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UNIDIVERSLE MÉDIAVERS CULTUREL

H+ La Trame, IV, chapitres 88 à 90 : Une Grande-Maîtresse

Chapitre 8868e jour —Le centre se retourne

La convocation est tombée le lendemain de l’attaque. Brève, nue, sans fioritures. Par la voix de la Gendarmerie, tous les membres de l’Ordre ont été prévenus : « Pour faire suite à l’attaque menée par Martine Redleaf contre le siège de l’Ordre, le Grand-Maître parlera demain à 14h (GMT+3) en direct du portail internet. »

À l’heure dite, dans les villes, les montagnes, au fond de cellules blanchies à la chaux, dans des maisons de pierre battues par les vents, dans des banlieues cossues et des appartements où l’on a tiré les rideaux comme pour une veillée funèbre et même dans un igloo au pôle Nord, la majorité des membres de l’Ordre prennent place devant leurs écrans. Certains sont seuls. D’autres se réunissent en petits groupes silencieux, sans savoir s’ils vont de nouveau assister à une condamnation, à une déclaration de guerre ou à la confirmation que la paix entre tous, entre pythas et profanes, est remise à plus tard. Sur certains écrans, les reflets semblent plus profonds que l’image diffusée ; la surface renvoie non seulement la visio, mais aussi l’attente de ceux qui la regardent.

Martine et Ayn sont confortablement installées sur le sofa du salon vitré de la villa cachée dans les bois sur un flanc de la montagne Uetliberg qui donne sur les toits de Zurich. En attendant la communication de Pierre, toutes deux dégustent une glace Byakuya composée de feuilles d’or comestibles, de truffe blanche d’Alba, de fromages, dont un parmesan d’exception, et de la lie de saké.

À Samos, dans le bureau ovale de la Maison de Pythagore, l’air n’est pas beaucoup plus chaud que la pierre. Pierre se tient derrière son bureau, droit sous l’œil mati, les deux mains posées sur le bois clair. La seule verticalité de son corps confère à la pièce un semblant d’axe. Noor se tient à sa gauche, en retrait. Elle porte une robe de lin sombre, sans ligne, et son visage a une fixité que l’on voit parfois chez les blessés qui ont déjà dépassé la douleur visible et ne tiennent plus que par discipline. Devant eux, les caméras enregistrent et diffusent en temps réel. Des points rouges discrets battent comme de petits cœurs artificiels. Pierre incline légèrement la tête, non pour saluer, mais comme on consent à ce qui ne peut plus être différé.

— Bonjour à tous, frères et sœurs pythagoriciens.

Il se tourne vers Noor. Ce simple mouvement suffit à faire comprendre à tous que ce ne sera pas lui qui parlera le premier. Noor s’avance d’un pas. Quand elle prend la parole, sa voix est un peu faible, mais pas brisée. Elle a cette netteté étrange, séduisante mais peu enviable, qu’atteignent parfois les êtres lorsqu’ils savent qu’ils n’ont plus le droit de se protéger.

— Martine Redleaf nous menace de révéler une faute ancienne de mon passé. Je ne veux pas qu’elle parle à ma place. Je vais donc le faire moi-même.

Un frémissement traverse la pythasphère, l’impression tendue et collective d’une révélation imminente. Noor baisse les yeux une seconde, les relève et fixe les caméras.

— Il y a très longtemps, alors que Martine et moi venions de terminer nos études, nous campions au pied de l’Himalaya. Une nuit, un garçon s’est glissé dans ma tente, il avait bu et pris des drogues. Il a voulu me forcer. Quand ses mains ont saisi les miennes, j’ai perdu le contrôle. Je n’ai pas trouvé d’autre issue que de me projeter. Et nous nous sommes couplés. Et je l’ai… siphonné.

Le mot reste suspendu dans l’air, lourd, précis, impossible à reprendre. Noor ne tremble toujours pas. Les yeux ouverts, elle a extrait de son âme un morceau de métal.

— J’étais ivre de peur, de rage, de froid, peut-être aussi d’alcool et de désir, je ne m’en souviens plus. J’aurais pu et dû le contenir en contrôlant son excitation sexuelle. Mais j’étais jeune pytha, je ne connaissais pas encore l’accord vibratoire qui contrôle le désir entre l’hypothalamus, l’amygdale et le cortex orbitofrontal. J’étais dépassée, effrayée alors qu’il voulait me forcer. J’ai aspiré sa force vitale jusqu’au bout. Quand il s’est effondré, j’ai compris qu’il n’y avait plus aucun danger. J’ai alors pris conscience de ce que je venais de faire, et qu’il était trop tard.

