Avec Le Livre des souterrains, paru aux Éditions du Sous-sol, Phœbe Hadjimarkos Clarke signe l’un des romans les plus singuliers et stimulants de cette rentrée littéraire. Une artiste disparaît, un journal demeure, un autre livre se cache à l’intérieur du premier, des morts remontent, des oies circulent, le corps féminin change d’état et le monde de 2030 ressemble dangereusement au nôtre. Mais derrière ce foisonnement se dessine une intuition d’une remarquable cohérence : le vivant ne cesse de circuler, de muter et de franchir les seuils, tandis que les sociétés humaines s’obstinent à classifier, assigner, séparer et construire des murs.
Au départ, tout semble pouvoir être rangé. Une femme, Marie Marzouk. Une artiste contemporaine approchant de la cinquantaine. Un journal tenu pendant quelques semaines de l’été 2030. Une performance prévue près de la frontière franco-allemande. Puis une disparition. Le journal nous est présenté par Gabrielle Camara-Borges, historienne de l’art et commissaire d’exposition, qui tente d’en organiser les traces. Entre ses pages apparaissent bientôt de mystérieux feuillets racontant une autre histoire, celle d’une cité presque désertée qui se croit assiégée par un ennemi qu’elle ne voit jamais. Dans cette ville demeure Hyacinthe, personnage dont le sexe et l’âge restent indéterminés, avec des jardins et des oies. On croit avoir compris le dispositif : un texte en encadre un autre, lequel en contient un troisième. Les poupées russes ont beaucoup servi. Sauf qu’ici elles refusent de rester les unes dans les autres.
Le livre fait ce qu’il raconte
Les récits commencent à communiquer, les motifs passent, les présences circulent. Ce qui devrait appartenir à un niveau de fiction contamine l’autre. Les marges interviennent dans le texte, les notes déplacent ce que l’on croyait savoir, les typographies participent à cette inquiétude et le livre devient progressivement moins un objet contenant plusieurs histoires qu’un espace dont les cloisons auraient perdu leur imperméabilité. Avant-propos, journal, liasses, annotations et postface ne restent pas sagement à leur place : ce qui devait commenter agit, ce qui devait rester périphérique gagne le centre, ce qui devait demeurer fictif commence à peser sur ce que nous croyions réel.
Phœbe Hadjimarkos Clarke ne raconte donc pas seulement le franchissement des frontières : elle construit un roman qui se met lui-même à les franchir. C’est là que Le Livre des souterrains devient beaucoup plus qu’un séduisant exercice de littérature gigogne. Sa forme pense. Beaucoup de romans contemporains parlent de fluidité, de frontières poreuses, d’identités instables ; celui-ci demande à la littérature elle-même de renoncer à ses douanes. Qui raconte ? Quel texte est premier ? Où finit le document ? Quand commence la fiction ? Que vaut une annotation ? Pourquoi continuerions-nous à considérer qu’une fiction contenue dans une fiction serait moins réelle que celle qui la contient ? Le procédé pourrait devenir cérébral. Il ne l’est presque jamais, parce que quelque chose de matériel empêche constamment le roman de s’évaporer dans sa propre intelligence : le corps de Marie. Il transpire, saigne, vieillit, désire, souffre, vole, prend le métro. À chaque fois que la théorie menace de prendre toute la place, quelque chose de vivant vient lui mordre la cheville. C’est une excellente discipline romanesque.
Devenir difficile à classer
Marie Marzouk est dite « entre deux âges ». L’expression pourrait passer inaperçue, mais elle contient pourtant presque tout le roman. Marie traverse le climatère, cette période où le corps féminin quitte progressivement l’ordre reproductif auquel la société aime tant l’assigner. Son corps saigne, se dérègle, change. Et voici qu’au moment où elle cesse peu à peu d’être biologiquement féconde, elle découvre qu’elle devient également moins visible : moins regardée comme femme, moins reconnue comme artiste, moins clairement située dans le monde social. Le corps ne change donc jamais seul. Avec lui vacille toute une administration des identités.
