted, theordinary, andeveryoneinbetween.Godblessall Americans !
Les caméras clignotent, les flashes éclatent. Le président se lève lentement, satisfait, le poing levé.
Chapitre 84 — 66e jour — Le soufflé retombe
Le monde se réveille avec une gueule de bois après le maelström qui l’a secoué deux mois durant. La fièvre retombe peu à peu. Au fil des heures, entre le 65e et le 66e jour, les écrans cessent de hurler, les plateaux d’information perdent plusieurs décibels, les hashtags pro et anti-pytha chutent dans les classements, les foules échauffées et les individus surexcités rentrent chez eux, les gouvernements cessent d’enchaîner communiqués et réunions. Quelque chose se dégonfle. Le discours américain, parce qu’il a ramené l’affaire à des chiffres, des citoyens, des cabinets médicaux, des listes de suspects et des budgets de recherche, a produit l’effet que savent parfois obtenir les grandes administrations : non pas la paix, mais une fatigue organisée.
Chapitre 85 — 67e jour — Le verger d’Uruk
Sur sa tablette, Eve appuie sur le picto de sa marraine pour demander une connexion en visio. Noor la rappelle une heure plus tard. Elle a la voix toujours aussi douce, mais fatiguée.
— Bonjour, Marraine.
— Bonjour, Eve.
— Je viens aux nouvelles… J’ai besoin d’échanger sur ce qui se passe. Entre Martine qui a « pété les plombs » et tous ceux qui, dans la pythasphère, considèrent que Pierre a mal géré la crise, je suis perdue…
Un soupir traverse la communication.
— Que veux-tu que je te dise ? Oui, avec l’expansion de la Trame, le monde s’est emballé. Personne n’a vraiment su garder le recul nécessaire. Martine a, comme tu dis, « pété les plombs », et je le regrette d’autant plus que nous avons été initiées le même jour et que, jeunes pythas, nous avons fait ensemble les quatre cents coups. C’était bien avant que je rencontre Pierre, et bien avant qu’il ait à gérer, comme il l’a pu, une tempête mondiale en temps réel. Bien malin qui ose dire qu’il aurait fait mieux. Dans un emballement, chacun cherche à sauver sa peau et à imposer sa vision. Et puis tout retombe. Comme après un rêve… ou un cauchemar. Avant-hier encore, il y avait des dizaines de manifestations aux quatre coins du monde ; aujourd’hui, les derniers cortèges s’effilochent. Reste à chaque pytha de se dévoiler ou non à ses proches, à ses amis, à sa communauté. Chacun fera au mieux selon sa situation. On va bien voir…
Un court silence.
— Et toi, Eve, comptes-tu en parler ?
— À vrai dire, je m’en suis ouverte à mes parents une dizaine de jours après l’expansion de la Trame. Ils ont été comme toujours très compréhensifs et n’ont pas du tout critiqué mon choix. Ma mère voit même d’un très bon œil que je soulage ses migraines…
— C’est bien ainsi. L’essentiel est que tu sois aimée et protégée.
Après un moment, Eve reprend :
— J’ai reçu une invitation du secrétaire particulier de Gilga.
— Ah bon ?
— Il me propose d’intégrer une équipe de paysagistes qui va dessiner et réaliser un vaste verger tradi-contemporain dans les jardins du palais d’Uruk.
— Eh bien, c’est une belle opportunité pour un premier job, non ?
— Oui, c’est ce que me disent mes parents. Même si la perspective de quitter ma famille et mes amis est un peu raide. Je voulais surtout savoir ce que tu en penses. C’est le bazar chez les pythas… et j’ai compris que tout le monde n’y était pas recommandable…
— Tu as raison de te montrer vigilante. S’il y a bien deux personnes qui sortent renforcées de cette épreuve, ce sont Gilga et Cixi. Gilga est à la tête, avec Berger, d’un écosystème au potentiel économique colossal. Cixi, elle, vient d’être nommée à la tête d’un sous-ministère chinois à cheval sur la santé, l’éducation et l’économie. Sa mission : détecter les jeunes Chinois doués de Lyre et ouvrir des écoles pour les former à l’Art énergétique. Car l’accélération de la détection des pythas partout dans le monde change complètement la donne statistique. Les cafés OpenMind, les cliniques pythas, les ateliers de détection improvisés et, surtout, la campagne de détection lancée par le Parti communiste chinois promettent de redéfinir l’avenir de l’Ordre. Jusqu’ici, l’Ordre comptait grosso modo un pytha pleinement initié pour huit mille ordinaires. Mais tu sais qu’il existe beaucoup de personnes douées de la Lyre qui n’ont jamais été détectées. Cela veut seulement dire que l’Ordre n’en détectait, n’en formait ou n’en accueillait qu’un sur huit mille. La Chine, elle, affirme déjà en détecter plusieurs centaines par jour. Ses premières statistiques internes prévoient une moyenne d’un doué de la Lyre pour deux mille habitants au sein de la population han, soit jusqu’à 700 000 doués potentiels. Tous ne deviendront pas pythas, bien sûr. Mais si Pékin arrive à en former seulement la moitié, ou même un tiers, imagine la vague révolutionnaire qui va débouler dans l’Ordre…
— De jeunes pythas asiatiques…
— Oui.