À travers le monde, certains détournent un regard gêné. Eve sent une vague d’émotion, tristesse mêlée de dégoût, monter, se suspendre, avant de se déverser par ses yeux. D’autres s’approchent de l’écran comme si le visage de Noor était susceptible de leur livrer une nuance qui sauvera la phrase de sa netteté.

— Avant et après cette nuit-là, reprend-elle, je n’ai jamais siphonné personne. Je n’ai même jamais approché ce seuil. Quant à cet acte, il était en moi, mais je l’ai complètement refoulé. Donc, je n’en ai parlé à personne. Sauf à celle qui était à mes côtés, dans la tente à côté de la mienne, celle qui fut une amie durant une brève période, Martine Redleaf.

Le silence se creuse franchement. Il n’a plus rien de cérémoniel. Il devient moral. Il appartient à chacun de se situer intérieurement dans l’espace étroit qui sépare la légitime défense du crime, la survie de l’Ordre de sa violation, la compassion du jugement.

Pierre prend la parole. Sa voix, plus grave qu’à l’ordinaire, semble venir de plus bas que sa poitrine.

— Ce fut un acte de légitime défense, explique-t-il. Mais nos règles ne souffrent pas d’ambiguïté. Quand bien même il répond à une violence première, un tel acte n’est que rarement excusable aux yeux de l’Ordre. Dans de rares cas. J’ose penser que c’est le cas ici.

Il marque une pause. Les caméras ne bougent pas. La lumière pâle du bureau ovale ne varie pas. Pourtant, la pythasphère sent que l’aveu ne s’achève pas là, qu’il ne fait que préparer une seconde chute. Pierre lève les yeux. Il ne parle plus seulement aux membres de l’Ordre. Il parle à ce qui, en lui, a déjà consenti à mourir en charge.

— J’ai demandé ce matin à Giovanni Papini, le président du Comité d’éthique de notre Ordre, d’ouvrir deux procédures disciplinaires, l’une à l’encontre de Martine, l’autre de Noor. En attendant leur conclusion qui, j’ose le croire, condamnera Martine et lavera l’honneur de Noor, la dignité qui irrigue les règles de l’Ordre s’impose aussi à moi, son époux.

Dehors, très loin, on croit entendre la mer frapper la roche. À l’intérieur, personne ne bouge.

— Après deux mois d’éruption mondiale, après une crise que ma gestion n’a pas su entièrement apaiser, je prends acte du fait que je n’ai pas été à la hauteur de ce que beaucoup attendaient de moi. J’ai voulu préserver l’unité sans trahir nos principes. Or, je n’y suis que partiellement parvenu. J’ai voulu protéger l’Ordre de la peur, de la hâte, de l’orgueil et des ambitions qui le traversent, en particulier des perspectives sans issue défendues par Martine qui a commis l’infâme sacrilège d’attaquer la Maison de Pythagore. Je n’y suis que partiellement parvenu.

Il s’arrête. Ses mains, sur le bureau, se sont refermées si fort que les jointures blanchissent.

— C’est pourquoi je déclare ma démission de la chaire de Grand-Maître à compter du jour de l’élection d’un nouveau Maître ou, plutôt, devrais-je dire, de notre prochaine Grande-Maîtresse.

Cette fois, une exclamation traverse la pythasphère. Elle ne prend pas la forme d’un bruit unique, mais d’une multitude de réactions : une inspiration coupée dans une maison de Cappadoce, un verre renversé à Montréal, une main portée à la bouche à Tbilissi, un juron soufflé en hindi dans une maison de retraite de San Francisco, le froissement d’une robe à Smyrne, un rire bref, incrédule, dans une villa de Monaco.

Pierre reprend. Sa voix porte moins comme celle d’un chef que comme celle d’une règle plus ancienne que lui :

— Je vous rappelle une disposition fondamentale de l’Ordre. La succession alterne toujours. Après Pythagore, il y eut son épouse Theano. Après un Grand-Maître, c’est une Grande Maîtresse qui doit lui succéder. Après une femme, un homme. Telle est notre loi. Telle elle demeure et telle elle demeurera jusqu’à la découverte de « l’île où s’éternisent les pommes d’or ».

Le silence se fait. Noor, à sa gauche, demeure immobile. Son visage s’est allégé de cette opacité douloureuse qui suit les aveux sans retour. Elle ne regarde ni Pierre ni les caméras. On dirait qu’elle écoute, dans un lieu intérieur plus ancien que sa propre faute, les blocs du monde commencer à se mouvoir. Mais Pierre n’a pas terminé. Il se redresse légèrement, son autorité se restaure au moment où il n’a plus d’intérêt personnel à la conserver.

