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UNIDIVERSLE MÉDIAVERS CULTUREL

Cipango de Jean-Marie Blas de Roblès : quand la virtuosité menace le roman

Avec Cipango, Jean-Marie Blas de Roblès embarque sur des caravelles portugaises du XVIe siècle avant de nous catapulter cinq siècles plus tard parmi les apprentis démiurges de la Tech, l’intelligence artificielle, les implants neuronaux et les rêves de conquête spatiale. Le voyage est savant, jubilatoire, souvent spectaculaire. Mais à force d’aimer les dispositifs temporels, les jeux de miroir et les constructions à plusieurs strates, Blas de Roblès finit parfois par faire admirer la machine davantage que trembler pour ceux qu’elle transporte. Le dispositif fait incontestablement le bonheur de Cipango ; il en fixe aussi la limite.

Avant même que le roman ne commence, deux épigraphes installent son terrain de jeu. La première, empruntée au Rêve dans le pavillon rouge, brouille la frontière entre vrai, faux, réalité et mirage ; la seconde, tirée de Gramsci, place le récit dans ce clair-obscur où un monde meurt tandis qu’un autre tarde à naître. Puis un simple mot japonais : Ukiyo, « le monde flottant ». Tout est déjà là : l’instabilité du réel, le rêve, la métamorphose, la difficulté à savoir dans quel monde nous sommes réellement entrés.

Le premier chapitre n’a d’ailleurs rien d’un départ discret. Une fusée quitte la base d’Alcântara, au Brésil. Destination : Triton, satellite glacé de Neptune. L’intelligence artificielle du bord prend les commandes, l’équipage est plongé dans le sommeil paradoxal et une « assistance onirique artificielle » s’enclenche. Le vaisseau porte un nom dont Blas de Roblès n’a manifestement pas laissé le choix au hasard : USS Empathy. L’engin destiné à rencontrer l’inconnu s’appelle donc Empathie, tandis que tout le roman demandera si nous sommes seulement capables de rencontrer autre chose que nous-mêmes.

Chapitre suivant : changement de siècle, de langue, d’odeurs, de corps. Nous voici en 1540 avec Donato Belmonte, jeune Portugais étudiant à Salamanque, dans une taverne où l’on boit, joue, copule, chante et se bat. Mais Blas de Roblès ne cache même pas le plan de montage. Avant que Donato n’apparaisse, une instruction tombe : « Initialisation du scénario immersif ». Le truc est donc posé sur la table dès le départ. La question ne sera pas de découvrir qu’il existe une machine derrière le XVIe siècle, mais de savoir si nous finirons par l’oublier.

C’est une distinction importante, car elle déplace légèrement la réserve que l’on peut adresser à Cipango. Blas de Roblès ne cherche pas à tromper son monde par une révélation tardive. Il expose ses rouages. Il invite à les regarder tourner. La virtuosité n’est donc pas un effet secondaire du roman : elle appartient à son projet même.

Donato, lui, n’a pas encore le loisir de spéculer sur la réalité de son monde. Converso par son père, bientôt menacé par l’Inquisition, il doit quitter un univers devenu mortel. Il gagne l’Afrique, les Indes puis cet archipel que Marco Polo avait installé dans l’imaginaire européen sous le nom de Cipango. Il y apprend une langue, rencontre une culture, aime et tente de recommencer sa vie. Le roman historique possède ainsi ce que les meilleurs récits d’aventures n’ont jamais cessé de posséder : un moteur élémentaire. Un homme doit partir. Quelque chose l’attend au bout du monde. Et entre les deux, il faut survivre.

Mais Blas de Roblès ne met pas simplement face à face deux « conquêtes ». Il précise lui-même que l’arrivée des Portugais au Japon relève moins d’une prise de possession militaire que d’un premier contact entre deux mondes radicalement étrangers l’un à l’autre, au point que Japonais et Européens peuvent mutuellement apparaître comme des extraterrestres. Les Japonais ne restent d’ailleurs pas passifs : ils copient les arquebuses occidentales, se les approprient et les intègrent à leur propre histoire.

La conquête dont parle Cipango est donc d’abord cognitive. Comment comprendre ce qui surgit devant soi sans le rabattre aussitôt sur ses propres catégories ? Comment approcher l’autre sans immédiatement le traduire en marchandise, en territoire, en croyance à convertir ou en ressource à exploiter ?

C’est ici que l’idée qui tient l’ensemble prend toute sa force. Entre le navigateur portugais et l’entrepreneur spatial, les instruments changent mais l’appétit demeure : découvrir, avancer, nommer, exploiter, transformer. Le XVIe siècle inaugure une mondialisation ; le XXIe rêve de la prolonger hors de la Terre. Derrière les mots « découverte », « exploration » et « progrès », Blas de Roblès rappelle que se glissent presque toujours prestige, commerce, puissance et domination.

