Chapitre 72 — 54e jour — Les égouts des prisons
Le discours de Martine produit une onde de choc qui fracture la pythasphère. Certains trouvent son idée formidable. « Enfin, une parole claire et nouvelle ! » « Enfin un pacte gagnant-gagnant ! » Enfin, la reconnaissance des talents pythas par des États dans le cadre d’un échange de services visible, mesurable, contractuel. Les plus cyniques écrivent : « Les profanes veulent nos soins ? Qu’ils nous donnent leurs monstres. » D’autres ajoutent : « Pierre parle de morale, Martine parle de survie. »
Mais beaucoup de pythas, y compris ceux qui ne dédaignent pas de sucer de temps à autre, voire plus si affinités… ressentent un dégoût immédiat. Non par compassion abstraite pour les criminels visés, mais parce qu’ils refusent d’être transformés en éboueurs énergétiques des sociétés humaines.
Une pytha péruvienne explique sur un forum crypté : « Je soigne des enfants, des femmes épuisées, des vieillards. Je recueille l’énergie qui se libère quand la douleur se défait. Je ne veux pas aspirer la lie des prisons. Je ne suis pas une station d’épuration karmique pour serial killer. » Un médecin pytha belge résume froidement : « Martine croit proposer une ressource. Elle oublie que nous absorbons aussi une qualité d’énergie. Tout ne nourrit pas. Certaines énergies contaminent. »
Cette idée se répand avec force. Tous les criminels ne seraient pas des batteries utilisables. Tous les pythas ne voudraient pas recevoir en eux la vibration d’un violeur, d’un assassin, d’un tortionnaire. À mesure que le débat avance, une question métaphysique s’ajoute au problème politique : que devient un pytha nourri par la lie humaine ? Un slogan se répand dans la pythasphère : « Nous ne sommes pas les égouts des prisons ordinaires. »
Martine n’a pas convaincu l’Ordre, mais elle l’a obligé à se regarder et a réussi à recentrer sur elle le débat mondial. Il ne s’agit plus seulement de savoir si les pythas sont un danger ou un bienfait. Il s’agit de savoir si les États ont intérêt à les légaliser, à les encadrer, à les utiliser. Donc, à traiter avec elle.
Depuis Zurich, Martine regarde, satisfaite, les courbes monter. La haine, l’espoir, l’horreur, l’intérêt financier, le calcul pénal, la tentation sanitaire — tout grimpe ensemble. Elle sourit. Pour la première fois depuis la mort de Bina et des enfants, elle a le sentiment que le monde épouse son désir. Son désir de vie et de vengeance.
Chapitre 73 — 55e jour — La réciproque
Les partisans de Bloc9 se nourrissent du trouble et le nourrissent en continuant à frapper violemment des pythas. À Varsovie, un ostéopathe est battu et lynché devant son cabinet sans que la police, stationnée à deux pas, ne réagisse. À Montréal, une femme est agressée par deux hommes qui lui hurlent : « Rends l’énergie, la suceuse ! » À Tulcea, en Roumanie, une rumeur désigne un collège privé où enseignerait un couple de pythas. Les parents se massent devant les grilles. La police intervient trop tard pour empêcher l’incendie d’une dizaine de voitures et le lynchage de deux enseignants.
Mais la réciproque est vraie. Des pythas, partisans ou non de Martine, frappent à leur tour. Parfois pour se défendre. Parfois pour prévenir. Parfois pour envoyer un message. La frontière entre légitime défense, vengeance et terreur se brouille.
Les dix-huit membres d’une cellule du Bloc9 sont retrouvés morts à Bucarest. Ils sont assis autour d’une table, les mains liées entre elles par un câble électrique, les visages figés dans une expression de stupeur. Un autre est pendu à un pont de Manille avec une pancarte : « Trop peu d’énergie pour la haine. »
Aux États-Unis, cent trente-deux militants anti-pythas sont neutralisés par le FBI dans une vaste opération. Quatorze membres du Bloc9 à Washington sont retrouvés morts, vidés d’énergie par des pythasangs, effondrés sans blessure visible, comme des pantins. Ils portent autour du cou des pancartes où l’on peut lire : « Il aura manqué d’énergie… »
Chapitre 74 — 56e jour — Les familles fendues
La crise pénètre les cuisines, les chambres, les bureaux, les cabinets médicaux, les salles de classe. Dans des familles, la fracture saigne de plus en plus profondément. Des conjoints quittent leur foyer recomposé en laissant une note griffonnée sur la table de la cuisine : « Je suis pytha. Je n’ai jamais trouvé les mots pour te le dire. Je dois disparaître. C’est plus sûr. Je t’aime. À très vite. »
Des adolescents avouent brutalement à leurs parents qu’ils ont en eux une Lyre, qu’ils ne savent pas encore en jouer, mais qu’ils craignent d’être repérés à l’école et dénoncés. Une fille douée appelle sa mère depuis une gare, pleure, raccroche, ne rappelle plus.