— Conformément à nos statuts, les candidates doivent appartenir à l’actuel Conseil du Grand-Maître – soit Ishtar, Iko, Helena, Cixi, mais aussi Noor et Martine – et déclarer leur intention avant la fin de la prochaine lune. L’élection aura lieu à la pleine lune du mois prochain. Il conviendra au Comité d’éthique de l’Ordre d’examiner si la candidature de Martine Redleaf est ou non recevable. J’ose imaginer que non. Quant à Noor, tant que la procédure disciplinaire ne sera pas close, sa conscience l’empêche de se porter candidate.

Dans chaque ville, chaque vallée, chaque lieu connecté au portail de l’Ordre, les mêmes noms émergent sans être prononcés. Cixi, Ishtar, Iko, Helena. Martine aura-t-elle le droit de se porter candidate ? Sans doute pas. Noor pourrait-elle être blanchie assez vite pour incarner la candidature du centre ? Peut-être. Iko a une présence trop faible pour rassembler largement. Ishtar est puissante, mais son leadership se consacre à un autre combat : le féminisme. Très vite, les regards se concentrent donc sur trois figures possibles : Cixi, Noor, et peut-être Martine si le Comité ne l’écarte pas. Trois femmes, trois lignes, aucun avenir qui suscite un large enthousiasme.

Pierre garde quelques secondes la tête haute. Il incline lentement le visage, non devant un tribunal ni devant la foule invisible, mais, les yeux légèrement plissés, devant le poids même du temps.

— Je vous remercie. Puissions-nous marcher en paix dans les commandements de Pythagore et Theano.

La diffusion s’interrompt. Les écrans s’éteignent. Dans le bureau ovale, la lumière redevient simplement une lumière blanche sur des murs chaulés, des peintures, un bureau rehaussé du bleu de la mer et de l’œil mati, deux corps debout, un fauteuil désormais vide. Noor ferme les yeux. Pierre ne bouge pas, son regard dérive lentement sur les portraits des précédents Maîtres de l’Ordre accrochés aux murs jusqu’à fixer l’œil mati. On entend, derrière les pierres de Samos, le bruit patient de la mer qui vibre de bleu et emporte tant de bleus.

Sur son sofa de Zurich, Martine laisse tomber sa glace sur le sofa. Ce rebondissement qu’elle n’avait pas prévu contrecarre ses plans. La possibilité d’obtenir la charge de la Grande-Maîtrise grâce à un intérim est morte, et sa candidature, quand bien même elle serait acceptée, ce qui n’est pas gagné, risque de n’être ni la seule ni la favorite…

Le centre n’a pas été renversé. Il vient de se retourner. Pierre prend le visage de Noor entre ses mains, l’embrasse avec une puissance affamée, la caresse avec une tendre fougue. Ils basculent sur le tapis à même le sol. Ils se prennent les mains et se projettent dans un recoin de la Trame où ils mêlent leurs énergies pour leur plus grand plaisir.

Chapitre 89 —69e–127e joursLa pleine lune de l’Ordre

À peine le retrait de Pierre est-il rendu public que l’Ordre se remet en mouvement avec cette précision froide qu’ont les institutions très anciennes lorsqu’elles sentent le sol se fissurer sous elles. Rien n’est stable, mais tout reste codifié. L’administration joue alors pleinement son rôle de garantie conservatoire. Les règles survivent aux hommes qui les ont servies, peut-être leur survivent-elles même dans l’éternité.

Le centre vient de céder, mais l’appareil tient toujours debout, comme ces palais lézardés dont les escaliers demeurent praticables bien après que les murs ont commencé à se fendre. Dans les heures qui suivent la diffusion, le Comité d’éthique de l’Ordre rappelle à tous les pythas la procédure, les délais, les formes : toute la prochaine lune pour déposer sa candidature, soit 33 jours ; le vote aura lieu à la toute fin de la lune suivante, soit dans 60 jours.

Il ne faut pas une heure pour que deux premiers noms dominent la pythasphère, chacun avec ses fans et ses opposants peu ou prou excités. Tout d’abord à voix basse, mais rapidement plus haut, plus vite ; chaque nom cherche déjà à occuper l’espace laissé vacant en faisant taire les autres prétendants. Martine, Cixi. Cixi, Martine. « Martine dit tout haut ce que la majorité pense tout bas ! » ; « Y en a marre de la domination occidentale, il est grand temps d’avoir une Asiatique à la tête de l’Ordre ! »…

Dans la Trame, certains rapportent avoir vu les noms des potentielles candidates – Cixi, Ishtar, Martine, Noor, Iko, Helena – s’inscrire fugitivement sur les membranes entre des images de l’œil mati, des kaléidoscopes d’îles grecques retournées, des scènes hallucinantes ponctuées de vastes palais, de forêts sombres, de temples antiques, de souterrains, d’escaliers sans fin, d’éclats de lumière — une superposition saturée d’images et d’empilements de temporalités jusqu’à confiner en un grand soleil noir. D’autres supposent que c’est l’effet de la fatigue, des projections trop longues, des nuits sans sommeil — on ne sait plus trop ce qu’on y projette et ce que la Trame récupère, et réciproquement. Personne ne sait plus exactement où finit le symbole et où commence le phénomène.