— Inféodés à l’Empire communiste chinois…
— Oui.
— Mais aussi des jeunes pythas africains et indiens…
— Qui risquent fort d’être, en partie eux aussi, sous influence chinoise…
— Tu crois que Cixi et la Chine ont un plan, Noor ?
— Eve, la Chine passe son temps à planifier. Et à leur niveau de puissance, peu de personnes savent vraiment où finissent les convictions et où commencent les stratégies de Cixi, de Gilga, de Miles ou d’Ishtar. Mais je sais que leurs ambitions sont grandes, très grandes. Donc, tu te rapproches de leur sphère d’influence en rejoignant cette équipe à Uruk. C’est bon pour ta carrière, et c’est là que tu pourras en apprendre plus. Gilga te fait certainement venir avec une idée en tête. Reste attentive. Certaines personnes, pythas ou profanes, et tous les puissants quels qu’ils soient, ne construisent leur empire qu’en manipulant. Sois très attentive. Et garde toujours le recul nécessaire pour discerner si les choix que tu fais confortent ta liberté spirituelle et demeurent conformes à l’éthique de Pythagore et de Theano. Un vieil adage de l’Ordre dit : « Il n’est pire malheureux que les pythas devenus esclaves de leur Lyre… »
— C’est clair…
— Une fois que tu seras là-bas, on pourra faire un point par visio régulièrement.
— Oui, volontiers, merci. C’est chouette de pouvoir compter sur ton aide, marraine.
Noor lui sourit. Eve reprend son souffle et chuchote presque :
— Et il y a autre chose encore…
— Je t’écoute, ma chérie.
— Depuis mon initiation, il se passe des choses étranges.
— Mais encore ?…
— Mes cheveux et mes ongles poussent plus vite. Mes plaies se referment encore plus vite qu’avant. Et…
Elle hésite.
— … mon nez. Mon nez, déjà sensible… il s’est encore affûté. Je sens tout. Les parfums, les odeurs. Comme si je pouvais décomposer chaque molécule, chaque fragment du monde, et les recomposer. Et ça me fait du bien…
Sa voix s’émeut, vacille, puis reprend :
— Mes règles ne durent plus qu’un jour. La dernière fois, dix heures seulement. Avant, elles duraient quatre à cinq jours. Marraine, se pourrait-il que tu te sois… trompée ? Est-ce que… je dois m’inquiéter ?
— Mais non, Eve. Tout cela ne traduit qu’une magnifique amélioration de ton métabolisme.
— Mais est-ce que… je dois m’inquiéter ? Tu es sûre que je ne deviens pas comme… vous… stérile ?
Noor se tait, le souffle suspendu. Elle sent que cette mutation, encore floue, annonce une nouvelle étape ou un danger inconnu. Ses tempes battent. Son intuition se confirme : Eve n’est pas seulement une surdouée, même exceptionnelle. Elle est au seuil d’un autre état, d’un autre cycle.
— Non, je ne le pense vraiment pas, Eve. Pour l’avoir vécue moi-même et observée chez d’autres, je peux te dire que la perte de fécondité est soudaine, brutale, immédiate. Elle arrive d’un coup. Non, c’est autre chose. Laisse-moi réfléchir un instant…
Un instant passe et, presque sans s’en rendre compte, Noor murmure, mue par un espoir nouveau :
— « … et la jeune fille en deuil nourrie par la sève des arbres et le lait obscur de la Terre qui découvre l’île cachée où s’éternisent les pommes d’or. »
Fin de la partie III.