Certains pythas, galvanisés par Martine, disparaissent dans la clandestinité en attente du possible grand jour. Ils quittent leurs maisons, leurs métiers, parfois leurs enfants. Ils rejoignent des réseaux secrets, survivalistes, armés, persuadés que de plus en plus de profanes et de radicaux du Bloc9 n’arrêteront jamais de les traquer avant de les avoir asservis ou éliminés. À leurs yeux, le pacte de Martine a au moins le mérite de nommer la vérité nue : il n’y aura plus de retour à l’ancien monde. Mieux vaut donc organiser l’avenir avant que les États, les foules ou les fanatiques ne s’en chargent.
Ine grande humanité conciliée, bienveillante, où chacun serait attentif aux autres et tous à chacun. Ils publient des textes, signent des appels, répondent aux journalistes, tentent d’expliquer ce qu’est un soin énergétique, ce qu’est un prélèvement admissible, ce qu’est au contraire un siphonnage. Ils martèlent que l’Art énergétique ne se réduit pas à boire la vie d’autrui, que l’Ordre de Pythagore a survécu plus de deux mille cinq cents ans parce qu’il a précisément interdit ce que Martine veut aujourd’hui légaliser.
Quelques jeunes apprentis pythas s’évaporent, happés par des filières discrètes. Certaines sont liées à Martine. D’autres, à des collectifs indépendants. D’autres encore ne relèvent déjà plus de la clandestinité, mais de la captation officielle des talents. Coup de tonnerre : sans s’être concertés, Singapour, Israël et la Suisse proposent le même jour protection consulaire, statut fiscal privilégié, laboratoire privé et revenus élevés aux pythas qui acceptent de se placer sous leur autorité. Des centaines de pythas prennent immédiatement contact et achètent un billet d’avion.
Chapitre 75 — 57e jour — Justice et réconciliation
Pierre condamne fermement les meurtres et appelle « à la réconciliation immédiate entre doués et ordinaires, qui forment ensemble le genre humain ». Noor, à ses côtés, pâle, grave, répète que « tout meurtre énergétique ou physique est une trahison de l’Art ».
Martine, elle, ne condamne pas vraiment. Depuis Zurich, elle publie un communiqué bref : « Quand les États ne protègent pas tous les citoyens, y compris les pythas, certains se protègent eux-mêmes. Je regrette les excès, mais je comprends la peur. »
Cette phrase suffit à faire basculer des pythas encore hésitants dans la clandestinité ; quelques autres dans l’hostilité ouverte ; quelques-uns vers les cliniques de Suisse, Israël et Singapour qui leur ouvrent les bras. À leurs yeux, Pierre pleure, Martine comprend et défend.
Ainsi, le monde se fend en plusieurs lignes toutes moralement ambiguës. Ceux qui refusent le pacte de Martine au nom de la dignité humaine passent pour protéger les criminels. Ceux qui l’acceptent au nom des victimes passent pour des recycleurs d’humains en matière première. Ceux qui soutiennent le plan mondial de Pierre au service des ordinaires passent pour des faibles qui oublient que « charité bien ordonnée commence par soi-même ». Avant toute chose, chacun pense, comme tout être humain, à sa survie.
Chapitre 76 — 58e jour — Le marché des soins
Mais entre les deux camps s’étend une zone grise immense. Pendant que Pierre plaide, que Martine recrute et que les gouvernements soupèsent, une partie non négligeable de la pythasphère, notamment les plus jeunes, refuse leurs propositions.
Une majorité de pythas refusent de choisir. Ils veulent reprendre leur vie, leur cabinet, leur classe, leur atelier, leur famille, leur jardin — et être libres là où ils habitent depuis des années. Ils veulent soigner quand ils le décident, ceux qu’ils décident, dans les conditions qu’ils jugent justes. Ils ne veulent pas être réquisitionnés au nom de l’humanité ou d’intérêts privés et, surtout pas, sucer l’énergie de pédocriminels enfermés dans des prisons sordides.