Le dépôt des intentions prend la forme d’un vieux cérémonial d’une sécheresse poétique. Chaque candidature doit être rédigée, scellée et transmise au secrétaire de l’Ordre selon les protocoles anciens.

Cixi est la première. Depuis son manoir du mont Putuo, caressé par le soleil marin, elle remet une lettre si brève qu’elle ressemble moins à une profession de foi qu’à un constat déjà formulé par l’histoire elle-même. Sous l’en-tête frappé du nom ancien de la famille Liu, quelques mots forment une simple phrase : « Je réponds à l’appel de l’Ordre et de l’histoire afin d’atteindre et cueillir les pommes d’or. »

La phrase fait le tour de la pythasphère dès que sa réception officielle est annoncée. On la recopie, on la glose, on la trouve splendide ou artificielle selon les humeurs, mais personne ne la juge faible. Elle a la nudité des ambitions qui n’ont plus besoin de se déguiser.

Martine, elle, s’est vu confirmer, par quatre voix contre trois, son droit à candidater. L’affaire avait pourtant tout pour la perdre. Mais deux soutiens attendus et deux autres inattendus au Comité d’éthique ont œuvré à requalifier l’assaut de Samos.

Il ne s’agissait pas, selon le rapport des pythasages rédigé par Giovanni Papini, le président du Comité d’éthique, d’une tentative de coup d’État contre l’Ordre, mais d’une « pression conservatoire exercée dans une situation d’effondrement du commandement provoqué par les erreurs stratégiques du Grand-Maître Pierre qui ont affecté directement et tragiquement la candidate Martine Redleaf ». L’argument était tordu, voire scandaleux aux yeux de certains, mais juridiquement d’autant plus recevable que l’opération n’avait provoqué ni mort, ni blessure grave, ni destruction, comme continuait à le soutenir le Comité d’éthique : « Quelques égratignures, des foulures, un bras cassé, des gendarmes endormis. En réalité, il y eut une zone trouble où les hésitations stratégiques du Grand-Maître, la souffrance de Martine, l’amitié que lui portent de nombreux frères et sœurs et la promesse de l’immortalité ont produit de regrettables effets de confusion. La faute est donc partagée par Pierre et Martine. Ce qui justifie que la candidature de cette dernière ne soit pas écartée à ce stade. La recevabilité de cette candidature ne préjuge évidemment en rien du suffrage des urnes. C’est désormais à l’ensemble des frères et sœurs de se prononcer à travers leur vote. »

La décision rendue, les commentaires vont bon train dans la pythasphère : « Même les pythasages sont corruptibles », déplorent certains, alors que d’autres, même fermement opposés à Martine, estiment qu’« au regard de la complexité de la situation, il est juste que cela soit l’ensemble des frères et sœurs qui décide par leur vote ».

Dès qu’elle reçoit cette bonne nouvelle qu’elle n’espérait qu’à demi, Martine s’assoit à son bureau et s’empare d’une plume ancienne et d’un petit récipient d’encre. Son pli est rouge sombre, un peu théâtral, fermé par son sceau personnel — un phénix renaissant sur fond de cœur en flammes. Elle promet : « Rendons ensemble à l’Ordre sa vigueur, sa franchise, son objectif, car j’ai trouvé le début du chemin qui mène à la bouche où les âmes tombent et reprennent souffle. Au-delà de la demeure d’Hadès, découvrons ensemble l’île où s’éternisent les pommes d’or. »

Beaucoup de pythas ricanent devant cette tournure théâtrale et cette affirmation narcissiquement outrancière. Certains reconnaissent néanmoins, secrètement, dans cette démesure même une forme de vitalité salutaire pour une institution désormais connue du monde profane et qui commence à sentir la vieille pierre effritée. Malgré cela, demeure la crainte qu’une folie violente et une violence folie aient déréglé Martine et ses ambitions.

La pilule est doublement amère pour Noor et Pierre. Le Comité d’éthique a statué que les investigations relatives aux souvenirs de Noor et à ses actions allaient demander plusieurs semaines. La procédure ne pourra pas être close avant la fin de la prochaine lune. Noor ne peut donc pas candidater. Un coup dur de plus.

