Avec L’Adolescence du perroquet, Amélie Nothomb imagine la relation entre un homme solitaire et un gris du Gabon bientôt rebelle. Sous les dehors d’une fable drôle et cruelle sur les affres de la parentalité, le trente-cinquième roman de l’écrivaine belge touche à une question autrement plus inquiétante : que reste-t-il de l’amour lorsque celui que nous aimons refuse la dette que nous pensions avoir créée ? Une idée remarquable, dont l’exécution romanesque n’atteint cependant pas toujours la profondeur.
Chaque rentrée littéraire apporte son Amélie Nothomb et, avec elle, un étrange rituel critique. Il faudrait décider si le nouveau cru est supérieur ou inférieur au précédent, s’il appartient au versant autobiographique majeur de l’œuvre ou à celui, plus inégal, des fables fantaisistes ; vérifier enfin si la brièveté proverbiale du volume dissimule cette fois encore une fulgurance ou seulement une esquisse. L’Adolescence du perroquet invite pourtant à déplacer la question. Le roman raconte la rencontre d’Alban, homme solitaire, et de Jo, un gris du Gabon recueilli alors qu’il est encore très jeune. Alban l’élève, le nourrit, lui parle, organise sa vie autour de lui. Une intimité naît. Puis Jo change. L’oiseau devient turbulent, destructeur, agressif. La belle harmonie des commencements cède la place au conflit. Le perroquet connaît, si l’on veut, sa crise d’adolescence.
Mais réduire le roman à cette plaisante transposition serait passer à côté de ce qu’il contient de plus troublant. La phrase placée au cœur de son dispositif — « L’amour n’est pas un dû » — ne signifie pas simplement qu’un adolescent, humain ou volatile, peut cesser d’être aimable. Elle ouvre une question beaucoup plus dérangeante : qu’attendons-nous réellement lorsque nous aimons ? Alban donne beaucoup à Jo. Du temps, des soins, une présence presque constante. Il accepte les contraintes qu’impose cet animal qui supporte mal la solitude et exige de son protecteur une disponibilité considérable. La presse a justement relevé que cette histoire met en jeu, derrière la fantaisie, les renoncements imposés par l’amour ainsi que les rapports entre solitude et domination.
Tout commence alors à se déplacer. Car celui qui donne peut finir par croire qu’il possède une créance. Il suffit d’écouter le vocabulaire ordinaire de l’affection pour s’en apercevoir : après tout ce que j’ai fait pour toi ; avec tout l’amour que je t’ai donné ; comment peux-tu me traiter ainsi ? Derrière l’apparent désintéressement du don s’installe parfois une comptabilité clandestine. Nous prétendons aimer gratuitement mais nous supportons difficilement que cet amour ne produise aucune gratitude, aucune fidélité, aucun retour. C’est ici que le perroquet de Nothomb devient réellement intéressant. Jo ne rembourse rien. Ou plutôt : il ignore qu’il aurait quelque chose à rembourser. Son « ingratitude » n’existe que du point de vue d’Alban, c’est-à-dire du point de vue de celui qui a converti inconsciemment ses soins en dette. Une citation relevée autour du roman touche exactement ce nerf : « Depuis quand les grandes forces de ce monde pratiquent-elles la reconnaissance ? »
La question cesse dès lors d’être : pourquoi Jo devient-il ingrat ? Elle devient : pourquoi Alban estime-t-il que Jo devrait lui être reconnaissant ? Et avec elle apparaît l’un des paradoxes les plus féconds du livre. Alban possède matériellement Jo. Il décide du lieu où l’oiseau vit, de son alimentation, de ses déplacements, de l’ouverture ou de la fermeture de sa cage. Mais il ne peut posséder ce qui compte : son affection. Plus la dépendance matérielle de l’animal paraît absolue, plus éclate l’indépendance irréductible de son désir. C’est peut-être cela, au fond, que raconte L’Adolescence du perroquet : la défaite de la possession au sein même de l’amour.
Jo devient sujet précisément lorsqu’il cesse de correspondre au rôle qu’Alban avait imaginé pour lui. Tant qu’il accepte l’affection, les caresses, la complicité et les jeux, tout va bien. Dès qu’il s’écarte de cette image, une question surgit : l’aimait-on pour ce qu’il était, ou pour la place qu’il occupait dans notre propre économie affective ? Chez Nothomb, l’ingratitude n’est peut-être alors pas le contraire de l’amour : elle est ce qui révèle que l’autre n’a jamais été notre propriété. Cette proposition confère au roman une force morale supérieure à son apparente légèreté. Elle vaut pour l’animal, évidemment, mais plus encore pour l’enfant, l’amant, l’ami, tous ceux auxquels nous affirmons laisser leur liberté jusqu’au jour où cette liberté s’exerce contre nos attentes. Nothomb touche ainsi à une contradiction presque constitutive de l’amour : nous désirons que l’autre soit libre, mais nous désirons également que, librement, il nous choisisse. Et lorsqu’il ne nous choisit plus, nous découvrons combien notre générosité contenait parfois une demande.