La question serait banale si le roman demandait seulement pourquoi les femmes mûres deviennent invisibles. Il fait quelque chose de plus déstabilisant. Est-on moins femme lorsqu’on ne peut plus enfanter ? La réponse paraît évidente. Le trouble du roman commence précisément après cette évidence. Car Marie ne cherche pas une nouvelle définition rassurante de la féminité. Elle éprouve une étrangeté croissante vis-à-vis de son propre sexe, tandis que Hyacinthe, dans le récit enchâssé, échappe à l’assignation sexuelle. Le roman ne substitue donc pas une catégorie plus souple à une catégorie plus rigide : il examine ce qui se produit lorsque l’identité cesse elle-même d’être conçue comme un état stable.
C’est ici que Phœbe Hadjimarkos Clarke est particulièrement fine. Elle ne transforme pas la ménopause en joli récit d’émancipation tardive. Le corps de Marie est douloureux, parfois inquiétant, parfois grotesque, parfois désirant, parfois presque étranger. Les règles deviennent hémorragiques ; le sang menace autant qu’il relie ; la chair et le spectral finissent même par se répondre jusqu’à faire de la cavité du corps un autre souterrain. La mutation n’est ni sublimée ni réduite à la déchéance. Parce que son corps ne correspond plus tout à fait à ce qu’on attendait de lui, il devient disponible pour autre chose. Marie n’est pas seulement en train de vieillir : elle devient difficile à classer, et Le Livre des souterrains soupçonne que cette difficulté pourrait être une liberté.
Le désir lui-même entre dans cette zone incertaine. Marie fréquente encore Léo, mais son attention se déplace vers Berta, jeune Hongroise engagée comme fille au pair, présence à la fois familière et profondément étrangère qui l’obsède jusqu’à l’entraîner vers une fête souterraine. Ici encore, rien ne reste exactement à sa place : désir, âge, sexe, attachement, étrangeté. Ce qui comptait comme identité devient trajectoire. Ce déplacement est capital : Phœbe Hadjimarkos Clarke ne décrit pas seulement des êtres qui changent, elle décrit un monde où l’idée même d’un être parfaitement assignable devient de moins en moins crédible.
Tout circule, sauf les murs
Il faut alors prendre le titre au sérieux. Marie aime les caves, les tunnels, les cryptes, les couloirs du métro, tout ce qui court sous la ville officielle. La canicule de 2030 rend d’ailleurs la surface presque inhabitable. Rien ici d’une science-fiction spectaculaire : le futur n’a que quelques années d’avance sur nous. Il ressemble au présent auquel on aurait donné juste assez de temps pour empirer : plus chaud, plus policier, plus inquiet. La frontière franco-allemande est fermée, les contrôles se multiplient, les exilés rencontrés par Marie sont contraints de se cacher et deviennent littéralement des présences spectrales.
Un roman moins maîtrisé commencerait alors à distribuer ses symboles : femme vieillissante invisible, migrants invisibilisés, morts, artiste oubliée, sous-sol chargé de résumer tout cela. Phœbe Hadjimarkos Clarke résiste heureusement à cette mécanique. Ces expériences ne sont jamais déclarées équivalentes. Une femme qui vieillit n’est évidemment pas un exilé pourchassé ; une artiste sortie du marché n’est pas un mort ; un fantôme n’est pas un migrant. Mais quelque chose circule entre eux : le régime de visibilité qui décide quelles existences ont droit à la surface. Soudain les souterrains cessent d’être un décor gothique. Ils deviennent une géographie politique. Sous nos villes passent les câbles, les égouts, les morts, ceux qui se cachent, les infrastructures indispensables, tout ce que le monde visible enfouit afin de continuer à faire semblant d’être propre et stable. Le dessous n’est pas l’envers du monde ; il en est la condition.