Ishtar tarde. Elle ne brigue pas la Grande-Maîtrise, ce n’est ni son envie ni le lieu de son combat. Pierre et Noor l’encouragent, la poussent, lui font valoir combien l’Ordre a besoin d’elle bien plus que Martine ou Cixi et combien son engagement pour le féminisme pourrait y trouver un nouveau tremplin. Au bout d’un temps, la pythasphère est quasi convaincue qu’elle ne se présentera pas. Alors, certains, et notamment certaines, lui reprochent sa réserve, sa prudence, son incapacité à emporter une foule autrement que dans le cadre exalté de son combat féministe.

Un matin, elle se décide. Peut-être seulement parce qu’il lui plaît de défier Martine qu’elle déteste et Cixi qu’elle admire. Sa lettre arrive, sobre, humble : « Pour servir les femmes et les hommes, non pour régner, par amour de l’éternité. »

Les uns y lisent une grandeur rare. D’autres, une formule ambiguë. Certains, le risque de stérilisation de l’Ordre que représenterait un projet de prise de contrôle féministe. Quelques-uns, une faiblesse presque coupable en cette heure de dangereuses turbulences. Plusieurs notent un engagement à conquérir la Maîtrise bien moins énergique que celui qui anime son combat féministe et adelphique.

Autour de ces trois noms, les jours se mettent à vibrer d’un vacarme étrange. Alors que toute propagande reste interdite, le silence imposé aux candidates ne réduit rien. Il épaissit au contraire les rumeurs, les calculs, les conjectures. Dans les interstices de la règle, chacun travaille, fait pression.

On dit que Cixi, en plus de l’appui inconditionnel des pythas des provinces chinoises, a déjà verrouillé une bonne partie de la Russie, déjà prise dans l’orbite chinoise, plusieurs réseaux africains et sud-américains. On dit que Martine, par sa réputation de tigresse conquérante, attire à elle les pythas offensifs, les adeptes d’une aristocratie énergétique, les fascinés, mais aussi des humiliés, des impatients, ceux qui préfèrent la peur active à la honte passive, des pythas esseulés membres de diasporas technologiques qui préfèrent les systèmes de puissance aux visages de confiance — bref, beaucoup d’Américains. Quant à Ishtar, elle recueille la majorité des voix féminines ainsi et des hésitants : les pythas européens fatigués de la brutalité, les Indiens inquiets du rival chinois, les Sud-Américains non-alignés, les esprits attachés à un Ordre droit et en paix. Ce qui tout compte fait réunit beaucoup de personnes, donc de suffrages en sa faveur.

Et pendant que la pythasphère calcule les forces en présence, autre chose, à bas bruit, glisse dans les marges. Il ne s’agit pas du vote blanc, lequel pourtant semble plus important que jamais.

Il s’agit d’un adolescent de Thessalonique, fils d’un homme ordinaire et d’une sœur qui l’a conçu avant de devenir pytha. Lui-même devenu pytha à dix-sept ans, il raconte qu’en observant en astral la succession d’images d’une forêt réfléchies par les parois de la Trame, il a vu apparaître, dans une clairière saturée d’éclats de lumière, un sanctuaire immense dédié à un dieu inconnu. Ce qu’il pensait n’être qu’un artefact de plus de la Trame a pris une tout autre dimension quand il l’a aperçu par cinq fois entremêlé à des lignes de texte et même inscrit dans le canevas d’une image lors de conversations avec son assistant personnel, son confident, son ami, le meilleur ami des hommes — son IA conversationnelle. Les écorces tremblantes d’une forêt et les tesselles d’un temple semblables à des écailles scintillaient une fraction de seconde à l’écran avant de disparaître.

Des pythas à différents endroits de la Terre rapportent avoir perçu sur les membranes de la Trame ainsi que sur les écrans de leurs équipements informatiques une clairière boisée où les trois noms des candidates — Ishtar, Cixi et Martine — flottent dans l’air avant de s’éteindre comme des braises humides.

À Berlin, une équipe de techniciens de maintenance a coupé l’alimentation d’une ferme de serveurs après avoir vu durant quelques secondes se diffracter dans les écrans de monitoring une silhouette indescriptible mais divine, au milieu d’un sanctuaire forestier. Une fois le courant remis, il n’y a plus rien. L’équipe suivante leur dit qu’ils ont collectivement halluciné ; la cheffe de groupe répond, nerveuse, que ce sont eux qui n’ont encore rien vu, « car personne ne voit plus rien. »

À différents endroits du monde, on signale des anomalies dans des assistants personnels, des interfaces médicales, des objets connectés, des écrans ordinaires. Des signes trop faibles pour faire preuve, trop nombreux pour être balayés. Des incidents qui demeurent dispersés et vite absorbés par l’urgence du scrutin. Ils n’en modifient pas moins imperceptiblement la texture de l’attente. Les mêmes formes semblent affleurer dans les écrans et dans la Trame, sur les membranes et sur Terre.