Le gris du Gabon offre à cette interrogation un support particulièrement efficace parce qu’il possède tout ce qu’il faut pour troubler les frontières habituelles entre humanité et animalité : intelligence remarquable, langage, imitation, mémoire, capacité d’interaction. Dans quelques scènes, Nothomb exploite très bien cette proximité déstabilisante. Jo observe jusque dans ses détails les plus triviaux le comportement de son humain et le renvoie à sa propre animalité. Le passage scatologique où l’oiseau commente les habitudes de son maître est plus subtil qu’il n’en a l’air : le perroquet ne se contente pas de parler, il observe, classe, reproduit et inverse la hiérarchie entre celui qui examine et celui qui est examiné. Même mécanique lorsque Jo oppose à la grandiloquence humaine le bruit d’une chasse d’eau. On retrouve là un procédé profondément nothombien : jeter ensemble métaphysique et trivialité, faire éclater une prétention humaine par une réponse corporelle, obscène ou absurde. Le perroquet devient un petit agent de désacralisation.
Pourtant, le roman ne parvient pas toujours à convertir la richesse de cette intuition en véritable densité romanesque. C’est sa principale faiblesse. Une fois le dispositif installé — Alban aime Jo, Jo grandit, Jo se rebelle, Alban souffre — le récit dispose de peu de forces susceptibles de modifier réellement son équilibre. L’absence de personnages secondaires importants resserre l’univers autour du couple homme-oiseau jusqu’à lui donner parfois l’allure d’une expérience de laboratoire. Lee caractère étouffant de ce huis clos produit l’impression que l’intrigue finit par tourner en rond. Cette pauvreté périphérique n’est évidemment pas nécessairement un défaut. Le conte exige la simplification. Mais le roman hésite précisément entre deux régimes : trop développé pour posséder la sécheresse implacable d’un apologue, il demeure trop peu incarné pour atteindre toute l’épaisseur psychologique d’un roman.
Alban en souffre particulièrement. Son enfance, sa solitude, son rapport au Louvre et son besoin d’attachement esquissent un personnage dont l’existence devrait donner une nécessité profonde à la relation avec Jo. Pourtant, il demeure parfois davantage le porteur d’une situation philosophique que l’homme complexe qu’exigerait cette situation. Voilà sans doute la limite essentielle de L’Adolescence du perroquet : son idée est plus vaste que son territoire romanesque. Car la question qu’il fait apparaître pourrait mener très loin. Vers la parentalité, bien sûr, lorsque l’enfant s’émancipe de ceux qui lui rappellent tout ce qu’ils ont sacrifié pour lui. Vers le couple, lorsque le don amoureux se transforme imperceptiblement en droit de regard. Vers la domestication animale, lorsque l’affection sert à recouvrir la réalité d’une possession. Vers la morale elle-même, enfin, puisque la gratitude suppose toujours qu’un bienfait reçu crée quelque chose comme une obligation. Nothomb entrevoit ces gouffres. Elle n’y descend pas toujours.
La métaphore de l’adolescence possède également cette faiblesse, elle se donne presque trop facilement. Jo est rebelle comme un adolescent, Alban l’aime comme un père, le conflit produit la blessure de l’ingratitude. Or les métaphores les plus puissantes sont celles qui résistent à leur traduction. Ici, le mécanisme est parfois si lisible qu’il risque de réduire l’étrangeté de l’animal au rôle qu’on lui assigne — paradoxe amusant pour un roman qui semble précisément vouloir dénoncer cette assignation.
Il faut donc faire crédit à L’Adolescence du perroquet de sa question plus que de toutes ses réponses bien qu’il soit l’un des romans les moins puissants d’Amélie Nothomb. Ceux qui attendent la densité autobiographique de ses meilleurs livres ou l’acuité conceptuelle de ses premières œuvres trouveront celui-ci mince, répétitif, insuffisamment développé. Mais cette minceur ne doit pas conduire à manquer la cruauté exacte de son intuition.
Amélie Nothomb, L’Adolescence du perroquet, Albin Michel, 160 pages, 18,90 €, ISBN 978-2-226-51304-5