Alors que des pythas se cachent, épouvantés à l’idée d’être capturés, et que d’autres continuent à offrir gratuitement des soins autour d’eux, le marché, lui, n’attend aucune autorisation morale. Les fortunés de ce monde n’attendent ni loi ni débat. Cela fait déjà un bon mois qu’ils ont commencé à chercher, trouver puis multiplier les rendez-vous avec ces nouveaux soignants énergéticiens, partout dans le monde, en particulier en Suisse, en Israël et à Singapour, où les cliniques privées recrutent des pythas à tour de bras. L’Art énergétique fleurit comme un cerisier en or.
Dans la banlieue de Genève, une importante clinique de luxe, créée et dirigée depuis quarante ans par un couple qui vient de révéler être pytha, est prise d’assaut depuis trois semaines. Elle propose un « soin vibratoire personnalisé par une équipe de douze énergéticiens encadrée par le célèbre influenceur pytha brésilien Caio Beleza » ; le tarif du soin le plus simple comprend quatre chiffres. Une semaine de remise en forme individuelle coûte la bagatelle de 300 000 francs suisses, mais seulement 540 000 pour un couple — l’entrepreneur suisse, pytha comme profane, sait se montrer généreux.
À Dubaï, un prince exige la présence, durant les trois opérations prévues à Londres, d’une pytha soignante palestinienne dont il a obtenu les coordonnées et qui a accepté, en échange d’un passeport et d’un salaire mensuel de 50 000 dollars, de se consacrer à ses soins personnels et exclusifs.
À Miami, un milliardaire de quatre-vingt-dix ans retrouve, après huit séances avec un énergéticien pytha aussi puissant que ses tarifs sont onéreux, une vigueur qui affole son entourage. Au final, une érection à 400 000 dollars, c’est certes plus cher que le viagra, mais ce n’est pas grand-chose pour qui n’apprécie pas la chimie et a les moyens de se le permettre.
Dans la pythasphère, cette dérive mercantile ulcère les plus attachés à l’esprit altruiste de la philosophie de Pythagore. « On nous demande de sauver les pauvres avec les criminels pendant que les riches achètent nos talents, rien de cela ne me va… », déclare un vieux pytha italien. Une jeune Nigériane lui répond : « Ce n’est pas Martine qui a inventé l’injustice. Elle lui a seulement donné une Lyre. Pour ma part, je préfère gagner en toute sécurité dix plaques en soignant une vieille rombière dans un quartier chic que siphonner une sous-merde pour vaguement m’éclater un soir en prison. » Un pytha de renchérir : « Maintenant qu’on n’est plus tenus au secret, je ne vois pas pourquoi je ne continuerais pas à soigner gratuitement les gens que j’aime et à les couvrir de cadeaux en gagnant des millions comme le font tant de médecins ordinaires. » Et une Malgache de conclure : « Respecter l’éthique de Pythagore ne nous interdit pas de nous enrichir et d’être heureux. »
Les cartes du monde diffusées par les chaînes d’information se couvrent de points rouges : attaques anti-pythas, représailles pythas, disparitions, incendies, arrestations, déclarations gouvernementales, mises en garde des forces de l’ordre, mutineries carcérales, manifestations pour ou contre le pacte de Martine. En marge de la mêlée ordinaire et vulgaire, ce qui se répand comme une traînée de poudre dans les endroits luxueux et sécurisés de la planète, c’est l’ouverture de luxueux cabinets pythacertified.
Une semaine après la vidéo de Martine, personne ne sait si son opposition à Pierre ouvre la voie à une société énergétique mixte, à une économie privée du soin ou à une guerre civile métaphysique. Peut-être les trois à la fois.
Cela étant, elle a obligé État, pytha, profane, famille, à répondre intérieurement à une question que personne n’était prêt à formuler : combien vaut une vie indigne si elle peut prolonger une vie jugée digne ? Et, après se l’être posée, de nombreux (jeunes) pythas se font la réflexion que la vieille et l’ancien, Martine et Pierre, commencent à leur briser les c…, les cordes de la Lyre.
H+ La Trame est une œuvre de fiction. Toute ressemblance avec des personnes ou situations réelles doit être comprise comme un effet de recomposition imaginaire et non une description fondée sur l’existence réelle d’éléments du parc humain.
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