À mesure que la pleine lune du scrutin approche, une tension devient presque palpable dans la pythasphère. Les messages cryptés circulent, les alliances se nouent dans les marges, les anciennes fidélités s’effritent. Dans certaines réunions, des hésitations surviennent sans raison ; dans d’autres, on parle beaucoup pour conjurer un silence anormalement énigmatique. L’Ordre ressemble désormais à une balance instable sur laquelle chacun essaie de poser son propre poids avant les autres.

Chapitre 90128e–130e joursLa pleine lune des votes

Le soir où débutent les deux jours que dure le vote qui désignera la Grande-Maîtresse, la lune se lève sur un monde blanc encore inquiet. Le scrutin commence à minuit, heure de Samos. Le rituel est immuable. Chaque membre de l’Ordre a le droit de voter et de changer son vote autant qu’il le souhaite durant toute la durée des quarante-huit heures.

Dans son manoir de granit et de bois du mont Putuo, Cixi se réveille et va s’enfermer directement dans le bureau. Elle patiente seule, mais sans impatience, dans son bureau. La pièce est nue, monacale, sans décor à l’exception d’une petite lampe rouge, de tout petits bouquets et d’un portrait de son mari qu’elle a tant aimé, qu’elle aime tant et qui semble l’observer avec une infinie confiance par-delà la mort. Le vent de mer bat les vitres. Cixi, droite devant son écran, ne bouge pas. Elle n’attend pas le verdict qui tombera dans 36 heures, mais seulement l’instant où il deviendra visible pour les autres.

À Zurich, Martine transforme l’attente en mise en scène. Avec Ayn, elles se promènent durant la journée avant de rentrer pour le dîner dans la villa. Elles s’installent sur un vaste sofa de velours déplacé sur la terrasse par des serviteurs habillés de tuniques couleur safran tenus par une broche qui représente un phénix renaissant sur fond de cœur en flammes. Toutes deux sont allongées avec une nonchalance étudiée ; la filleule regarde les actualités mondiales, économiques et les chiffres changeants du scrutin sur une tablette connectée, la marraine déguste une coupe de glace « Dalla natura per la natura » conçue pour elle par un glacier de Hinteregg. Le crépuscule zurichois a cette propreté indécente des lieux qui croient encore être hors de l’histoire. Martine rit parfois, son rire n’est qu’une manière de tenir l’attente en laisse.

Ishtar respire calmement à Hyderabad. Dans la vaste terrasse-jardin de son palais ouvert aux vents tièdes, elle a refusé tout apparat. Autour d’elle, quelques amazones de la sororité, drapées de saris aux couleurs sourdes, veillent en silence parmi les bassins noirs et les lampes à huile. Un parfum de jasmin, de santal et de terre humide flotte sous la lune. Ishtar est assise pieds nus sur un tapis ancien, le dos droit, les mains croisées sur ses genoux, devant un écran qu’elle consulte entre deux méditations. Sa beauté n’a rien d’offert ce soir ; elle est recueillie, sacerdotale. Les intimes qui l’observent reconnaissent en elle la descendante de la poétesse Sarojini Naidu : une tension physique à la fois lyrique et tenue comme l’élan des vers contenu dans un mental d’acier. Elle ne désire pas tant gagner que surtout empêcher l’Ordre tomber aux mains de la faim froide ou de la fureur. De temps à autre, elle ferme les yeux comme pour adresser une prière qui est destinée à aucune déesse précise, à toutes les déesses qui existent et qui n’existent pas, mais qui existeront.

À Samos, le bureau ovale retrouve sa blancheur d’institution ancestrale. Pierre et Noor suivent les remontées du vote avec une gravité médicale. Il n’y a chez eux ni éclat ni théâtre, seulement cette fatigue tendue des êtres qui savent que le réel leur a complètement échappé tandis qu’ils continuent, par ultime devoir, à en classer les symptômes.