Mais le roman ne s’arrête pas à cette opposition entre visible et invisible. Quelque chose de plus vaste finit par apparaître : tout ce qui vit circule. Les migrants franchissent les frontières. Les plantes migrent. Les oies passent. Le désir se déplace. Les corps vieillissent. Les identités mutent. Les morts reviennent. Les récits débordent. L’air chaud lui-même ne reconnaît aucune souveraineté nationale. Face à cette mobilité générale, qu’est-ce qui tente obstinément de demeurer fixe ? Les murs, la frontière, la catégorie, l’institution. Voilà peut-être la véritable tension du roman : la mobilité fondamentale du vivant contre le désir humain d’assignation.
Une plante invasive et vorace prolifère ainsi dans le monde de Marie comme dans la cité des liasses. Elle ignore les frontières narratives aussi souverainement que les frontières géographiques. Sa présence complique immédiatement le vocabulaire politique de l’invasion : espèce étrangère, prolifération, territoire, contrôle. Les mêmes mots changent radicalement de sens selon qu’ils désignent des végétaux ou des humains. Le livre montre ainsi combien notre langage politique aime emprunter ses métaphores au vivant avant d’oublier qu’il s’agissait de métaphores.

Les murs, eux, prolifèrent réellement. Dans le monde de Marie, ils ferment les frontières. Dans la ville du récit retrouvé, ils protègent une population qui attend l’assaut d’un ennemi dont personne ne voit jamais clairement la réalité. À mesure que l’ennemi devient incertain, la fortification devient plus certaine ; plus la menace manque de visage, plus le mur gagne en matière. L’intuition politique est redoutable : une société peut finir par construire la réalité matérielle de la frontière à partir de la fiction de la menace. La peur invente un ennemi ; le mur, lui, est parfaitement réel.
Les fantômes participent de la même logique. Marie croit en voir dans le métro. Les disparus reviennent dans les vitres. Le visage d’Hyacinthe se superpose au sien. La chaleur trouble les perceptions et le lecteur ne sait bientôt plus s’il assiste à une dégradation psychique, à une expérience surnaturelle ou à quelque chose que cette distinction elle-même empêcherait de comprendre. Phœbe Hadjimarkos Clarke retrouve ici la grande intelligence du fantastique : ne jamais être seulement une hésitation entre « c’est réel » et « elle devient folle », mais faire soupçonner que notre définition du réel pourrait être trop étroite. Les morts sont peut-être précisément ceux que la séparation entre présence et absence ne suffit plus à penser.
Et puis il y a les oies. Il fallait oser les placer au milieu d’un roman sur la ménopause, les morts, les frontières européennes, l’effondrement climatique et l’art contemporain, et surtout réussir à ce qu’elles n’aient pas l’air d’avoir été déposées là par une romancière particulièrement contente de son symbole. Elles passent, d’un récit à l’autre, d’un monde à l’autre. Animaux migrateurs par excellence, elles deviennent moins un symbole qu’une manière de se déplacer. Le roman leur ressemble : il sait où il va sans nous remettre la carte.
Marie, elle aussi, descend. Le mouvement pourrait être lu comme une catabase, cette vieille descente vers le monde des morts que la littérature occidentale pratique depuis Homère jusqu’à Dante. Mais quelque chose s’est inversé. Traditionnellement, on descend pour revenir. On traverse les Enfers afin de rapporter à la lumière un savoir, une révélation, parfois quelqu’un. Marie n’est plus certaine de vouloir remonter. Voilà peut-être le geste le plus radical du livre : supposer que la surface ne possède aucun droit naturel à être considérée comme le véritable monde.
Faire de l’œuvre un passage
Marie est artiste, et ce choix n’a évidemment rien d’ornemental. Son rapport à l’art contemporain est épuisé. Elle ne produit plus, doute de l’efficacité de son travail et regarde avec une ironie croissante un univers capable d’institutionnaliser jusqu’à la subversion. Une performance qui eut jadis une charge radicale peut devenir un geste parfaitement assimilable : commissaire, exposition, public, discours, commentaire. Pendant ce temps, il fait trop chaud dehors et des êtres humains se cachent sous terre. Le problème n’est donc plus seulement de savoir ce que peut l’art. Il devient plus cruel : que vaut encore une œuvre qui représente le franchissement lorsqu’autour d’elle des êtres tentent réellement de passer ?