Toute conquête commence peut-être par une fiction. Avant de posséder un territoire, il faut d’abord l’avoir imaginé. Cipango existe dans les récits, les cartes et les fantasmes européens avant que les Européens ne rencontrent réellement le Japon. Mars, le cerveau augmenté, l’intelligence artificielle ou le futur humain subissent aujourd’hui le même traitement : nous les transformons en projets avant même de savoir ce qu’ils seront.

Nous ne rencontrons pratiquement jamais l’inconnu les mains vides. Nous arrivons avec nos mythes, nos intérêts, nos catégories, nos images et, désormais, nos modèles informatiques. Le monde réel est sommé de ressembler à ce que nous avons prévu pour lui. Blas de Roblès formule lui-même cette inquiétude : partons-nous réellement vers l’autre, ou cherchons-nous simplement ailleurs un reflet de nous-mêmes ?

Donato, devenu Francisco, tente au contraire d’apprendre. Il observe avant de décréter, s’immerge, accepte qu’une langue et une culture puissent résister à ses propres évidences. Cinq siècles plus tard, nos nouveaux conquistadors portent moins volontiers la cuirasse, mais ils restent persuadés que ce qui existe peut être optimisé, augmenté ou reprogrammé. Il n’est même plus nécessaire de découvrir le futur : il suffit de le breveter. Tout cela fonctionne. Et c’est précisément là que les ennuis commencent.

Blas de Roblès aime les dispositifs narratifs comme certains aiment les montres compliquées : pas seulement pour connaître l’heure, mais pour contempler les rouages. Il ne s’en cache d’ailleurs nullement. Dans l’entretien consacré au livre, il explique aimer les récits entrelacés parce qu’ils permettent de faire jouer deux époques l’une contre l’autre « comme deux plaques sensibles ». Plus révélateur encore : avant d’écrire, il avait établi une structure très précise, une architecture assez solide pour savoir à l’avance où les ponts entre les deux continents narratifs devaient se trouver. La formule pourrait presque servir de mode d’emploi critique à Cipango : les ponts étaient dessinés avant que les continents ne soient habités. Et toute la question est précisément de savoir si, par moments, on ne remarque pas davantage les ponts que les paysages.

Deux temporalités alternent, les signes circulent, les correspondances s’accumulent, les miroirs se multiplient. On assemble, soupçonne, anticipe. Ce puzzle constitue indéniablement l’un des grands plaisirs du livre. Mais une mécanique réussie ne disparaît pas nécessairement derrière ce qu’elle produit. Elle peut au contraire se mettre à briller.

Le paradoxe est d’autant plus intéressant que Blas de Roblès a écrit les deux univers séparément. Il dit s’être d’abord immergé longuement dans le Japon du XVIe siècle afin de lui donner sa densité propre, avant de revenir au contemporain, où il lui fallait « une autre vitesse, une autre langue ». On comprend alors pourquoi la partie historique possède souvent une continuité charnelle plus forte : un homme fuit, embarque, traverse, découvre, apprend, désire. Bref, il lui arrive des choses avant que ces choses ne deviennent les éléments d’une démonstration.

Le présent technologique possède une autre énergie, plus rapide, plus drôle, plus acide. Fusées, réalité virtuelle, intelligence artificielle, interfaces neuronales, médecine spatiale, hibernation : la vieille hubris conquérante a simplement remplacé ses caravelles par des lanceurs orbitaux. Et Blas de Roblès ne s’abandonne pas au merveilleux technologique. Il part de recherches existantes, les prolonge et cherche à demeurer dans une zone où l’impossible d’aujourd’hui reste pensable demain.

Cette crédibilité scientifique donne justement plus de poids au vertige métaphysique. Le cerveau accepte facilement une illusion lorsqu’elle est suffisamment cohérente ; qu’arrive-t-il alors si une intelligence artificielle devient capable d’organiser une expérience immersive parfaite ? Où finit la simulation ? Où recommence le réel ?

À partir de là, Cipango devient plus intéressant qu’une simple confrontation entre passé et futur. Il parle aussi de notre désir de préférer un monde construit à un monde subi. Le rêve artificiel n’est plus seulement un outil de voyage ou un gadget narratif : il devient la possibilité d’habiter une réalité plus cohérente, plus signifiante, peut-être plus désirable que celle dont nous sommes partis. Et c’est ici que la forme du roman rejoint exactement son sujet.

Car Cipango est lui-même un monde remarquablement construit. Blas de Roblès y ordonne des siècles, des technologies, des cultures, des destins, des motifs et des échos avec une précision parfois vertigineuse. Le livre demande ce qu’il advient lorsque l’homme préfère à la réalité une construction assez cohérente pour s’y installer ; or il fabrique lui-même une construction d’une cohérence redoutable. Voilà la contradiction la plus féconde du roman. Ses personnages veulent conquérir des territoires ; son roman veut conquérir le sens.

Jean-Marie Blas de Roblès aime tant les dispositifs temporels, les jeux de miroir et les constructions à plusieurs strates que leur virtuosité finit parfois par concurrencer ce qu’ils devraient servir : la nécessité des personnages, l’intensité des situations et l’élan romanesque. Ce n’est pas une défaillance extérieure au livre. C’est l’excès exact de sa qualité première. La pensée gagne en architecture ce que le roman perd parfois en abandon.