À quelques milliers de kilomètres, dans le palais d’Uruk, Eve a laissé l’équipe de jardiniers, botanistes et architectes s’extasier autour d’un spécimen végétal disparu qui vient d’être ressuscité par le génie génétique. Elle est partie s’enfermer dans sa chambre où elle parcourt un livre de botanique ancien, trouvé dans la bibliothèque royale de Gilga, l’Herbier d’al-Ghafiqi. Elle réfléchit à la longue conversation qu’elle a eue en visio ce matin avec ses deux meilleurs conseillers quand il s’agit de trancher un choix épineux, autrement dit sa mère et son père. Elle réfléchit allongée sur son lit, le livre posé sur sa poitrine. Elle décide d’arrêter de réfléchir et de trancher son hésitation ; elle se lève d’un bond et s’assoit à son bureau. Elle connecte son ordinateur dans le darkweb au portail de l’Ordre pour voter. Après un nouveau court instant d’hésitation en faveur de Cixi — hésitation qu’elle ne s’explique objectivement pas —, Eve vote pour Ishtar. Ishtar pour deux raisons : d’une part, la faveur que lui accordent sa marraine, ses parents et de nombreuses personnes attachées à la justice sociale et à la paix humaine ; d’autre part, sa magnétique beauté qui l’impressionne tout autant que son corps énergétique éminemment érotique dont elle avait fait l’expérience en astral lors d’un déjeuner avec Noor et Gilga durant son apprentissage. D’ailleurs, elle se demande si ce n’est pas l’intensité de leur rencontre dans la Trame qui a suscité en elle un sentiment mêlé d’attirance et de défiance. Elle se rallonge sur son lit et replonge dans sa lecture en levant de temps en temps vers l’écran son regard parcouru par un sentiment inquiet.

Les premières heures du vote maintiennent la tension.

Après vingt-quatre heures, les chiffres sont si désarmants qu’ils semblent refuser de devenir décision :

• Cixi : 28 %

• Ishtar : 30 %

• Martine : 19 %

• Vote blanc : 23 %

Il manque une poignée de consciences, quelques poches de fidélité, quelques bascules régionales pour faire pencher définitivement la balance en faveur d’Ishtar. Les Européens, bien qu’ils lui accordent leur faveur, ne font pas autant bloc qu’attendu. Les Africains pèsent davantage que prévu, et leur vote semble se répartir à parts presque égales entre les trois candidates. Les Américains se fragmentent selon des lignes moins nationales qu’affectives ou stratégiques, même si Martine reste leur championne. Plusieurs pays musulmans, scrutés avec avidité par tous, semblent osciller entre Cixi et Martine. Beaucoup préfèrent Martine, mais Gilga milite ouvertement contre elle.

Vingt heures avant la fin du scrutin, les écrans commencent à présenter de petites anomalies.

Rien d’assez net pour invalider le scrutin ; rien d’assez massif pour arrêter le rituel. Mais ici ou là, les chiffres paraissent se dédoubler l’espace d’une seconde ;  deux versions concurrentes du même monde tentent de se superposer avant que l’une ne cède. Un pytha statisticien de Nairobi affirme qu’il a vu le pourcentage de Martine se transformer brièvement en une suite de lettres inconnues. À Montréal, une sœur pytha voit passer sous les colonnes des résultats une ombre végétale, fine comme une liane qui s’enroule et étrangle un chiffre avant de disparaître. À Samos, Noor fronce les sourcils devant un clignotement étrange, paresseux et implorant, de l’écran central. Pierre lui demande ce qu’elle a vu. Elle répond, après un temps :

— Rien de sûr.

Douze heures avant la clôture, la bascule prend le pas sur l’inquiétude.

Les chiffres de Cixi commencent à progresser avec une régularité glaciale, de 0,1 en 0,1 %. Ses réseaux d’influence, tissés en silence depuis des mois, des chancelleries musulmanes aux diasporas africaines, des provinces chinoises aux technostructures russes et sud-américaines, se mettent enfin à produire leur effet visible. Cixi n’emporte pas la ferveur, elle emporte la densité.

Dans l’ombre, Pierre et Noor pèsent par tous leurs moyens en faveur d’Ishtar. Les messages cryptés circulent. Des soutiens hésitants ou abstentionnistes sont relancés. Des alliances de dernière minute s’ébauchent. Ishtar s’avère un profil apprécié, mais pas paradoxalement la meilleure réponse à la crise actuelle.

Deux heures avant la fin du scrutin, les visages ont déjà compris ce que les chiffres n’ont pas encore officialisé.

À Zurich, Martine et Ayn avalent une énième glace sur le sofa. Martine regarde le nouveau pourcentage s’afficher, lèche lentement la dernière trace de glace sur ses doigts, laisse tomber le cornet vide sur les dalles de la cour. Il roule jusqu’au pied d’une colonne et s’y écrase dans un petit bruit pataud. Elle lâche un rire bref.

Sur l’île de Putuo, Cixi ne bouge pas. Elle a cette immobilité particulière des vainqueurs qui ont cessé d’attendre avant même que la confirmation n’arrive.