C’est ici que l’improductivité de Marie prend toute sa force. Elle n’est pas seulement une artiste en panne. Quelque chose en elle refuse plus largement l’obligation de produire, de montrer, de convertir sans cesse le geste en valeur. Ne plus produire devient à la fois une crise esthétique et une défection obscure hors de l’économie générale de la performance. Sa cleptomanie dans le métro prolonge curieusement ce mouvement. Celle qui ne produit plus prélève ; elle ne crée pas, elle dérobe. Elle recueille ce que les autres transportent, comme si son geste artistique se déplaçait de la fabrication vers la soustraction, du faire vers le prendre, de l’œuvre vers l’acte.
Cette trajectoire est plus cohérente qu’il n’y paraît : produire, cesser de produire, prélever, puis chercher peut-être à faire de sa propre existence le matériau de l’œuvre. La disparition de Marie prend dès lors une tout autre dimension. Sans dévoiler ce que le roman choisit de laisser travailler, on peut dire que la performance tend progressivement à ne plus pouvoir être séparée de la vie qui la produit. L’œuvre cesse de représenter un passage ; elle cherche à devenir passage, à faire un trou dans une frontière, dans un récit, dans un corps, peut-être dans la mort.
Et soudain tout se rejoint : la préménopause, les souterrains, les migrants, les morts, les récits emboîtés, le refus de produire, les frontières politiques. Ils ne constituaient pas une collection de thèmes. Ils décrivaient différentes manières de franchir une ligne que quelqu’un avait déclarée infranchissable. C’est probablement ce qui donne à Le Livre des souterrains sa puissance politique sans jamais en faire un roman à thèse. Phœbe Hadjimarkos Clarke ne propose pas de programme. Elle rend suspectes les catégories dont les programmes eux-mêmes ont besoin. Nous organisons le monde en séparant : ceci est vivant, ceci est mort ; ceci est une femme, ceci est un homme ; ceci est national, ceci est étranger ; ceci est réel, ceci est fiction ; ceci appartient à l’œuvre, ceci appartient à la vie. Il faut évidemment des distinctions pour penser. Mais que se passe-t-il lorsqu’elles commencent à nous empêcher de voir ? C’est la question profonde cachée sous les étrangetés du livre.
Le passage plutôt que la réponse
Il serait facile d’accuser Le Livre des souterrains d’en faire beaucoup. Il en fait beaucoup : des fantômes, des oies, des textes enchâssés, une artiste en crise, la préménopause, le désir, une mystérieuse fille au pair, la technologie, le capitalisme, le dérèglement climatique, les migrations, une plante invasive, une ville assiégée, des souterrains, une expérience de mort imminente et quelques mythes antiques. Sur le papier, voilà de quoi fabriquer un magnifique buffet conceptuel où chacun viendrait piquer son petit four préféré. Or le miracle est précisément que cela tient. Mieux : cela circule.
Le roman réussit parce qu’il ne cherche pas à harmoniser toutes ses matières. Il organise leur contamination. Le fantastique empêche le politique de devenir démonstratif. Le corps empêche la pensée de devenir abstraite. L’humour et les oies empêchent le gothique de poser trop longtemps devant son propre miroir. La plante empêche la réflexion sur les frontières de rester strictement humaine. Le récit enchâssé empêche le journal de se refermer sur la seule psychologie de Marie. Et Marie Marzouk empêche l’ensemble de devenir une brillante machine sans chair.
Phœbe Hadjimarkos Clarke, Le Livre des souterrains, Éditions du Sous-sol, collection Feuilleton Fiction, 336 pages, 21,50 euros. Parution le 20 août 2026.