Il serait évidemment absurde d’opposer brutalement un XVIe siècle « romanesque » à un XXIe siècle qui ne serait que commentaire. Le présent possède ses propres accélérations, sa satire, son inquiétude, ses personnages et son énergie. Mais le XVIe siècle produit plus continûment du temps romanesque, tandis que le contemporain laisse davantage apparaître la fonction conceptuelle du dispositif. L’un nous emporte plus volontiers ; l’autre nous fait davantage lever la tête pour comprendre la construction dans laquelle nous circulons.

736 pages permettent d’avoir les deux. Elles permettent aussi beaucoup d’autres choses. Probablement trop. Cipango veut du Portugal, du Japon, de l’Inquisition, des jésuites, des guerres, de l’amour, des ours, de l’hibernation, du cerveau, de l’intelligence artificielle, des milliardaires, du Brésil, de Mars, de Triton, des algorithmes, de l’écologie, des populismes et quelques morceaux supplémentaires de civilisation pour tenir le tout. On ne reprochera pas à Blas de Roblès de manquer d’appétit. Reste à savoir si tout appétit doit finir dans l’assiette.

Son érudition, heureusement, devient rarement une simple décharge documentaire. Dès les premières pages historiques, la taverne de Salamanque existe par les odeurs, la chair, le vocabulaire, les jeux, la peinture, le bruit ; plus loin, le décor de l’université, les croyances étudiantes ou les mécanismes bancaires du XVIe siècle sont absorbés dans le mouvement du récit. La documentation devient monde. Mais lorsque cette même volonté d’intégration s’étend aux siècles entiers, aux technologies et aux systèmes philosophiques, la machine menace parfois de devenir son propre spectacle. Parfois un personnage qui hésite vaut mieux que trois siècles qui se répondent.

Le risque est d’autant plus sensible que le roman lui-même réfléchit à cette aspiration contemporaine à transformer toute expérience en système manipulable. Intelligence artificielle, réalité virtuelle, cerveau, environnement, conquête spatiale : partout revient le rêve de maîtriser ce qui, jusqu’ici, échappait. L’auteur rattache explicitement cette inquiétude aux populismes, à l’effondrement écologique et à la marchandisation croissante des expériences humaines. Sous les mots magnifiques du progrès demeurent l’intérêt, la violence et les histoires que nous nous racontons pour ne pas les voir.

Mais Blas de Roblès refuse pour autant la déploration. Il dit vouloir préserver « le mouvement de l’aventure » et « le plaisir du récit » jusque dans cette noirceur. Et il y réussit largement. Voilà pourquoi Cipango n’est jamais seulement une mise en garde contre la technique, l’IA ou le techno-capitalisme. Il demeure traversé par le désir d’explorer, par la beauté des mondes inconnus, par cette pulsion humaine qui nous pousse à ouvrir une porte tout en sachant qu’il y a de fortes chances pour que nous commencions ensuite à vendre les poignées.

La machine romanesque de Blas de Roblès est donc elle-même conquérante. Elle avance, annexe, rapproche, traduit, fait communiquer. La question adressée aux navigateurs portugais comme aux entrepreneurs de la Tech finit alors par revenir au romancier : peut-on réellement rencontrer l’autre lorsqu’on veut absolument lui trouver une place dans son propre système ?

Les meilleurs moments de Cipango sont peut-être ceux où le livre oublie momentanément de répondre. Francisco apprend une langue. Un monde résiste. Une situation cesse d’être le miroir d’une autre et existe enfin pour elle-même. La construction desserre alors son emprise et le roman respire. L’épilogue pousse cette tension jusqu’à son extrémité. Blas de Roblès résume lui-même la question qui court jusqu’au dénouement : que devient la réalité lorsque le dormeur choisit de ne pas se réveiller ? On peut recevoir cette dernière torsion comme le vertige qui justifie rétrospectivement toute l’architecture ou, au contraire, comme la confirmation que la machine entend avoir le dernier mot. Les deux réactions naissent du même endroit : la fascination pour un dispositif qui refuse jusqu’au bout de se faire oublier.

Jean-Marie Blas de Roblès, Cipango, Zulma, 736 pages, 23,90 €, parution le 20 août 2026, ISBN 979-10-387-0444-2.

Rocky Brokenbrain

L’auteur

Rocky Brokenbrain

Notoire pilier des comptoirs parisiens, telaviviens et new-yorkais, gaulliste d'extrême-gauche christo-judeo-païen tendance interplanétaire, Rocky Brokenbrain pratique avec assiduité une danse alambiquée et surnaturelle depuis son expulsion du ventre maternel sur une plage de Californie lors d'une free party. Zazou impénitent, il aime le rock'n roll dodécaphoniste, la guimauve à la vodka, les grands fauves amoureux et, entre deux transes, écrire à l'encre violette sur les romans, films, musiques et danses qu'il aime... ou pas.