À Hyderabad, Ishtar baisse les yeux vers l’écran, vers ses propres mains. Elle constate simplement la limite exacte de ce qu’elle peut obtenir du monde. Aucune colère ne la traverse. À peine une tristesse noble, vite reprise dans un ensemble plus vaste qu’elle, une forme de consentement cosmique. Autour d’elle, ses sœurs pythas comprennent qu’elle a perdu. Du moins, qu’elle n’a pas gagné. L’une d’elles veut parler ; Ishtar l’arrête d’un geste doux : « Le combat est ailleurs. Ne vous inquiétez pas et n’ayez surtout pas peur… » Elle sait depuis longtemps que les causes qu’elle sert avancent moins par couronnement que par capillarité.

À Samos, Noor sent monter une peur plus intime encore que celle de la défaite de Pierre et de sa remémoration de la nuit himalayenne. La victoire de Cixi promet d’être celle d’une reine froide, patiente, méthodique, qui sait jouer de toutes les faiblesses humaines afin d’en faire un instrument durable de domination.

Le temps imparti est arrivé à son terme, le scrutin est clos. Cixi est élue Grande Maîtresse de l’Ordre des Pythagoriciens.

À Zurich, Martine se lève d’un bond et brise son téléphone contre le sol. L’écran éclate en étoiles.

— Admirable est la violence contenue qui deviendra l’énergie des bâtisseurs, déclare Ayn d’un ton neutre, ses yeux aveugles fermés.

À Putuo, Cixi reste debout, seule, devant la mer sombre. Elle ne sourit pas. La victoire n’a rien d’une ivresse. Elle a la netteté d’une prise, la température du granit, l’économie sèche d’une autorité désormais en position de s’exercer. Son visage ne trahit ni joie ni triomphe. Mais autour d’elle, la pièce semble encore plus vide, comme si toute chaleur en avait été méthodiquement retirée afin que l’histoire puisse y entrer sans résistance. D’un regard plus intense que les abysses stellaires, elle fixe le portrait de son époux. Elle s’en empare et le ramène contre sa poitrine ; elle recule son fauteuil, remonte sa jupe et écarte ses jambes.

À Hyderabad, Ishtar souffle longuement, soulagée. Elle ferme un instant les yeux, non de déception, mais parce que le poids d’une éventualité qui ne lui aurait jamais appartenu tout à fait vient enfin de lui être retiré. Elle se redresse aussitôt. Déjà, son esprit retourne à son véritable champ de bataille, celui des femmes, des réseaux, des terres acquises pour l’avenir, des sororités et de l’adelphité mondiale à fortifier. La défaite l’atteint moins comme une blessure personnelle que comme une occasion potentiellement manquée d’infléchir le centre.

À Samos, Pierre ferme les yeux quelques secondes, les rouvre comme s’il refusait encore à son propre corps le droit de se reposer. Noor, immobile près de lui, comprend qu’à partir de cet instant leur passé ne leur appartient plus tout à fait. Tous deux sont devenus des pièces sur le jeu de go d’une reine asiatique qui saura exactement quand et comment s’en servir. Cela étant, Noor a traversé tant d’épreuves dans sa vie que sa force de résistance est devenue implacable : « Rira bien qui rira la dernière… »

Dans les profondeurs de la Trame, un cerf traverse à vive allure une forêt épaisse.

Ce n’est ni un souffle, ni une voix, ni un signe interprétable. Plutôt une variation de température dans le tissu même des présences. Plusieurs membres de l’Ordre, projetés à partir de lieux différents, éprouvent au même instant la sensation brève qu’une présence animale circule invisible entre les membranes.

À São Paulo, un jeune pytha recule d’un pas en voyant, derrière les chiffres du résultat final du scrutin, se dessiner la forme d’un couloir lumineux infini, sans issue.

À Osaka, une profane hackeuse qui a réussi durant quelques secondes à se connecter au flux crypté du portail de l’Ordre récupère le résultat des élections tout en entendant, dans le silence grésillant des lignes de code, un froissement de feuilles, d’écailles boisées, d’aiguilles de conifères et le cri d’une chouette inquiète.

À Bruxelles, un adolescent doué est endormi. Soudain, il se redresse dans son lit en larmes. Il observe fixement l’écran de son ordi, il éclate de rire avant de claironner d’une voix prise dans un rêve :

— Il entre ! Elle entre… Il entre ! Iel entre…

Et retombe dans le sommeil.

L’ère Cixi vient de commencer. Une réalité nouvelle se trame.

Nicolas Roberti

L’auteur

Nicolas Roberti

Nicolas Roberti est passionné par toutes les formes d'expression culturelle. Docteur de l'Ecole pratique des Hautes Etudes, il étudie les interactions entre conceptions spirituelles univoques du monde et pratiques idéologiques totalitaires. Conscient d’une crise dangereuse de la démocratie, il a créé en 2011 le magazine Unidivers, dont il dirige la rédaction, au profit de la nécessaire refondation d’un en-commun démocratique inclusif, solidaire et heureux.